ARMEE: "L'ENNEMI INTERIEUR" EST DE RETOUR

Bref rappel de l’utilisation de l’armée contre les mouvements sociaux. Il est temps de reprendre la réflexion stratégique et de donner de l’ampleur aux revendications démocratiques touchant à l’armée en renouant le fil avec le meilleur de ce que les mouvements de soldats ont produit dans les années 1968.

L’appel aux militaires ce samedi 23 mars dans le cadre d’un dispositif de « maintien de l’ordre » a suscité, à juste titre, des réactions. Parfois avec beaucoup de naïveté certains s’étonnent : le rôle des forces armées n’est pas celui-là,  comme si c’était la première fois que l’on recourrait aux soldats contre les mouvements sociaux. Nul besoin de remonter au début du 20e siècle, notamment à 1907 quand les « braves pious pious du 17e » ont  mis crosse en l’air refusant de tirer sur les grandes manifestations du midi viticole qui avaient, là aussi, commencé par une question de taxes, touchant ensuite aussi bien à l’identité occitane qu’aux questions sociales des ouvriers agricoles.

Une grande absente du cinquantième anniversaire de 1968 a été l’armée. Et pourtant, le changement de doctrine militaire dans les années qui suivent la fin de la guerre coloniale d’Algérie doivent autant aux changements induits dans l’organisation des armées par la stratégie de dissuasion nucléaire, qu’au traumatisme subi par les classes dominantes par la grève générale de mai et juin 1968. « L’ennemi intérieur » - c'est-à-dire les mouvements sociaux, les jeunes, les grévistes, les paysans -  (re)devenait une mission de l’armée.  Dans le cadre de la DOT (défense opérationnelle du territoire), qui est toujours selon le code de la défense, une participation « au maintien de la liberté et de la continuité d'action du Gouvernement, ainsi qu'à la sauvegarde des organes essentiels à la défense de la nation », une série de mesures était prévue autorisant pour des raisons de protection de sites stratégiques, l’interdiction de fait du droit de grève. D’ailleurs, en 1968 à Paris ce sont les camions militaires conduits par des soldats qui ont un peu remplacé les transports metro-bus paralysés par la grève générale. A nouveau au début des années 1970 « l’armée briseuse de grève » est intervenue contre des grèves des transports, puis des éboueurs parisiens.   La loi du 11 juillet 1938 pour l’organisation de la nation en temps de guerre, avait déjà été utilisée contre la grève des mineurs en 1963. Quant au « Petit memento du maintien de l’ordre » diffusé aux cadres de l’armée française, il prend appui sur la loi du 3 août 1791 « relative à la réquisition et à l'action de la force publique contre les attroupements ». Ce n’est qu’en 2004 que ces textes ont été abrogés.

L’armée demeure la « grande muette ». Passée d’armée de conscription en armée de professionnels (s’y côtoient militaires de carrières, fonctionnaires pour moins d'un tiers, et une plus grande masse de personnels sous contrat), le sommet de la hiérarchie continue, selon Christel Colon (Officiers: desclasses en lutte sous l'uniforme) aà être une caste qui s'autoreproduit. L'armée échappe toujours aux règles démocratiques. Sans même parler du droit de grève, si le droit d’association y est reconnu, le droit syndical  est toujours refusé -alors qu’il est accordé à d’autres corps, tels les policiers. Pourtant, la Cour européenne des droits de l’homme avait condamné la France en 2014 pour violation de l’article 11 de la convention (« Toute personne a droit à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d’association, y compris le droit de fonder avec d’autres des syndicats et de s’affilier à des syndicats pour la défense de ses intérêts »).

Quand au SNU (service national universel) qui n’a aucun objectif du point de vue de la formation militaire – mais sera encadré par des militaires -  rien n’est dit sur les droits des jeunes pendant leur service universel.

Il est temps de reprendre à gauche la réflexion stratégique en la matière, tout en donnant de l’ampleur aux revendications démocratiques touchant à l’armée en renouant le fil avec le meilleur de ce que les mouvements de soldats ont produit dans les années 1968*.

* Voir sur le site des éditions Syllepse Soldats, histoire syndicale

 

 

 

 

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