Vérité unique

Le député UMP Christian Vanneste avait tenu des propos contestés sur l’homosexualité. Poursuivi, l’élu fut condamné par le tribunal correctionnel de Lille en janvier 2006, jugement confirmé par la cour d’appel de Douai en janvier 2007. Un arrêt de la cour de cassation (12 novembre 2008) vient de casser « sans renvoi » l’arrêt de Douai, estimant que tout cela ne dépasse pas « les limites de la liberté d’expression » (loi de 1881 et Convention européenne des droits de l’homme). On aurait pu croire l’affaire sagement classée et bientôt oubliée. Mais les plaignants s’indignent et leur indignation est relayée dans les médias et sur la Toile.

Le député UMP Christian Vanneste avait tenu des propos contestés sur l’homosexualité. Poursuivi, l’élu fut condamné par le tribunal correctionnel de Lille en janvier 2006, jugement confirmé par la cour d’appel de Douai en janvier 2007. Un arrêt de la cour de cassation (12 novembre 2008) vient de casser « sans renvoi » l’arrêt de Douai, estimant que tout cela ne dépasse pas « les limites de la liberté d’expression » (loi de 1881 et Convention européenne des droits de l’homme). On aurait pu croire l’affaire sagement classée et bientôt oubliée. Mais les plaignants s’indignent et leur indignation est relayée dans les médias et sur la Toile.

 

Comprenons-nous bien. Il ne s’agit pas ici de prendre parti pour Christian Vanneste. Mais simplement d’observer que, de plus en plus souvent, l’indignation – qu’elle soit légitime, sincère ou surjouée – a meilleure presse que la liberté d’expression. On traque partout l’offense, on la débusque, on la traîne devant les tribunaux. Sans s’aviser, ou si peu, que cette vigilante susceptibilité, cet empressement à dénoncer le moindre mot plus haut que l’autre, déviant, scandaleux, réduit à proportion égale la libre parole. D’autant plus sûrement que les « victimes » ayant toujours raison et qu’il y a surabondance de candidats au statut héroïque d’offensé, la sympathie leur revient plus volontiers qu’à un vieux principe plus ou moins libertaire. Oh ! certes, tout le monde est pour la liberté d’expression, sauf que chacun a de justes exceptions à lui opposer.

 

Un exemple ? Lors de l’affaire des « caricatures de Mahomet », Charlie Hebdo n’a pas manqué de défenseurs, d’ardeur variable, mais on dénombrait au moins autant de sermonneurs déplorant son « irresponsabilité », son « inutile provocation ». Or, la provocation est utile, elle a le goût même de la liberté. Elle en est le baromètre… Une anthologie de Hara-Kiri vient de paraître. Il suffit de la feuilleter pour se rendre à l’évidence : bien sûr, la France du Général et de Giscard a fait quelques misères au « journal bête et méchant », mais, de nos jours, son féroce irrespect le condamnerait à un procès hebdomadaire et une mort plus rapide. Combien de pamphlets appartenant à l’histoire de nos idées pourraient aujourd’hui affronter l’opinion politiquement, sexuellement, médicalement, animalement, hygiéniquement, pédagogiquement, écologiquement, confessionnel-lement correcte ? Conquête révolutionnaire, la liberté d’expression risque, si nous n’y prenons garde, d’apparaître comme un privilège des temps révolus, un vestige obscurantiste. La censure peut se passer d’institution, elle devient doucement une norme mentale, un assentiment mécanique à la « bien-pensance », voire une seconde nature quand elle tourne, fût-ce inconsciemment, à l’autocensure.

 

Pour justifier cette opiniâtreté procédurière et démontrer le caractère relatif de la liberté d’expression, on use d’un argument qui sert au moment de requérir contre un criminel de guerre : « l’impunité est une incitation ». A cette sentence, on pourrait opposer que, Dieu merci, au cours des âges, le grand nombre de punitions des mauvaises pensées et des discours inconvenants n’a pas découragé les langues mal pendues. Et celles-ci gagnent en intérêt sitôt qu’elles sont réprimées. Avec une prime : certains auteurs, qui n’étaient considérés que comme des crétins, accèdent alors à la dignité du martyr. Rien n’a mieux servi la propagation du négationnisme que les poursuites dont on lui a fait cadeau.

 

Pour en revenir, une dernière fois, à l’arrêt Vanneste, on craint que quelques-unes de nos meilleures consciences se seraient mieux accommodées d’un recul de la liberté d’expression que du soupçon d’avoir manqué à la cause anti-homophobe. Etre du bon côté ne suffit donc pas, il importe également que l’impudent soit châtié et condamné au silence. Ce néo-pharisaïsme – « voyez comme je suis fidèle et impitoyable avec les impies » – témoigne de la nostalgie, toujours à l’œuvre, d’une vérité révélée, unique, incontestable. Semblable zèle porte un nom : l’intolérance.

 

 

Pierre Veilletet, journaliste

 

Robert Ménard, journaliste

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