1er novembre 1954: une déclaration de Mohammed Harbi

L’événement du 1er novembre, événement fondateur ou le prélude d’un régime militaire? L'Algérie entrée dans la sphère capitaliste en 1830 n’en est jamais sortie. L’ouverture vers le socialisme est mort-née. Le mouvement citoyen « Hirak » est une réaction venue d’en bas contre la dépossession et l’oppression. Quelques soient ses limites il est aujourd’hui le porteur de nos espoirs.

Face à la Déclaration du 1er novembre 1954.

 Né de la scission du MTLD [Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques]*, le FLN a contribué à la diffusion d’un modèle de mouvement politique jusque là inédit. Il a rassemblé une partie de ses militants qui appartenaient à son organisation paramilitaire OS [Organisation spéciale]*. Il s’est étoffé après l’insurrection, en constituant par le haut un bloc d’élites issu des groupes privilégiés petits bourgeois et bourgeois, plus ou moins intégrés dans le système colonial et s’appuyant sur une masse émanant de la plèbe urbaine et rurale. Cette alliance imposée par les circonstances s’inscrit dans le cadre de ce que Gramsci appelle : « Une révolution passive, c’est-à-dire, une révolution conduite suivant des modalités faisant obstacle à la formation d’une conscience populaire, nationale, répandue et opérante. Les élites s’appuyant sur l’intervention populaire sans que celles-ci ne pèse sur les objectifs du mouvement ».

Les hommes qui ont pris le pouvoir en 1962, qu’ils viennent du maquis ou de l’armée des frontières, ont enfermé la résistance de tout le peuple algérien dans un paradigme, celui de la lutte armée.

L’événement du 1er novembre, défini hier comme étant l’an 1 d’une révolution, un événement fondateur, peut nous apparaître aujourd’hui comme le prélude d’un régime militaire. D’où plusieurs conséquences telles la négation du conflit social, comme instrument de régulation de la vie politique, la négation de la diversité sociale et culturelle, la trahison des promesses démocratiques, en un mot la mort du politique et l’absence d’une société civile.

Ce régime militaire s’est approprié la souveraineté sur le pays et sur ses ressources. La plupart des officiers sont convaincus d’être investis d’une mission : rétablir l’ordre et sauver la patrie des idéologies étrangères, « marxisme,  nassérisme et baathisme »[1]. Or « l’ordre dans l’armée, c’est la discipline, le respect des règles disciplinaires et bien sûr l’absence de prise de position et d’engagements politiques » autant que de comportements qui, le putsch du 19 juin [1965, coup d'Etat de Boumedienne]* consommé, sont exigés des échelons inférieurs de l’ANP [Armée nationale populaire]*. Le pouvoir du commandement sera dès lors dictatorial. Nous assistons aujourd’hui à sa mise en place. C’est à ce pouvoir de prouver que nous nous trompons.

Chacun sait que le FLN n’a été qu’un écran à la militarisation de l’Etat[2]. Chacun sait que l’Algérie est entrée dans la sphère capitaliste en 1830. Elle n’en est jamais sortie. L’ouverture vers le socialisme est mort-née. Le mouvement citoyen « Hirak » est une réaction venue d’en bas contre la dépossession et l’oppression. Quelles que soient ses limites il est aujourd’hui le porteur de nos espoirs. Les revendications démocratiques énoncées en juin 1936 au stade municipal d’Alger au nom de l’Etoile Nord-Africaine par Messali, approuvées par acclamation par l’assistance,  face aux leaders du Congrès musulman partisans du rattachement à la France (Ben Djelloul, Ben Badis, Ferhat Abbas, Dr Saadane, Ouzeggane, Cheikh El Okbi), sont toujours d’actualité.         

Mohammed Harbi.

31 octobre 2019

 * entre crochets, c'est moi qui précise. R.M.

[1] Extrait d’un message de l’Etat-major au GPRA.

[2] Interview de Mohammed Harbi, L’Express du 17/1/2002.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.