Éthique et philosophie d’une publicitaire. Lettre ouverte à Élisabeth Badinter

Bien que d’une coquette discrétion, Élisabeth Badinter aime s’offrir, périodiquement, quelques sorties médiatiques où lui revient systématiquement le rôle d’une très sage et vertueuse donneuse de leçons : féminisme et laïcité seraient, auprès d’elle, entre les meilleures mains du monde ; à cette salutaire gardienne des valeurs du vivre-ensemble républicain, le seul reproche possible serait celui d’une intransigeance excessive — Le Monde a été jusqu’à la gratifier, tout récemment, du titre de « griffe de la République1 ».

Or quand on veut faire la leçon du haut de son piédestal d’intransigeance morale, outre qu’il faut en avoir les moyens, il est bon de n’avoir rien à se reprocher soi-même, du moins quant aux valeurs dont on se réclame et que l’on prétend défendre. Ce qui est hélas loin d’être le cas d’Élisabeth Badinter. Cette lettre ouverte entend faire le point sur son engagement. Si l’intéressée estime y être injustement traitée, qu’elle n’hésite évidemment pas à réagir.

Madame Badinter,

Depuis de nombreuses années vous vous élevez régulièrement, en des termes revendicatifs et virulents, contre le voile que portent certaines femmes musulmanes : instrument, à vous suivre, de « persécution » et de « harcèlement », il serait incompatible avec notre idéal de liberté de choix ; symptôme et outil du communautarisme, il ferait peser une menace extrêmement sérieuse sur la cohésion sociale républicaine ; on ne saurait donc évidemment pas le tolérer. Je n’entends pas ici m’immiscer dans ce débat rebattu, dont d’autres ont déjà souligné votre approche simpliste : ce voile-là, chacun est libre de s’en préoccuper et chacun peut le déplorer, mais il faut reconnaître au moins ceci que, jusqu’à nouvel ordre, celles qui le portent ne vous l’imposent pas plus à vous qu’à moi. Avant de leur chercher des noises, il pourrait donc être judicieux de vous assurer que vous-même, vous n’imposez rien à personne contre son gré.

Or vous le faites, Madame Badinter, et autrement plus qu’elles. Car le voile de publicités dont, via la société Publicis, troisième groupe de « communication » au monde dont vous êtes la première actionnaire, vous recouvrez nos villes, nos gares, nos trains, nos bus, les façades et couloirs de nos réseaux de transport en commun ; ce voile-là, grâce à vous, nous le portons tous, contraints et forcés, en tous lieux et à toutes heures du jour et de la nuit. Et assez curieusement, en ce qui le concerne lui, vous semblez n’avoir pas le moindre souci ni de notre consentement à le porter, ni de sa compatibilité avec les valeurs dont vous vous réclamez.

Un tel souci devrait pourtant vous habiter, car ne l’oublions pas : si vous êtes femme d’affaires publicitaire, vous vous dites et vous faites présenter, d’abord et avant tout, comme une « féministe », comme une « philosophe » héritière des Lumières, et comme une farouche républicaine. En cette triple qualité, la question du respect de la personne et de ses libertés, la question du consentement, celle de l’éducation à l’autonomie de la pensée et du comportement, celle, enfin, de la responsabilité de toutes et tous vis-à-vis d’autrui et de la collectivité, sont autant d’enjeux dont vous ne sauriez nier qu’ils sont de toute première importance. On s’y accordera aisément : sans éducation, autonomie de pensée et liberté du comportement, sans respect du consentement et sans responsabilité, aucune société libre et juste ne peut se concevoir. Or force est de constater que votre voile publicitaire, au regard de ces enjeux et valeurs, est autrement plus problématique que celui des musulmanes : agressif, puisque s’infligeant à nous sans la moindre possibilité de choix ni la moindre justification ; violent, puisqu’il diffuse des images et messages destinés à manipuler notre cognition, nos dispositions, nos désirs et nos comportements le plus souvent sans passer par notre intelligence, voire par notre conscience ; insultant, puisque ce faisant, il nie notre autonomie de pensée, de désir et de comportement, et notre dignité de personnes libres ; dangereux pour la société et particulièrement ses membres les plus fragiles, puisque dans le seul but de pousser à l’acte d’achat, ce voile instille, alimente, manipule et stimule nombre de représentations simplistes et fallacieuses et de frustrations et désirs artificiels et malsains, causant directement nombre de pathologies et de comportements nocifs ; dangereux pour la démocratie, l’économie et la culture, puisque, en faisant la promotion des uns — et rarement des meilleurs —, il exclut dans le même temps ceux qui n’ont pas les moyens financiers d’y accéder ; catastrophique enfin pour l’environnement, tant paysager qu’écosystémique, puisque ce voile s’étend partout où il le peut et se vend au plus offrant, sans la moindre considération ni de nos cadres de vie, ni de ce que ses messages incitent à faire à la planète de nos enfants.

Figurez-vous que ce voile-là, Madame Badinter — le vôtre, donc —, je n’ai aucune envie de le porter ; j’en ai même plus qu’assez de me le voir infliger, depuis que je suis tout petit, dès que je sors de chez moi. Figurez-vous aussi que nous sommes une écrasante majorité à partager ce sentiment, car à part ceux qui, comme vous, ont directement intérêt à ce qu’il soit porté, il n’y a en fait à peu près personne qui en veut, de ce voile. Puisque celui des musulmanes vous inspire les réactions que l’on sait, permettez donc que l’on pose la question du vôtre, lequel n’est après tout pas plus une fatalité que le leur.

Si ce petit examen s’impose, c’est que pour qui ne se limite pas à vos livres et vos interventions dans les médias, le spectacle de votre « engagement » a de quoi laisser perplexe. « Philosophe héritière des Lumières », « féministe », « républicaine », vous vous érigez en ardente défenseure d’une pensée sans compromis, d’une société libre et digne et de valeurs intransigeantes, mais vous vous enrichissez par une industrie qui vit très largement à leurs dépens, et l’argumentaire sommaire que vous développez, lorsque vous y êtes acculée, pour défendre cette industrie et l’implication que vous y avez, est souvent non seulement parfaitement incompatible avec ce que vous professez en tant que « philosophe », « féministe » et « républicaine », mais en est même, généralement, l’exact contraire.

Les publicités dont vous vivez consistent en effet en une triple prostitution : prostitution, en premier lieu, de l’espace public, dont il est légitime de demander quelle vocation il a à se prêter à vous pour devenir l’étendard d’intérêts privés ; prostitution, en deuxième lieu, du service public, où vous jouissez du diligent rassemblement d’une foule opportune pour votre commerce, mais sans que l’on voie le moins du monde quel service au juste votre commerce, lui, rend en retour au service public ; prostitution, en troisième lieu, du public lui-même, dont vous faites vos revenus de la vente des regards et de l’usurpation et la manipulation de la cognition, consciente et inconsciente ; prostitution d’autant plus grave qu’elle est, cette fois-ci, forcée. Il serait d’ailleurs plus juste, comme on le faisait déjà dans les années 1930, de parler positivement de viol pur et simple, car l’attouchement d’un cerveau non consentant est un attouchement au même titre que n’importe quel autre ; s’il se distingue, c’est uniquement par sa sournoiserie2.

On ne vous prête rien, répondrez-vous tout d’abord : cette joyeuse triplette de la pas belle ville vous est dûment louée en échange de redevances, lesquelles, arguerez-vous, sont une contribution comme une autre au fonctionnement du service public, et partant y justifient votre présence. Sauf que, outre que l’aspect financier de la chose laisse les questions décisives de côté — celles qui touchent, précisément, à ces valeurs auxquelles vous déclarez tant tenir —, le fait est que vos redevances relèvent plus de l’anecdote que du soulagement du budget public : Métrobus, filiale de Publicis opérant sur le réseau de la RATP, contribue par exemple à moins de 2% de son budget : autant dire qu’elle n’y contribue pas, et qu’on vous prête le bien commun, et nos cerveaux avec, par une très curieuse bonne grâce. Vous ne l’ignorez sans doute pas, mais je rappellerai que lors d’une récente consultation publique organisée par la RATP, les deux réclamations des votants arrivées, de très loin, en tête des suffrages, étaient premièrement la suppression des écrans publicitaires installés et multipliés ces dernières années par votre entreprise dans les couloirs du métro ; deuxièmement la suppression totale de la publicité : « un métro garanti sans pub ». Les deux ont été rejetées d’un revers de la main par la RATP qui, sans se fendre de fournir le moindre détail comptable, a allégué la nécessité, pour le fonctionnement du réseau, de la contribution financière de vos installations. Mais même en supposant l’argument valide pour votre présence en général — ce qu’à moins de 2% d’apport budgétaire il n’est évidemment pas3 —, reste ce fait que la RATP a su vivre avant les écrans : on ne voit donc pas pourquoi elle ne pourrait pas, aujourd’hui aussi, s’en passer. L’argument invoqué pour rejeter le résultat du vote est d’une malhonnêteté patente4, malhonnêteté dont c’est vous et votre entreprise, Madame Badinter, qui bénéficiez directement, et que vous vous êtes bien gardée de remarquer, en tout cas publiquement. Dernièrement pourtant, vous confessiez vous-même (mais sur un autre sujet bien sûr) « [avoir] peur que les pétitions ne réussissent plus » (sic)5. On s’en étonne, lorsque les consultations publiques elles-mêmes n’ont pas la moindre efficacité auprès de leurs commanditaires, et que leurs résultats sont balayés par des arguments aussi fallacieux, au plus grand et exclusif avantage d’entreprises comme la vôtre. La RATP, qui a pris pour slogan « Demandez-nous la ville », pourrait commencer, au lieu d’en réserver l’usufruit à des publicités qui ne lui rapportent quasiment rien, par nous la rendre lorsque nous répondons à ses consultations publiques. Depuis quand nous faut-il la « demander », la ville ? À qui appartient-elle, la ville ?

Nous ayant privés de l’usage d’un espace qui ne vous appartient pas, vous y disposez depuis des décennies des publicités qui sont une violence manifeste faite à leurs cibles — je devrais dire victimes — : à toutes et tous vous imposez des images et des messages à la réception desquels nous n’avons à aucun moment donné notre consentement, et qu’il nous est impossible d’éviter, votre entreprise ayant fait de son mieux pour que tout usager des transports en commun soit contraint et forcé de les voir : format disproportionné, couleurs criardes, luminosité excessive, mouvement incessant, et naturellement omniprésence et répétition ad nauseam6. La satisfaction de vos clients requérant que nos cerveaux soient, comme le corps de la prostituée, disponibles et consentants à la réception de toutes sortes de tripotages, vous vous efforcez de les rendre tels, même si, justement, ils ne le veulent pas — et l’on sait bien, comme la récente consultation publique l’a une fois de plus confirmé s’il en était besoin, que nous sommes extrêmement nombreux à ne pas le vouloir, et même à nous y opposer vigoureusement. « C’est votre droit, mais… », faisaient valoir ces dernières semaines les sites internet diffusant de la publicité pour nous demander la désactivation des logiciels bloqueurs de publicité : force est de constater que ce droit ne nous est pas reconnu, par exemple, dans le métro, ou lorsque notre regard croise, dans les rues de Paris, un bus décoré par vos services.

Après avoir, contre tous les principes démocratiques, réussi à maintenir votre présence dans le service public ; après que l’exposition à vos messages, à défaut d’avoir pu s’obtenir par notre consentement, nous a été arrachée de force par un harcèlement permanent, reste à présent à obtenir, autant que possible, le consentement au contenu des messages eux-mêmes, ou notre inclination, fût-elle inconsciente, pour ce à quoi il doivent inciter. Lesquels consentement ou inclination, malheureusement, ne peuvent pas s’extorquer aussi aisément que l’espace public ou notre attention : vous vous efforcerez donc, pour les obtenir, d’employer toutes les stratégies disponibles, recourant très largement, entre autres choses, à diverses techniques de manipulation des mécanismes cérébraux inconscients7. D’où les associations burlesques de facteurs de plaisir cérébral, sexuels et alimentaires principalement, dont vos publicités regorgent, et qui touchent surtout ceux dont les capacités intellectuelles ou les fragilités psychologiques ne leur permettent pas de s’en protéger ; d’où cette expérience de tous les jours que l’écrasante majorité de vos publicités n’est faite que de simples associations suggestives, dépourvues de tout contenu propositionnel intelligible et souvent dénuées de tout lien réel avec le produit ou le service vanté ; d’où la manipulation du sens des mots et le détournement du langage quasi permanents dans vos messages et slogans, qui polluent, parasitent et distordent l’outil même de la pensée à l’avantage de vos clients ; d’où le niveau intellectuel déplorable de la quasi-totalité de ce que vous diffusez, et que vous destinez non à aviser, et certainement pas à dynamiser la concurrence, mais à asséner des stimuli irréfléchis par tous les moyens disponibles en vue de façonner notre imaginaire et d’altérer nos dispositions, nos pensées et nos comportements, que nous y soyons ou non volontairement disposés, que nous en soyons même simplement conscients ou pas. Tout est bon pour obtenir cette « persuasion clandestine » que Vance Packard avait bien étudiée et dénoncée dès les années 1950, et que l’on vous paie à atteindre.

Pas besoin d’être agrégé de philosophie pour remarquer que ces quelques ingrédients de base du métier dont vous tirez vos dividendes sont fondamentalement opposés à tout ce que l’on est en droit d’exiger de quiconque se revendique non pas même de la philosophie, mais simplement de la pensée en général, et de l’éthique qui s’y fonde. « Rappelez-vous tout simplement, écrivait Paul Valéry, qu’entre les hommes il n’existe que deux relations : la logique ou la guerre […] la preuve est la politesse élémentaire qu’on se doit. Si l’on refuse, souvenez-vous que vous êtes attaqué […] vous serez pris par la douceur ou par le charme de n’importe quoi, vous serez passionné par […] un autre […] vous serez attendri, ravi, ébloui8 », et, lorsque l’on a affaire à votre entreprise, Madame Badinter, manipulé, le plus souvent inconsciemment, par la violence souriante de stimuli de bas étage.

Car on sait bien quels sont ces stimuli que votre entreprise manie avec tant d’habileté. Le premier ingrédient des recettes publicitaires est un sexisme aussi vieux que la publicité elle-même. Que l’on s’essaie à calculer la part qu’occupent les corps féminins dans les publicités que vous diffusez (et généralement dans des publicités qui ne vendent rien de féminin) ; que l’on calcule combien de ces publicités donnent une image tout sauf féministe du corps féminin ; que l’on mesure combien d’entre les femmes qu’on y voit ne sont « mises en valeur » que par leur potentiel d’attraction sexuelle ; que l’on estime le nombre des filles, des adolescentes et des femmes adultes dont ces publicités ont contribué à biaiser la représentation d’elles-mêmes et de leurs corps, chez qui elles créent de graves complexes, qu’elles font se sentir malheureuses voire misérables et à qui elles font adopter des attitudes et comportements qui ne peuvent que les rendre encore plus malheureuses : aussi généreux et optimiste soit-on, on n’arrivera jamais à quoi que ce soit qui puisse seulement se comparer à l’effet de votre « féminisme » éditorial. Il y a à peine quelques semaines encore, une filiale de Publicis était contrainte de retirer plusieurs affiches extrêmement dégradantes que vous aviez diffusées dans tout Paris9. On eût aimé savoir comment votre « féminisme » se porte lors de ces épisodes, hélas fréquents, mais comme d’habitude on ne vous a pas entendue réagir.

À ce sexisme s’ajoutent de permanentes incitations à la surconsommation, aussi délétères pour les santés physique et psychologique et pour le lien social qu’elles sont écologiquement irresponsables. Faire, comme Publicis le fait régulièrement, la promotion de compagnies aériennes offrant à vil prix des trajets que le train propose depuis toujours, c’est faire d’un crime écologique et d’un contresens économique, que nos enfants paieront au centuple, une opportunité innocente que l’on serait bien bête de laisser passer. Les Amis de la Terre vous l’avaient déjà fait remarquer10 : sur ce point comme sur tant d’autres, vous n’avez jamais daigné leur répondre. Sachez en tout cas que ce n’est pas en organisant ou subventionnant, après ces promotions irresponsables, la campagne de telle organisation de protection de l’environnement, que Publicis rattrapera le mal fait. Ceci pour ne rien dire de l’impact écologique des installations publicitaires elles-mêmes : car pendant que, cet hiver, le gouvernement appelait les Français à modérer leur consommation d’électricité, les écrans de Publicis continuaient le plus naturellement du monde de s’en gaver : peut-être même nous expliqueront-ils prochainement comment mieux économiser l’énergie dont ils ont un impérieux besoin ?

Mais, là encore, vous savez que répondre : d’une part, dites-vous, vous ne décidez pas à la place des gens et ne sauriez être tenue responsable de leurs comportements ; d’autre part et surtout il ne vous appartient pas de choisir ce dont vous vivez de la promotion. Deux assertions tout à fait contestables.

Si ce n’est pas à vous de répondre des comportements auxquels vous incitez, c’est que, nous dites-vous, « [vous pensez que] le consommateur n’est pas dénué de discernement, qu’il a le sens de ses intérêts et sait très bien choisir ce dont il a besoin11 ». Il est certes indéniable que certains consommateurs savent ce dont ils ont besoin et savent faire leurs choix en conséquence : à ceux-ci vos publicités n’ont par conséquent absolument rien à apprendre ; à moins que vous n’estimiez le savoir mieux qu’eux, mais outre que l’idée est passablement grotesque, cela contredirait de toute façon votre hypothèse. Si je sais ce dont j’ai besoin, je n’ai (faut-il le dire ! ?) justement aucun besoin que vous me le suggériez tous les deux mètres à grands renforts d’écrans publicitaires. Et l’internet aidant, celui qui souhaiterait se voir proposer un choix commercial ou donner une information complémentaire n’a aujourd’hui pas le moindre besoin de votre entremise pour les trouver, et bénéficiera gratuitement d’une concurrence et d’une richesse d’informations que votre accaparement de l’espace public ne permettra jamais.

Mais vous savez très bien que cette part des consommateurs sachant ce qu’ils veulent et le trouvant comme des grands par eux-mêmes, est réduite. Car ce que votre industrie veut, ce dont elle vit et dont elle tire profit, c’est justement de sa réduction au minimum. Si, comme vous le dites, les consommateurs étaient tous pourvus d’un souverain discernement, comment expliqueriez-vous ce constat quotidien que l’écrasante majorité de vos publicités les prennent manifestement pour des imbéciles ? Cette liberté de trouver par soi-même, avec discernement, ce que l’on veut et comment y accéder, liberté qui vaut au magasin comme elle vaut dans la vie en général, est très précisément celle que votre entreprise ne veut pas voir exercer, et qu’elle est payée à limiter et biaiser : si toutes ces publicités ineptes que vous diffusez se fracassaient sur le mur du « discernement » du consommateur et le laissaient de marbre, si tous avions cette capacité souveraine de trouver et choisir par nous-mêmes, de façon autonome et intelligente, ce dont nous avons réellement besoin, l’activité de Publicis ne servirait à rien : inutile d’être un grand esprit pour comprendre que l’existence même d’une entreprise comme la vôtre implique la négation de votre propos. On le sait pertinemment depuis des décennies, mais là encore il semble falloir vous le rappeler : l’idée que la publicité n’influencerait pas, inconsciemment notamment, les dispositions et désirs de ses destinataires, est catégoriquement réfutée par toutes les études scientifiques sur le sujet ; et les clients d’entreprises telle que la vôtre le savent depuis longtemps, car si ce n’était pas le cas, ils ne dépenseraient pas des milliards d’euros en publicités, et vous-même, Madame Badinter, vous ne seriez pas milliardaire.

Bien loin de s’adresser à un discernement auquel, avec la déférence due au client-roi, elle se soumettrait révérencieusement, une agence publicitaire comme la vôtre n’a de raison d’être et de moyens d’exister qu’en s’adressant à des « cibles » auxquelles l’autonomie, l’intelligence et le discernement font précisément défaut ; et ces cibles devant être ployables à tous sens pour satisfaire votre client du moment, elle vise en premier lieu tout ce qui peut aider à les manipuler, c’est-à-dire de leurs faiblesses, exacerbant des fragilités dont elle joue par tous les moyens disponibles : ainsi de l’incapacité à se refuser un plaisir ou de résister à une pulsion (d’où le raz-de-marée incessant de stimuli sexuels ou proto-sexuels sur vos affiches et écrans) ; ainsi de l’incapacité à intégrer dans son comportements et ses choix de vie que la préservation de l’environnement de nos enfants importe plus qu’un faux « bon plan » compromettant l’avenir de tous (d’où toutes ces publicités écologiquement irresponsables) ; ainsi de l’incapacité à veiller à s’alimenter sainement (avec les conséquences sanitaires désastreuses qui s’ensuivent, lesquelles ne sont plus à démontrer12), pour le plus grand bonheur des industriels de la malbouffe que l’on sait, qui comptent bien sûr parmi les plus fidèles clients de Publicis. De façon générale vos cibles sont poussées à la pure passivité, car loin de vous soumettre à leur souverain discernement, vous avez déjà tout compris à leur place, et passez votre vie à leur expliquer la leur. Qui et ce que nous sommes, comment nous vivons, ce que nous voulons, ce dont nous aurions tort de nous priver ; tout cela, vous affirmez quotidiennement le savoir mieux que nous-mêmes.

Et le portrait que, ce faisant, vos publicités dressent de nous, outre qu’il piétine la réalité de notre diversité au profit de stéréotypes navrants, est l’exact contraire de celui d’un individu autonome et agissant de façon responsable : pathologiquement obnubilé par une jouissance égoïste, immédiate et irréfléchie, incapable d’interagir autrement que sous l’angle de la séduction, de la manipulation et d’une concurrence humaine généralisée où seule compte notre « attractivité comparative » et notre capacité à nous « mettre en valeur » on sait comment, notamment pour les filles.

Inutile, à nouveau, de méditer bien longtemps pour saisir les conséquences d’un tel marché du décervelage, de la déconstruction de l’autonomie et de l’instrumentalisation du rapport à autrui. Outre qu’elles dégradent l’intelligence, vos publicités donnent, particulièrement aux plus jeunes, aux plus fragiles psychologiquement et aux moins éduqués, une image de l’humain et des relations humaines, une image de la société dans son ensemble, une image de l’environnement, une image des plaisirs légitimes et de la légitimité des plaisirs qui rendent virtuellement impossible de considérer autrui — et in fine soi-même — ou ce qui nous entoure autrement que comme le moyen, sans cesse à renouveler, de satisfaire tel ou tel désir évidemment plus pulsionnel que réfléchi. On peine à croire, Madame Badinter, que vous aimeriez que l’on s’adresse à votre « discernement » sur ce mode infantilisant et dégradant.

Tels étant les objets, fins, moyens et effets des publicités dont vous vivez, que pourrait-il suivre de là pour l’épanouissement des individus, le lien social et les valeurs communes que vous prétendez défendre ? Vous-même, Madame Badinter, déploriez récemment les résultats d’« un cocktail explosif de fragilités psychologiques, sociales ou intellectuelles13 » que sont les dérives de certains jeunes Français et Françaises embrigadés — en l’occurrence, dans votre propos, par l’islamisme, mais on sait qu’il y a bien des façons d’embrigadement et d’enrégimentement, certaines particulièrement manifestes, et d’autres plus discrètement pernicieuses mais qu’il serait faussement naïf de croire moins délétères. Or non seulement vous ne faites strictement rien contre les « fragilités psychologiques, sociales ou intellectuelles » qui vous arrachent ces cris du cœur, non seulement vous ne luttez en rien contre les embrigadements qui s’en nourrissent, les décisions et actes qui s’ensuivent — ou ne s’ensuivent pas — et les vies qui en sont gâchées, mais qu’il vous plaise ou non de l’entendre, vous, votre entreprise et votre industrie en êtes un facteur majeur de naissance, d’entretien et d’accroissement. Pas le seul bien évidemment, mais incontestablement l’un des principaux. Car c’est de ces fragilités-là, en premier lieu, que vous vivez ; ce sont elles qui sont l’objet et le but, le cœur de votre savoir-faire et la matière même de votre industrie. Et il est inévitable qu’à force de prendre les gens pour des faibles de la caboche irrationnels et impulsifs, ou bien on finisse par les rendre effectivement tels, auquel cas ils finissent par agir (ou se « laisser faire agir ») en conséquence14, ou bien ils finissent par s’en offenser, bien légitimement, auquel cas ils ne manquent jamais de vous rendre vos politesses, si possible avec intérêts. Vos publicités font, inéluctablement, un peu des deux : elles abrutissent les uns dont l’aptitude à des vies sociale et intellectuelle épanouies et responsables, et par suite la capacité d’être citoyen, en prennent un vilain coup ; elles dégoûtent les autres d’un portrait de la société qui ne peut que leur répugner, duquel ils se détournent avec raison et contre lequel ils n’hésitent pas à prendre ce qu’ils conçoivent volontiers comme une revanche — car on ne pardonne pas à un dégoûtant d’avoir voulu se servir de vous en vous prenant pour un crétin, et en protestant de bonnes intentions vendues à prix exclusif. Quitte, à défaut de se voir présenter l’image d'une société saine à laquelle on puisse vouloir adhérer, à devoir se laisser instrumentaliser par l’un ou l’autre, autant être sûr d’avoir choisi soi-même son camp : ce sera toujours cela que l’on n’aura pas abdiqué ; ce sera toujours cette liberté-là à laquelle on se rattachera. Et le seul moyen de s’assurer que ce choix est bien le sien, ce sera de le faire contre vous, contre « le système » qui s’affiche partout de façon si tapageuse. Vous est-il par exemple jamais venu à l’idée, Madame Badinter, que certaines jeunes femmes choisissaient de porter le voile par opposition à l’image de la femme pur objet de séduction que diffusent partout vos publicités ? Quand ce que vous vendez comme la société — car fort heureusement ce portrait reste à ce jour très largement mensonger — s’étale sous un jour si défavorable, il n’y a rien de surprenant à ce que certains jeunes s’en détournent, la rejettent, et cherchent une voie ailleurs, aussi simpliste et dangereuse soit-elle, fût-ce par simple esprit d’opposition. Comme hier l’Église15 pouvait se repaître de la crédulité du petit peuple pour en gouverner les valeurs, les peurs, les aspirations, les désirs et les pensées, comme aujourd’hui certains prêcheurs peuvent faire leurs affaires d’une jeunesse en mal d’avenir, de valeurs saines et dépourvue de toute capacité et orientation intellectuelles dignes du nom, mais jeunesse bien assez sensible toutefois pour percevoir que l’image que l’on affiche de notre société ne fait aucun sens ; comme de tous temps il s’est trouvé des gens pour en instrumentaliser d’autres tout en affectant de leur donner les meilleurs conseils pour leur plus grand bien, vous et vos « collègues » publicitaires êtes l’un des plus puissants obstacles à la réalisation effective d’une société saine et à la viabilité d’une démocratie véritable, lesquelles supposent de former des esprits autonomes et de les traiter comme tels, et non de prendre les gens pour les dernières andouilles et d’utiliser leurs cerveaux comme des paillassons rémunérateurs — non sans avoir dans votre cas fait auparavant de grands discours sur l’importance de l’école. « La loi religieuse veut de plus en plus imposer sur l’espace public » (sic), avez-vous déploré16. C’est sans doute en partie vrai, mais ça ne l’est pas moins des milliers d’affiches que vous y apposez depuis des décennies, et des centaines d’écrans publicitaires que votre entreprise s’empresse, depuis plusieurs années, d’y déployer et d’y multiplier pour diffuser vos messages désolants d’ineptie, dangereux et dégradants. Les religions, elles, prétendent au moins avoir un « projet », quoiqu’on puisse en penser : vous, vous n’avez que des clients, et cela, les jeunes « psychologiquement fragiles » que vous déplorez, les « petits délinquants minables », comme vous dites17, ils l’ont très bien compris.

On sait qu’à tout cela vous répondrez, comme vous l’avez déjà fait aux Amis de la Terre dans une lettre dont on n’admirera jamais assez le laconisme — car, auteure prolifique et actionnaire d’une société des plus entreprenantes, vous savez aussi affecter le moment venu une extrême et très pudique retenue —, vous répondrez, disais-je, qu’il ne vous appartient ni de choisir ni de contrôler le contenu des publicités que vous diffusez, et que la loi vous oblige à une égalité de traitement de ceux qui ont les moyens d’être vos clients. Traduction : « c’est pas moi, c’est les autres » ; vous auriez pieds et poings liés par rien de moins que la loi. Vous ajouterez en passant que vous n’avez aucun rôle exécutif chez Publicis, et que donc n’y faisant rien, vous ne sauriez naturellement en aucune façon être tenue responsable de ce qui s’y fait. Quand bien même (ce que vous n’admettez, et tacitement encore, que du bout des lèvres) il pourrait y avoir des choses à redire à Publicis, quand bien même la publicité serait néfaste et ses procédés immoraux, ce ne serait donc toujours pas vous, et ce serait toujours les autres.

Mais, quand on est première actionnaire d’une entreprise, n’a-t-on vraiment aucun pouvoir d’infléchissement sur les décisions de ses dirigeants exécutifs ? Votre présidence du « conseil de surveillance » de Publicis relèverait-elle de l’emploi fictif, d’une contemplation toute philosophante du cours des choses matérielles ? (Ou encore — autre débat — tiendrait-elle surtout à ce que, comme on l’a fait remarquer de façon tout à fait mesquine, elle vous permet de ne pas payer d’ISF sur votre patrimoine de milliardaire18 ?…) Si vraiment Publicis ne décidait pas de qui fait quoi, où, quand et comment, comment expliqueriez-vous ce zèle que met votre filiale en charge du métro parisien à installer des publicités provisoires gigantesques dans certains couloirs de métro particulièrement spacieux (ainsi que vous l’avez fait maintes fois, par exemple, à Montparnasse) ? Est-ce affaire d’égalité de traitement et stricte observance d’une obligation légale, ou simplement l’appât d’un gain circonstancié que vous savez parfaitement flairer et servir ? Gérard Unger, directeur de cette filiale19, n’a-t-il pas su censurer, il y a quelque temps, une mention qui lui a déplu sur une publicité pour un concert caritatif destiné à venir en aide aux chrétiens d’Orient ? Vous pourriez parfaitement contrôler les choses si vous le vouliez bien, aussi bien qualitativement que quantitativement20 ; et personne ne vous reprocherait cette immixtion-là si vous le faisiez de façon intelligente — or les très rares fois où votre entreprise se décide à le faire, c’est, comme dans le cas susmentionné de Monsieur Unger, à très mauvais escient, tandis que vous restez inerte pour tant de publicités parfaitement scandaleuses.

Contrôler ce que vous diffusez, vous le pouvez donc parfaitement. Simplement vous ne pouvez pas vouloir exercer un contrôle défendable de votre activité, car c’est le cœur de métier de l’industrie publicitaire que d’exercer une influence irrationnelle : qui commencerait à mettre de l’ordre éthique ou logique dans ses messages et ses méthodes les réduirait à peau de chagrin.

D’ailleurs non seulement ce contrôle, contrairement à ce que vous prétendez, vous est parfaitement possible, mais vous êtes la première à vous en réclamer lorsque cela sert vos intérêts, ainsi que vous l’avez fait précisément dans votre laconique et condescendante réponse aux Amis de la Terre, vous prévalant de la portion extrêmement congrue des couloirs du métro que vous allouez aux théâtres (non seulement congrue mais en outre louée à prix aménagé car ils ne pourraient évidemment pas se la payer sans cela21) pour tenter de légitimer votre activité en vous faisant passer pour mécène de la culture. Preuve que quand on veut on peut, et en l’espèce on veut même très volontiers, car vous fournissez ainsi à votre présence un alibi culturel, lequel alibi est fort utile contre les critiques22. Mais enfin un alibi doit rester un alibi et ne pas empiéter sur le cœur de métier de Publicis, celui qui est rentable et qui, bien sûr, ne vit pas de promotions culturelles : aussi ces espaces restent-ils très minoritaires, relégués aux extrémités des stations de métro, et leurs annonces sont-elles parfaitement illisibles, contrairement à toutes les autres, à une distance de plus de quelques mètres, puisque des dizaines de théâtres se partagent une seule misérable affiche. Du reste si vous savez nous rappeler à vos généreux quotas d’affiches théâtrales, vous déclarez par ailleurs, concernant les femmes, que « l’idée de quotas, c’est le cache-sexe de l’inégalité » : mais assurément ceux que vous choisissez d’appliquer comme publicitaire pour vous dire mécène, eux, ne sont pas le cache-sexe de la moindre inégalité, car pendant que tous les théâtres de la capitale ont le droit d’être ratatinés et relégués sur un bout de quai, le gros hamburger d’un seul gros client peut remplir, en quintuple exemplaire, le reste de la station.

Enfin surtout : en supposant que vous ne puissiez effectivement pas choisir les contenus que vous diffusez — ce dont on a vu la fausseté —, en quoi en êtes-vous moins responsable de ce que fait votre entreprise ? Lorsqu’on n’est pas en mesure de contrôler les conséquences de quelque chose qui se fait avec son argent et ses moyens, d’une activité que l’on favorise énergiquement tout en la sachant dangereuse, inutile et illégitime, c’est très simple : il faut arrêter, ce dont absolument personne ne vous empêche. Soyons sérieux une seule seconde : personne ne se plaindrait de la disparition de la publicité dans nos gares et nos stations de métro, sur nos trains et sur nos bus, et aucun tribunal administratif ne dira que le service public enfreint la loi en se contentant de faire son travail de service public, sans se mêler du vôtre, qui ne le concerne en rien, qui ne rapporte à son budget que des clopinettes, et qui n’aurait jamais dû l’avoir envahi comme il l’a fait en premier lieu. Peut-être même, qui sait ?, que les théâtres auraient davantage de public si les films à gros budget n’avaient pas, grâce à votre entremise, systématiquement le devant de la scène.

Oui, tout cela n’est pas joli joli, mais comprenez bien, déclariez-vous encore aux Amis de la Terre, qu’« il faut rendre grâce à la liberté du commerce et de l’industrie car [vous ne connaissez] pas de pays démocratiques où elle n’existe pas ». Outre votre mécénat culturel, vous nourrissez un souci libertaire, en somme ! La publicité, c’est finalement la liberté elle-même ; et bien sûr on le sait : sans liberté, pas de démocratie, et vous n’oserez pas, Messieurs Dames, vous opposer, n’est-ce pas, à « la démocratie » ?… Il est donc parfaitement évident que si les théâtres étaient partout et les hamburgers nulle part, rien n’irait plus, et par conséquent il faut « rendre grâce », rien de moins, aux gens comme vous qui défendent « la liberté » et « la démocratie ». Mais enfin tout de même, la démocratie, c’est pas l’anarchie : aussi toute personne prise à écrire sur vos panneaux ce qu’elle pense de leurs messages, toute personne qui croirait avoir le droit de leur répondre autrement qu’en baissant les yeux et fermant sa gueule, eh bien une telle personne sera, avec votre bénédiction, poursuivie en justice par votre entreprise, et on n’hésitera pas à lui demander des dédommagements financiers exorbitants : en 2003, pas moins d’un million d’euros pour 62 prévenus23.

À vos remarquables deux lignes de propos, Madame Badinter, il faut faire au moins trois observations.

Premièrement, évidemment, que l’invasion publicitaire de l’espace public n’a absolument rien à voir avec la liberté du commerce et de l’industrie, laquelle pourrait tout à fait s’en passer24. Vous employez ici un procédé typique de la publicité : l’assimilation tacite de deux choses tout à fait dissemblables voire indépendantes pour nous faire croire que l’une, à laquelle nous tenons, implique tout naturellement l’autre dont nous ne voulons pas.

La preuve de ce premier point, s’il fallait en fournir une, c’est que — deuxième point — ce que vous dites est factuellement démenti, et vous seriez fort étrangement ignorante si la chose avait pu vous échapper, car plusieurs États et grandes villes ont d’ores et déjà fait le choix de se passer de vos « services » et de ceux de vos collègues : c’est le cas de rien de moins que les États américains de Hawaii depuis 1927, du Vermont depuis 1968, du Maine depuis 1977,  d’Alaska, suite à une décision référendaire en 1998, et de quelque 1500 villes aux États-Unis ; c’est notoirement devenu le cas, depuis 2007, de la quatrième ville la plus peuplée du monde, Sao Paulo25 ; c’est le cas de la deuxième ville de Norvège, Bergen26 ; c’est désormais aussi le cas, en France, de la ville de Grenoble grâce à son maire écologiste. Autant que je sache, leur économie ne s’en porte pas plus mal27, et leurs libertés n’ont pas périclité, sans parler bien évidemment de leur tourisme.

Enfin troisièmement, la relation entre publicité et régime démocratique dont vous voudriez fort habilement suggérer la nécessité, est évidemment tout à fait ridicule : vous nous dites, Madame Badinter, qu’« il faut rendre grâce à la liberté du commerce et de l’industrie car vous ne connaissez pas de pays démocratiques où elle n’existe pas » : mais (outre qu’encore une fois, vous ne parliez pas ici de vos publicités mais d’une liberté tout à fait indépendante d’elles) diriez-vous de la même façon qu’il faut « rendre grâce » au cancer ou au suicide « car » ils sont très présents dans tous les pays développés (et que nous  n’oserions nous opposer, bien sûr, au développement), et moins dans les autres ? Votre seriez, à en croire votre époux, « infiniment éloquente » : je constate pour ma part que « philosophe », « femme de lettres » et première actionnaire d’une gigantesque entreprise de « communication », vous ne maîtrisez pas même l’emploi des conjonctions de coordination — à moins que ce grossier mésusage de la langue ne soit délibéré, et qu’ici comme partout ailleurs, vous nous preniez pour des imbéciles ? Je vous laisse répondre ; en attendant, disons plutôt ce qui est : libertés, démocratie et économie se passent parfaitement bien de vous, mais vous n’avez tout simplement pas très envie, on l’a bien compris, d’en faire l’expérience.

Non seulement votre pseudo-argument de la liberté du commerce n’est à ce triple titre absolument pas recevable, mais il n’est pas difficile de voir que loin de « rendre service à l’économie », vous lui nuisez bien plutôt. Car vos publicités consistent à en biaiser notre représentation et à en distordre notre perception, ce qui est un obstacle extrêmement néfaste au fonctionnement correct d’une économie de marché telle que la nôtre (John Kenneth Galbraith l’avait déjà souligné en 1967 dans Le Nouvel État industriel). Ce n’est donc pas seulement du consommateur que vous faites votre cible et votre victime, c’est de notre économie dans son entier, car à part aux sociétés qui peuvent s’en payer l’accès, le système publicitaire coûte en réalité bien plus aux entreprises qu’il ne sert leurs intérêts. Vos propres messages en sont d’ailleurs le témoignage le plus probant : le lobby français de la publicité (ci-devant élégamment nommé « Association des Agences-Conseil en Communication »), dont Publicis est naturellement membre, arborait récemment sur la page d’accueil de son site internet le message suivant : « le 4 février, vos concurrents parleront à 5 millions de téléspectateurs supplémentaires. ET VOUS ? » Traduction naïve : « vos concurrents nous ont payés, je vous “conseille” (c’est du reste mon métier) de faire de même si vous voulez conserver vos parts de marché. » Traduction moins naïve : « je constitue un péage à la possibilité d’être présent dans un espace public dont j’ai largement pris le contrôle et dont j’inflige le décorum publicitaire aux consommateurs ; votre existence, via mes services, dans la représentation de l’économie que je leur donne, et donc dans leur projets d’achats potentiels, sera dorénavant payante. » Si les publicités, dans le métro comme partout ailleurs, s’affichent souvent par vagues thématiques, ce n’est évidemment pas par un hasard de calendrier, en vertu d’un élan de solidarité des membres du secteur ou par un désir altruiste d’offrir de la « variété thématique » au passant. Loin d’aider des entreprises en manque de visibilité, vous faites vos revenus, dans une très large majorité de cas, en les rackettant à tour de rôle pour les maintenir dans une artificielle « égalité » de représentation, égalité dont elles jouissaient auparavant gratuitement. Évidemment, certaines entreprises se prêtent au jeu de bonne grâce : ce n’est pas du racket, c’est de l’émulation, de la compétition, la condition d’une économie concurrentielle dynamique — en un mot (on a fini par y revenir) la liberté ! Mais on sait bien quelles sont ces entreprises : ce sont celles qui ne produisent rien par elles-mêmes, sous-traitent la totalité de leur activité manufacturière, et se contentent d’entretenir une image de marque inutile à toute fin autre que symbolique. Ce sont celles qui ne vivent que de la pure image de marque et par la publicité qui l’entretient. Ce sont celles dont la disparition n’affecterait rien d’autre qu’elles-mêmes, vous publicitaires, et les nombreuses pathologies dont vous êtes à l’origine, qu’a déjà analysées très en détail Naomi Klein il y a des années28. Il en va tout autrement des entreprises qui produisent autre chose que du vent (on rapporte que votre propre grand-père a dit à votre père, au moment où celui-ci voulait se lancer dans la publicité : « Tu veux vendre des courants d’air29 ? » — lui, fabricant de meubles, dont le métier était utile, savait de quoi il parlait). Car confrontée à une économie contrôlée par la publicité, une entreprise qui ne vous paierait pas pour racoler ses potentiels clients autant que le fait sa concurrente, une entreprise qui, seule à exister sur un marché viable, ne vous paierait pas pour se maintenir dans une représentation biaisée de l’économie où son marché serait sans cela vite oublié au profit d’autres plus « bruyants », une telle entreprise serait évincée de l’univers représentationnel des consommateurs, et serait condamnée à disparaître à brève échéance, ou en tout cas à mal survivre. Et de même que les entreprises doivent en faire toujours plus pour pouvoir exister dans des cerveaux toujours plus harcelés, de même le consommateur, toujours plus sollicité, doit être exposé à des doses publicitaires toujours plus grandes pour que, toutes choses égales par ailleurs, elles continuent à être efficaces : comme le rapporte éloquemment le cadre d’une société avec laquelle Publicis a failli fusionner il y a quelques années, « les consommateurs sont comme des cafards — on les asperge, on les asperge, et, au bout d’un moment, ils sont immunisés30. » Et qui paie pour tout ceci en fin de compte ? La santé de l’économie, bien sûr, mais aussi et surtout évidemment le consommateur lui-même, auquel reviendra de toute façon la note finale. Et qui gagne de faire perdre entreprises et consommateurs ? Eh bien par exemple Élisabeth Badinter, qui n’est pas milliardaire pour rien. Libérées de la publicité, la majorité des entreprises se portent parfaitement bien ; vous n’avez aucun droit de le nier. Le fait a été empiriquement constaté : « l’expérience de l’interdiction de la publicité dans le Vermont, écrit un journaliste américain, est une leçon simple sur le rôle de la régulation dans une économie prospère. Le bien public est préservé sous la forme d’un environnement amélioré. Puisque toutes les entreprises sont soumises aux même règles, elles s’avèrent n’être pas entravées par la loi, et trouvent d’autres moyens de compétition. […] Il est certain que seul un relativement petit nombre de personnes et d’entreprises ont pâti des restrictions31. »

Certes il existe quelques entreprises dont les revenus publicitaires sont nécessaires à l’équilibre économique — notoirement nombre de journaux, dont beaucoup « gérés » par Publicis, et dont la qualité et la neutralité de l’« information » n’a pas manqué de s’en ressentir, comme chacun sait32 — ; mais les publicités qui complètent des budgets fragiles ne se font, par définition, pas dans l’espace public : revues, journaux, radios ou cinémas ne nous sont imposés nulle part, et partant respectent cette liberté de nous y exposer ou non que, quant à vous, vous nous refusez en envahissant l’espace public.

De même il existe incontestablement des entreprises, par exemple promouvant des événements culturels très ponctuels, dont une forme de publicité est absolument nécessaire à l’activité. Mais celles-ci aussi, en écrasante majorité, ne font leur promotion que dans la presse spécialisée ou sur les sites internet qui intéressent effectivement leur clientèle potentielle. Procédé qui, notons-le au passage, permet un écosystème économique autrement plus riche, puisque ce ne sont pas, par exemple, uniquement les films à gros budgets dont on apprend ainsi la sortie, et que l’information fournie y est généralement de bien meilleure qualité. Ces publicités-là, contrairement à celles que vous placez dans l’espace public, ne sont pas néfastes : leur diversité, quoique limitée, est bien plus fidèle à la réalité de l’économie que celle de ce que l’on voit dans l’espace public ; leur coût étant bien plus inclusif que celui de la publicité extérieure, elles permettent à beaucoup plus d’entreprises d’y être présentes et autorisent une relative démocratie économique et culturelle ; et surtout, point décisif, elles ne s’infligent à personne qui n’ait fait la démarche de s’y exposer.

Car on se fourvoierait gravement si l’on situait uniquement le problème de l’activité publicitaire dans l’espace public dans le contenu des publicités, ainsi que vous essayez systématiquement de le faire pour vous cacher immédiatement derrière vos rarissimes affichettes culturelles. Souvent sexiste, insultante à nos intelligences, écocide, nocive aux santés physique et psychologique, dégradante pour la dignité humaine et nuisible au lien social et à la diversité économique et culturelle, la publicité pratiquée dans l’espace public sait aussi parfois, c’est aussi vrai que rare, s’y montrer belle, utile ou intellectuellement recherchée, ne serait-ce que parce que bon nombre d’associations sont contraintes d’y avoir recours pour contrebalancer, tant bien que mal, les effets des publicités des entreprises irresponsables dont vous aurez fait la promotion juste avant, et referez la promotion juste après. Le problème de l’accaparement publicitaire de l’espace public et des manipulations qu’il induit vient de ce que, comme le souligne Philippe Breton, « l’emploi des techniques de manipulation […] a, en lui-même, un effet sur le lien social et sur la nature de notre démocratie, indépendamment des valeurs ou des causes que ces méthodes servent à promouvoir33. » Et quand bien même vos publicités émaneraient toutes d’entités soucieuses du bien commun (ce qui est loin d’avoir des chances de se produire un jour), ou que toutes se trouveraient au goût de tous (ce qui est évidemment impossible car nous n’avons pas les mêmes), elles n’en seraient pas davantage fondées à s’infliger à l’espace public comme elles le font, et les méthodes de votre industrie n’en seraient pas moins illégitimes, parce que demeurerait le problème de droit posé par votre accaparement et votre contrôle du bien commun.

Maurice Pergnier, professeur à l’université Paris-XII, faisait remarquer que « l’affichage publicitaire s’inscrit dans l’espace [public] sans qu’un véritable fondement du droit ait été dégagé en théorie et en jurisprudence34 ». Pourquoi ? C’est la question à un milliard d’euros. Parce qu’un tel fondement n’existe pas, tout simplement. Et si le contenu et le modèle financier de vos publicités empêchent l’espoir d’une économie de qualité et d’une démocratie digne du nom, c’est aussi l’État de droit lui-même, la promesse constitutionnelle du respect du corps, des biens et de l’esprit de la personne humaine, que votre industrie piétine. Séquestration des corps, spoliation des biens et manipulation des esprits sont, exactement au même titre, des violences faites à la personne. Un véritable État de droit ne souffre aucun compromis les concernant. « Féministe » comme vous prétendez l’être, Madame Badinter, vous vous offusqueriez évidemment de ce que, dorénavant, on puisse mettre une main au cul d’une femme non consentante en toute impunité — a fortiori en pleine rue et au vu et au su de tous. Sur quoi se pose une question : en quoi nos cerveaux sont-ils, à vos yeux, de moindre importance ou dignité que nos fesses ? Qu’est-ce que cette « liberté » à laquelle vous vous référez, et qui s’applique à notre entrejambe mais pas à notre tête ? Pourquoi, vous qui êtes si volubile à l’endroit du droit à disposer de son corps, vous évertuez-vous quotidiennement à nous mettre votre doigt entre les hémisphères ? Pourquoi refusez-vous à nos pensées, nos yeux et notre intelligence ce que la condamnation universellement admise d’un attouchement sexuel accorde à nos corps ? Une proposition entre personnes libres, qu’elle soit sexuelle, commerciale ou autre, doit garantir la possibilité d’un refus, et se donner les moyens de respecter ce refus. Priver les gens de la possibilité même de dire non, affirmer que leur « discernement » rendrait vos incessantes « approches » parfaitement inoffensives, prétendre que leur lassitude, leur agacement, leur franche colère face à des avances répétées et considérées comme déplacées, n’existent pas, prétendre que les gens consentent à ce que vous les « démarchiez » ainsi sans discontinuer, uniquement parce que vous n’avez jamais songé à leur demander leur avis ou feignez de ne pas entendre leur ras-le-bol, cela s’appelle du harcèlement. Or c’est très précisément ce harcèlement qui fait le cœur de l’industrie au « conseil de surveillance » de laquelle vous présidez — en votre qualité de « philosophe » et de « féministe », sans aucun doute — : la publicité que vous pratiquez dans l’espace public n’est rien d’autre qu’une main au cul au cerveau, un harcèlement cérébral de tous les instants ; harcèlement dont, si vous n’affectiez pas de méconnaître ce que tous ceux qui y sont intéressés savent pertinemment de votre business, et si vous aviez l’honnêteté de reconnaître les causes, bien documentées, de ce que vous prétendez dénoncer comme « féministe » et « philosophe », vous n’affecteriez pas d’ignorer l’extrême gravité.

Il est vrai qu’ici aussi, et malgré cette absence de fondement véritable en théorie du droit, le texte de la loi est actuellement de votre côté. Encore n’est-ce exact qu’en lui donnant une interprétation qui vous soit très généreusement favorable. Le Code de l’environnement dispose en effet que « chacun a le droit d’exprimer et de diffuser informations et idées, quelle qu’en soit la nature, par le moyen dela publicité35 » : remarquons que prise à la lettre, cette disposition rendrait la plupart de vos « créations » illégales, car la créativité publicitaire, qui n’est pas la créativité intellectuelle, industrielle, culturelle ou commerciale, n’est pas vraiment celle des « idées », et l’« information » présente sur vos affiches est souvent très résiduelle lorsqu’elle n’en est pas purement et simplement absente. Vous admettrez, Madame Badinter, que la bête juxtaposition d’un corps féminin et d’un produit de marque ou du seul logo de cette marque relève peu de « l’information » ; de même l’image d’un hamburger juteux photographié en gros plan, vierge de tout message, peut difficilement être considérée comme « une idée ». Ou alors c’est une idée si géniale que les gens du peuple comme moi ne peuvent pas la comprendre : n’oublions pas en effet que c’est rien de moins que « l’élite de la République » qui a l’honneur de nous la mettre sous les yeux — mais, même dans ce cas, cela rend son dispendieux affichage en milliers d’exemplaires tout à fait énigmatique. Peut-être alors, vous qui aimez tant le XVIIIe siècle, nous direz-vous que ce hamburger ou ces corps devenus simples supports de logos relèvent du domaine de l’« opinion » et que, dignes héritiers des Lumières, leur présence sur l’agora se fonde sur rien de moins que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen ? Car cette déclaration, qui rappelons-le a encore aujourd’hui valeur constitutionnelle, dispose bien (art. 11) que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement ». Passons sur ceci que cet article concerne les citoyens, alors que vous ne servez quasiment que des entreprises. Ce qu’il faut surtout remarquer de cet article, c’est qu’il ne fait aucunement mention de l’affichage que vous pratiquez, et que certes on peut aujourd’hui écrire et imprimer librement ce que l’on veut, mais que si l’on n’a pas, là-dessus, de quoi payer Publicis pour accéder aux espaces dédiés à l’affichage, il faut ensuite garder tout cela pour soi bien sagement, car si l’on écrit son opinion citoyenne sur vos affiches, ou si, par souci de respecter le Code de l’environnement, on y met une pensée quand elle manque, eh bien on se retrouve, grâce à vous, au tribunal, et vous nous demandez des dizaines de milliers d’euros. Dommage donc pour l’héritage des Lumières ; mais rassurons-nous, nous avons désormais celui de l’Europe, et les publicitaires qui, à l’exemple de votre mari, verraient dans leur métier le moyen d’exprimer leur europhilie, peuvent se réclamer de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme, lequel rappelle que « toute personne a droit à la liberté d’expression », laquelle « comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées ». Hélas on est encore en plein dans « les informations », « la communication » et « les idées », et notre hamburger favori ou tel corps tatoué de sa marque risqueraient de ne pas pouvoir se pavaner sur des affiches de 4 par 3 mètres ; il faudrait au moins leur donner un sous-titre « informationnel », qu’on préfèrera être, pour le hamburger, « miam miam c’est bon » plutôt que l’indication de ses effets sur la santé, et pour le corps féminin devenu moyen de marketing, « je me sens bien grâce à telle marque » plutôt que l’indication des conditions de vie des travailleurs qui en produisent les articles.

On le voit : bien des choses que vous publicitaires présentez comme relevant tout naturellement de droits fondamentaux, et en premier lieu de la « liberté d’expression », ne sont inscrites nulle part dans la loi, puisqu’elles ne relèvent tout simplement d’aucune des libertés que la loi reconnaît. Au contraire si on l’observait un peu, la loi ; si l’on ramenait tout ce que vous diffusez aux seules informations réelles, aux véritables idées ou aux opinions citoyennes, et que l’on considérait par malheur que le simple affichage d’un nom de marque sur une photo n’en relève pas, il ne resterait plus grand chose de vos productions.

Mais enfin supposons qu’une affiche ne portant qu’un hamburger ou une chaussure et le nom de sa marque constitue une « information », voire, si la recette ou le design sont nouveaux, « une idée », et pourquoi pas, jusqu’à preuve du contraire, une manifestation culturelle républicaine. Reste qu’à nouveau j’aimerais bien que vous m’expliquassiez, si l’attouchement cérébral publicitaire de vos « idées » et de vos « informations » est exercice de la liberté d’expression, en quoi un attouchement sexuel ne pourrait pas se mettre, à ce compte-là, au titre des libertés de circulation et de mouvement : car si l’organe et les fins visés diffèrent, la méthode est strictement la même. Affirmer, comme vous et d’autres publicitaires ne manqueront pas de le faire, que nuire à votre activité serait nuire à la liberté d’expression, cela revient à dire qu’on bafoue la liberté de circulation lorsque l’on interdit l’usage de véhicules dont la pollution menace notre santé, ou qui empêchent tout simplement autrui de circuler, ou que je devrais avoir le droit de vous toucher les fesses dès que vous sortez de chez vous parce que, dans l’espace public, chacun fait ce qu’il veut, et que si vos fesses ont le malheur de s’y trouver, eh bien elles n’ont qu’à faire attention à elles. Vous savez bien, Madame Badinter, qu’aucune liberté n’est sans borne, celle dont vous vous réclamez au même titre que les autres ; votre métier abuse d’une liberté qu’en outre, il fausse et détourne, car s’exprimer n’a jamais signifié manipuler, et les publicités manipulent l’imaginaire collectif bien plus qu’elles n’expriment quoi que ce soit. Qu’aucune liberté ne soit sans borne, vous êtes d’ailleurs, dès lors qu’il ne s’agit plus des publicités, la première à daigner nous le rappeler sur un ton préoccupé : ainsi selon vous « on est en train d’inventer des laïcités “ouvertes”, des laïcités “positives”, qui ne sont plus de la laïcité36. » Mais l’omniprésence de vos publicités n’est-elle pas elle aussi une « liberté d’expression “ouverte”, “positive” », qui ne peut exister qu’au plus grand mépris de la liberté de choix de recevoir ou non vos messages ? Ne s’exerce-t-elle pas à votre avantage autant qu’au détriment de celui qui voudrait, tout simplement, pouvoir prendre le métro en restant à ses pensées ?

J’espère pour ma part, avec beaucoup d’autres, que la loi, actuellement remarquablement complaisante envers votre industrie, ne restera pas éternellement aveugle au droit du choix de la réception des gens que réclament depuis longtemps simples citoyens, élus, militants, universitaires, scientifiques37 et (figurez-vous) philosophes38. Comme l’écrit Philippe Breton, « protéger la liberté d’expression est indispensable, protéger la liberté de réception l’est tout autant. Or nos institutions démocratiques protègent de façon sourcilleuse la première, mais s’intéressent peu à la seconde. La possibilité de manipulation […] tient justement à ce déséquilibre. Aucune limite n’est fixée à l’acte d’exprimer […] [l’]extension de la liberté de parole, plus seulement à la liberté d’expression mais également à la liberté de médiation et, surtout, à la liberté de réception, correspondrait à une étape supérieure de la démocratie et à un épanouissement de la liberté tout court39. » Il faut d’ailleurs souligner que si la loi est demeurée à ce jour tellement complaisante envers les publicitaires, ce n’est pas seulement pour les motifs les plus avouables : car avec vous il n’y a pas que le bonheur qui s’achète, et les publicitaires savent aussi très bien « se vendre » auprès des législateurs et responsables politiques40. Mais ceci entre parenthèses.

Ce droit, la loi le reconnaît d’ailleurs déjà dans certains lieux et pour certains produits, et c’est sous la présidence de nul autre que votre époux que le Conseil constitutionnel avait dû l’admettre. C’était alors pour ce triste emblème de votre industrie qu’a été (et demeure en bien des pays) le tabac. Le Conseil a reconnu qu’il fallait en reléguer la publicité là où elle était à sa place, à savoir dans les débits de tabac41. Mais si le législateur était conséquent, il l’admettrait pour toute publicité, car ce qui est ici en question, ce n’est pas le droit de vendre et d’acheter ce que l’on veut, ce n’a jamais été « la liberté du commerce et de l’industrie ». (Est-ce qu’on a arrêté de savoir, depuis la loi Évin, que le tabac existait ? Y a-t-il quelqu’un qui depuis ne soit plus libre de fumer ou de vendre du tabac ? Pourquoi en irait-il autrement des hamburgers, des chaussures, d’une machine à laver ou d’un vol Paris-Nice ?) Ce qui est ici en question, c’est l’acceptabilité de pratiques qui infligent à des gens juridiquement réputés libres et ayant droit à la tranquillité d’esprit, et dans un espace public tenu à la neutralité, une influence tout sauf neutre, que l’on sait irrationnelle, et dont on sait que les autonomies de pensée et de comportement de ses « cibles » s’en trouvent mises à mal. Lorsque l’État reconnaît à ses citoyens le droit de fumer en même temps qu’il admet, sur la base de données scientifiques incontestables, la nécessité de les protéger d’incitations manipulatrices poussant à la cigarette, il admet que les publicités créent des dispositions et poussent à des comportements que, seuls et insoumis à cette influence, c’est-à-dire de façon proprement autonome, les gens n’adopteraient tout simplement pas : cela revient à admettre juridiquement que la liberté de choix, à tout le moins dans ses conditions d’exercice, est bel et bien biaisée par la publicité, comme les études scientifiques sur le sujet l’ont confirmé maintes et maintes fois42. Le législateur ne pouvait certes plus se permettre de l’ignorer dans un cas aussi triste que celui du tabac, aussi a-t-il ouvert les yeux sur ce cas-là ; d’autres pays l’ont fait pour la nourriture et les enfants. Mais s’il était un tant soit peu conséquent, il devrait reconnaître cet état de fait pour tout produit ou service, car ce n’est pas la légalité des produits et services qui est en cause dans ces débats, c’en est la méthode de « promotion », méthode dont votre mari lui-même, lorsque présidant le Conseil constitutionnel, a admis qu’elle était une manipulation, et non pas une liberté. S’il ne s’agissait pas de manipulation, s’il s’agissait de la liberté en majesté, Monsieur Badinter aurait eu tort de vouloir y porter atteinte, car la santé des gens n’a jamais été un argument valable pour limiter leur liberté — sans quoi c’est le tabac lui-même que la loi Évin eût interdit. Oseriez-vous soutenir, Madame Badinter, qu’il a eu tort ? On se permet d’en douter. Une manipulation principalement irrationnelle et inconsciente comme celle de la publicité, qu’elle pousse ou non à des comportements dommageables, n’est pas un procédé qu’un État de droit peut accepter, en tout cas dans l’espace public. Dès les années 1930, à nouveau après la guerre dans les années 1950, cela avait été admis et souligné : « le point fondamental à considérer est le droit de manipuler la personnalité humaine… Une telle manipulation ne la respecte pas, par inhérence43. » Le Conseil constitutionnel lui-même a également reconnu qu’en matière de liberté d’expression, « l’objectif à réaliser est que [les citoyens] […] soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse en faire l’objet d’un marché44 ». Comme l’a fait remarquer Jean Morange, professeur de droit public à l’université Paris-II et spécialiste de la liberté d’expression, cela signifie que « nul ne peut être contraint, sauf abus, d’entendre, de lire, de voir un message contre son gré. […] Il est donc bien clair […] que le juge constitutionnel donne, en cas de conflit, la préférence à la liberté du receveur sur celle de l’émetteur […] Dès lors que l’affichage publicitaire extérieur de par ses dimensions, ses couleurs, sa conception, s’impose aux passants, la liberté la plus élémentaire de ces derniers n’est plus respectée. […] La liberté d’expression ne saurait en aucun cas se confondre avec une quelconque liberté d’agression45. » Cela signifie que votre activité, quoique protégée par la loi, est, en l’état actuel de sa pratique, contraire aux principes du droit de valeur constitutionnelle. De vos pratiques et manipulations, on a donc d’ores et déjà reconnu, et on doit continuer de reconnaître le droit du citoyen à être protégé dans les lieux publics. Nier, comme vous le faites, la nécessité d’admettre ce droit, prétendre que la question ne se pose même pas, c’est nier le droit de la personne à être protégée par l’État contre les violences et manipulations, dont les psychologiques ne causent pas moins de souffrances et de dommages que les physiques, et les commerciales ne sont pas forcément moins nauséabondes que peuvent l’être les religieuses. Refuser ce droit, refuser les arguments qui en soulignent l’urgence, c’est nier l’expérience quotidienne de chacun, c’est rejeter les résultats parfaitement univoques des études scientifiques les plus rigoureuses, c’est — dans votre cas personnel — feindre d’ignorer ce dont les publicitaires sont évidemment les premiers informés, puisque c’est l’enjeu même du métier que de mesurer avec soin des audimats et des impacts qu’ils s’efforcent d’augmenter à tout prix et par tous les moyens. Nombre d’associations demandent depuis longtemps que les supports publicitaires ne dépassent pas les 50 x 70 cm (comme pour l’affichage associatif), ne soient pas au milieu du passage (comme ils le sont par exemple dans toutes les gares SNCF parisiennes, pourtant souvent bondées, et qui sont gérées par Publicis), n’arborent pas de couleurs destinées à capturer l’attention, et ne soient pas lumineux ni animés : ce sont des conditions indispensables pour ne pas en imposer les messages aux gens contre leur gré. Ce serait la seule façon de ne pas mettre nos fesses au-dessus de nos têtes dans l’échelle des valeurs.

Quoiqu’il en soit, ce n’est pas parce que la loi n’interdit pas l’hypocrisie que vous devez sauter sur l’occasion en vous réclamant des valeurs républicaines, des Lumières ou du féminisme. Vous écriviez vous-même des femmes voilées que, je vous cite, elles « utilisaient les libertés démocratiques pour les retourner contre la démocratie ». Supposons que vous ayez raison : vous faites exactement la même chose vous aussi, bien que sous une forme infiniment plus sournoise, et à bien plus grande échelle. Qu’est-ce qu’une démocratie où seuls accèdent à l’espace public ceux qui ont les moyens de se le payer, et le payent, en outre, non pas à la collectivité, qui ne touche que des redevances maigrichonnes, mais à des entreprises privées comme la vôtre, dont la capitalisation boursière se compte en milliards d’euros ? Inutile d’être complotiste pour voir que quelque chose, dans cette « démocratie », est profondément dysfonctionnel, sinon mensonger. J’avoue en tout cas ne pas voir comment votre prétendu strict « républicanisme » peut s’accommoder de l’activité de votre entreprise, car la « république », qui est étymologiquement, rappelons-le, res publica, « chose publique », dès lors que des gens comme vous ont mis la main dessus, devient chose privée aussi bien dans son usage, dont ce sont vos employés qui décident, que dans les revenus qu’elle génère, qui vous ont constitué votre compte bancaire à dix chiffres. La république, vous l’écrivez vous-même, c’« est la chose de tous », et par conséquent, nous dites-vous, « ce n’est pas une mosaïque de ghettos où la liberté pour tous peut venir habiller la loi du plus fort »46 : mais si tout cela est vrai, comment pourrait-ce être cette mosaïque de publicités qui a maculé nos villes, qui se présente comme « la société », et qui s’offre, par votre entremise, à ceux seuls qui peuvent vous payer, c’est-à-dire suivant la loi du plus riche ?

Outre une « griffe de la République », on sait que vous vous dites et faites présenter, depuis des décennies, comme philosophe. Mais qu’est-ce qu’être philosophe ? C’est la première chose que l’on apprend aux élèves de terminale, et on en reste là aussi au niveau zéro de l’étymologie : c’est « aimer la sagesse », c’est-à-dire non pas se contenter d’en écrire des tonnes à son sujet pour pratiquer ensuite tout autre chose, mais régler sa vie sur ce que l’on tient pour vrai et juste, s’efforcer de satisfaire à une probité intellectuelle élémentaire et agir conformément à une exigence minimale de justice. Discourir sur le Vrai, le Beau et le Bien, être diserte de pieuses intentions, nous faire chroniquement grâce de rappels à l’ordre tout républicains ; tout cela est bel et bon, mais ça ne fait pas une philosophe : ça se reconnaît d’abord et avant tout à sa capacité d’agir conformément à ce qu’elle professe, une philosophe, et dans votre cas, un minimum minimorum eût dû consister à ne pas insulter dans l’espace public ce que vous défendez dans vos livres de poche. Jean-Claude Decaux a fait, et ses fils continuent de faire, exactement la même chose que votre entreprise, mais eux ont toujours eu la courtoisie minimale de ne pas chercher à nous faire prendre leur activité de prostitution de l’espace public pour celle de très républicains et philosophiques défenseurs des valeurs de vivre-ensemble ; ils ont, au moins, la cohérence pour vertu de leurs vices. Heine disait du dernier Schelling qu’« il aide à forger des chaînes intellectuelles ; et puis il veut nous faire croire qu’il est toujours et invariablement le même qu’il fut jadis : il renie même sa qualité de renégat, et à l’opprobre de la défection il ajoute encore la lâcheté du mensonge47. » Le propos pourrait s’appliquer à vous si vous vous étiez convertie à la prostitution publicitaire après avoir été, ne serait-ce qu’un temps, philosophe ; mais vous avez de tout temps été ce qui s’oppose le plus radicalement à une philosophe : ni l’imbécile, ni la méchante, ni la simple menteuse pathologique, mais l’hypocrite qui ne défend l’intelligence et la liberté en paroles que pour les piétiner en actes après avoir savamment, par tous ses babillages, détourné l’attention de ce qu’elle fait réellement. Toute votre écriture, tous vos « engagements » ne compenseront jamais le plus petit des nombreux et déplorables effets de votre véritable métier, et votre véritable contribution à l’évolution de la société.

Mais si vous n’êtes en rien tout ce que vous prétendez être, qu’êtes-vous ?

Portent votre nom des établissements scolaires, entre autres. Mais, doit-on se demander, de quel droit ? En quelle qualité vous a-t-on immortalisée sur les murs de l’institution éducative ? Peut-on raisonnablement supposer que les élèves qui croisent votre nom tous les matins auront passé dans leur vie autant de temps à lire vos livres, voire hélas, pour certains, des livres en général, et en être instruits et émancipés, qu’à se voir infliger vos publicités (rarement signées « Badinter, philosophe, féministe »), débiliter par elles, détourner de la pensée autonome par l’infliction de « pensées » imposées ? Peut-on soutenir que les jeunes filles grandissant dans nos villes auront davantage bénéficié de votre engagement « féministe » qu’elles n’auront subi la manipulation de l’image de leur corps par vos publicités, auprès d’elles-mêmes et auprès des hommes (des « mâles », comme le porte l’une de vos publicités récentes48) ? Combien troquent ce qui aurait pu être une jeunesse épanouie pour la frustration, les complexes, les représentations de soi pathologiques et déprimantes que les stéréotypes que vos affiches véhiculent sur le chemin de leur école ? Car tout le monde ne découvre pas le féminisme petite fille, dans le bus, en rentrant chez papa avenue Foch49. Celles dont le milieu ou le niveau culturel sont tels qu’elles n’ont pas l’habitude de lire sur le chemin du retour, celles qui ne trouvent sans doute pas d’ouvrages sur les Lumières dans la bibliothèque parentale, si du moins bibliothèque parentale il y a chez elles, celles qui grandissent vraisemblablement dans un environnement moins propice à l’étude que l’avenue Foch50, celles-là ont avant tout besoin que vos affiches (par exemple sur ces mêmes bus dans lesquels, vous, jeune fille, vous lisiez et découvriez, paraît-il, le scandale de la condition féminine51, comme s’il fallait un livre pour ça) ne distordent pas leur représentation du réel et de ce qu’elles sont ; celles-là ont besoin de n’être pas poussées à la malbouffe, de ne pas voir l’image de leur corps systématiquement déformée et sexualisée ; celles-là ont besoin que vos publicités les laissent tranquilles. Qu’eût pensé votre arrière-grand-père maternel, Marie Édouard Vaillant, qui fut délégué à l’instruction publique sous la Commune, de ce que vos publicités lui font, à l’instruction publique, dans cette commune de Paris que vous avez tant embellie et intellectualisée ? Votre père, nous dites-vous, voulait que votre famille « se réappropri[ât] Édouard Vaillant… ce qui n’a pas été vraiment fait52 ». Ça « n’a pas été vraiment fait » ! On s’étonne, encore une fois ; on n’en finit pas de s’étonner. Vaillant, en tout cas, méritait d’avoir des écoles à son nom ; lui l’avait défendue, l’école. En revanche immortaliser dans l’institution éducative, pour ses prétentions philosophiques, féministes, républicaines et j’en passe, quelqu’un qui vit des revenus d’une gigantesque entreprise de publicité, compte tenu des effets concrets biens connus de ce métier, effets dont les jeunes, et particulièrement les jeunes femmes, sont les premières victimes, cela pourrait relever d’un vaste canular de mauvais goût, si ce n’était à ce point révoltant. Comment pourriez-vous prôner et défendre l’éducation et la pensée, alors que c’est aujourd’hui à cause de gens comme vous que se déplacer dans l’espace public en restant ne serait-ce qu’à ses propres pensées, aussi triviales soient-elles, requiert que l’on détourne son regard de toute autre chose que ses pieds ? Et encore ! Les publicitaires, avec récemment la bénédiction du gouvernement53, sévissent désormais même au sol, et votre société elle-même, depuis des années, recouvre souvent dans le métro les marches des escaliers. Les élèves n’ont pas besoin de vos livres pour entendre parler des Lumières à l’école ; ils ont avant tout besoin d’avoir simplement la possibilité d’y réfléchir lorsqu’ils en quittent les murs, plutôt que de se voir asséner, en lieu et place de leurs propres pensées, les « pensées » que l’on vous a payée à « promouvoir »54. Les élèves — de plus en plus nombreux — qui souffrent de troubles de l’attention n’ont pas la moindre chance de parvenir aux études supérieures auxquelles ils pourraient prétendre, si dès qu’ils quittent l’école ou sortent de chez eux, l’environnement qu’ils doivent comprendre se trouve masqué derrière vos écrans et vos affiches ; si, loin d’être poussés à être véritablement attentifs à quoi que ce soit, qu’il s’agisse de leurs propres pensées ou de ce qui les entoure, vous les contraignez à abdiquer toute démarche de concentration par l’omniprésence d’images et de messages que votre entreprise a conçus pour attirer leur attention de force avant d’y déverser tout leur contenu — et quel contenu ! — en une demi-seconde de réception55. Vous observiez, Madame Badinter, de la bibliothèque de la Sorbonne, que « l’atmosphère [y] est telle que… elle favorise tellement l’attention, que l’on est vraiment à même de réfléchir, de travailler, de découvrir56… », ah !, que vous étiez émue par un tel souvenir ! Je vous comprends — moi aussi je l’aime bien, la bibliothèque de la Sorbonne ; je m’y trouve d’ailleurs présentement. Mais ces réflexion, travail et découverte sont autant de belles choses que l’on sait comment vous promouvez dans nos villes, où notre « attention », bien sûr, vous est extrêmement chère. Lorsque quelqu’un faisait du bruit à la bibliothèque, nous dites-vous, « [vous aviez] envie de le foutre dehors57 ! » — mais quand on demande à ce que vos hurlements visuels sortent de l’espace public, on attente, bien sûr, à « la liberté », et l’on ne se retrouve pas dehors mais au tribunal, où vous n’hésiterez pas à nous demander des dizaines de milliers d’euros. Pourquoi, Madame Badinter, piétinez-vous dans l’espace public toutes ces choses que vous louez de cette bibliothèque qui, nous dites-vous, a été pour vous un « coup de foudre » ? Car c’est bien ce que vous faites. La capacité à appréhender le monde par soi-même, à se concentrer, à comprendre et penser de façon autonome : voilà ce que l’école et les bibliothèques ont à charge de permettre, de faire naître, encourager et favoriser chez les enfants et les jeunes adultes, telle est la condition d’existence de citoyens et d’une démocratie véritables. L’impossibilité de rester à ses pensées pour être disponible à vos messages, puis l’incapacité à choisir rationnellement et en toute autonomie ce que l’on se souhaite pour que les entreprises qui vous auront payée vendent mieux ce qu’elles ont la délicatesse de nous « souhaiter » : tel est l’objectif de vos publicités, qui n’existent que dans ce but.

Inquiète de la forme que prend parfois le culte musulman, vous déclariez encore il y a peu : « mon objectif est de manifester de la solidarité aux femmes qui ne veulent pas se plier aux canons islamiques. […] Elles ressentent une forte pression, elles sont persécutées ou harcelées. Je pose une question : si on ne veut pas faire ramadan, dans certains lieux de France, est ce encore possible58 ? » Vous êtes-vous jamais demandé ce qu’il en était des femmes qui ne veulent pas se plier aux canons publicitaires ? Elles aussi peuvent ressentir une forte pression, elles aussi, « sont persécutées ou harcelées » par l’image que, partout, vous donnez d’elles. Posons donc là aussi votre question : si (femme ou homme, féministe ou non) on ne veut pas se voir infliger de publicités dès que l’on sort de chez soi à Paris (inutile d’aller dans un quelconque ghetto communautaire…), est-ce encore seulement possible ? Non, ça ne l’est pas, et d’ailleurs vous le dites vous-même : les bus de la RATP, dont la décoration vous appartient, arboraient fièrement il y a quelques semaines une éloquente promotion de vos services : « cette affiche a vu tout Paris — et inversement ». Comment peut-il ne pas vous venir à l’esprit qu’existent, à Paris, des gens qui souhaiteraient ne pas la voir, cette affiche que vous leur imposez tous les jours, dans toutes les rues ? Pourquoi ne pas chercher à remédier à ce harcèlement-là, alors que dès demain matin, vous pourriez nous en soulager ?

Il paraît que, lorsque vous êtes confrontée à des journalistes qui osent vous poser des questions que vous estimez déplacées (ce alors même que vous n’accordez que très rarement des entrevues, et, on s’en doute, évidemment pas à n’importe quel plouc qui ne comprendrait pas la sincérité et le raffinement de votre combat pour « la liberté »), vous « [vous arrêtez] tout net et [lancez], sévère : “Intrusion !” », sur quoi lesdites journalistes « [sursautent] » et sont, on l’imagine volontiers, « [surprises] »59. Ce qui surprend surtout, c’est que vous-même n’ayez jamais eu le moindre sursaut interrogatif à l’endroit des autres ; ce qui surprend, c’est qu’il ait pu ne pas vous venir un seul instant à l’esprit que les publicités que vous placardez partout constituent, au sein de l’espace public, des intrus, et autant d’« intrusions » dans le quotidien de gens qui n’ont pas demandé à se les voir infliger. Comment une femme si soucieuse du respect de sa tranquillité peut-elle se moquer aussi hyperboliquement de celle des autres ? Vous, vous avez le droit d’ignorer les journalistes ou de refuser de répondre à leurs questions, mais nous, le bon peuple, nous n’avons pas le droit de ne pas nous voir asséner que tels tortionnaires de poulets sont aussi spécialistes de la friture, et que leurs dernières offres sont particulièrement alléchantes. Mais ceci, c’est pour vous « la liberté » et « la démocratie ».

Ni féministe, ni républicaine, ni philosophe : qu’est Élisabeth Badinter, alors ? Un philosophe véritable, Michel Serres, rapporte une anecdote qui aidera à répondre : « les putains d’Alexandrie […] avaient coutume […] de ciseler, en négatif, leurs initiales sous la semelle de leurs sandales, pour que, les lisant, imprimées sur le sable de la plage, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’ils descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains-là60. » Les putains, où qu’elles soient, on sait pertinemment que ce sont les victimes d’une société où la personne humaine ne compte pas, et que, dans les cas les moins tristes, elles ne sont contraintes « que » par des nécessités financières, exactement comme tant d’entreprises soumises à une économie publicitaire sont contraintes d’en passer par vous pour pouvoir continuer d’exister. On sait aussi que quant à vous, Madame Badinter, vous défendez la prostitution, sexuelle comme publicitaire, au nom de « la liberté » : liberté de faire ce qu’on veut de son corps (car on sait bien qu’une femme qui n’est pas pressée par le besoin d’argent est immédiatement empêchée de faire ce qu’elle veut de son corps), liberté du commerce et de l’industrie (car la liberté de produire, vendre et acheter n’existait pas avant votre décoration du métro). Et donc une femme privée de ressources, et qui pour ne pas se retrouver définitivement à la rue se décide à faire le trottoir préventivement, c’est selon vous « la liberté » ; de même la privatisation du bien public est une « liberté » de qui le privatise. Admettons tout ceci ; reste cette petite difficulté qu’en défendant ainsi la prostitution, vous acceptez pour l’usage sexuel du corps ce que dans le même temps, toujours au nom de « la liberté », vous refusez au corps pour l’expression de l’appartenance religieuse, car selon vous, rappelons-le, « des laïcités “ouvertes” […] ne sont plus de la laïcité », et comparer les musulmanes voilées à des « esclaves volontaires », c’est avoir, dites-vous, « parfaitement raison61 ». Ainsi donc selon la philosophie badinterienne, faire le trottoir sera presque une liberté fondamentale, mais s’y promener voilée, c’est être une esclave qui met en danger la République, et pendant tout ce temps vendre le bien commun est de toute façon exercer ses libertés du commerce, de l’industrie et d’expression.

Mais revenons à la question. Quoique vous soyez indubitablement, comme l’a écrit une auteure taquine, une « fille de pub62 », on se doute que par ce petit détour par la question de la prostitution, je n’entends pas le moins du monde suggérer que vous fassiez partie, Madame Badinter, des putains d’aujourd’hui. Du reste lorsqu’on est milliardaire, on a cette chance, que tout le monde n’a pas, d’être relativement à l’abri de la nécessité de se vendre ; et donc pendant que les prostituées tirent (librement) le diable par la queue, vous, vous utilisez votre temps d’antenne pour dénoncer publiquement rien de moins qu’une « haine du pénis » (sic)63. Il fallait bien une philosophe de votre standing pour prendre pareil problème à bras le corps ; mais laissons de côté ce problème bien connu de la phallophobie. N’ayant pas besoin de vous vendre, donc, vous pouvez même, en revanche, investir ce qui n’est pas à vous et vendre le bien d’autrui — ce qui tombe bien, car ça rapporte plus : des dizaines de millions d’euros de dividendes, année après année. Qu’est-ce que cela fait de vous ? Non pas une putain, assurément. Mais indéniablement une proxénète. Et les entremetteuses sachant pertinemment les conséquences de leurs actes, prostituant sans leur consentement ce que les gens ont de plus précieux — l’intelligence et la liberté dont vous vous érigez en défenseure —, pervertissant l’image de la femme, de l’humain et des relations humaines, vendant et travestissant nos espaces de vie quotidienne, incitant sans scrupule à la destruction jouissante de nos écosystèmes, et qui continuent néanmoins là-dessus, dans le même temps, de jouer aux grands penseurs, de déplorer la mésintelligence d’autrui et de faire la leçon à leurs médiocres contemporains (les maquerelles, comme chacun sait, disent de même « éduquer leurs filles »…), ces entremetteuses-là ne sont pas seulement de la dernière malhonnêteté, elles sont surtout particulièrement dangereuses pour celles et ceux dont elles profitent : c’est-à-dire, dans votre cas, pour nous tous. Car la putain qui vous nourrit n’est pas seulement l’entreprise qui fait appel à vos services de racoleuse ; la putain qui vous nourrit, c’est aussi la ville, c’est la gare, c’est la matière grise de citoyens et de citoyennes — pas tous philosophes, hélas !… — dont le travail de votre entreprise consiste à manipuler les dispositions, les représentations, les idées, les pensées, les envies et les vies qui s’ensuivent, tout ceci sans jamais vous soucier de leur consentement. Et celle qui se meurt de votre beau et « libre » commerce, ce n’est pas seulement l’image de la femme, ce n’est pas seulement la ville transformée en bordel cérébral ; ce sont aussi la planète et la démocratie dont nous dépendons tous, et que vous bradez pour vos clients sans le moindre état d’âme.

Vous écriviez aux Amis de la Terre que leurs préoccupations, je vous cite, « [manifestaient] un rejet de la publicité pour tout ce qui ne convient pas à [leur] éthique personnelle64 ». Ainsi donc selon Élisabeth Badinter, préserver la planète de comportements qui nous promettent à brève échéance des cataclysmes climatiques, donner une image de la femme qui soit autre que celle d’une aguicheuse, une image de l’animal qui soit autre que celle d’un steak haché content de sa cuisson ou d’un poulet de batterie ravi de sa friture, et j’en passe et des pires, tout ceci est affaire d’« éthique personnelle ». Mais, là encore, problème : les musulmanes ne pourraient-elles pas fort bien répondre à vos irruptions médiatiques « féministes » que le port du voile est lui aussi l’expression de leur « éthique personnelle », dût-elle ne pas être la vôtre ? Un machiste ne vous en dira-t-il pas autant de son attitude à l’égard des femmes ; un partisan de la peine de mort, de même, n’aura-t-il pas mille fois raison, à ce rythme-là, de vous renvoyer dans vos pénates au nom de sa souveraine « éthique personnelle » ? Lorsque tout est « éthique personnelle » — et qu’est-ce qui ne deviendrait pas tel, s’il faut à ce compte-là justifier tous les messages dont vous vivez de la diffusion ? —, celles qui ont disparu, on l’aura bien compris, ce sont évidemment les valeurs communes que vous prétendez avoir tant à cœur — vous dites « valeurs universelles », c’est plus grandiose. Une fois de plus, vous atteignez des sommets de contradiction que, l’eût-on voulu, il eût été difficile d’imaginer. Êtes-vous en mesure, Madame Badinter, de nous expliquer comment au juste l’« universalisme » philosophique dont vous vous réclamez à vos heures de conscience morale, comment vos vitupérations contre ce « triomphe du différentialisme65 » qui d’après vous utilise la liberté contre la liberté et est responsable de tant de maux, s’accordent à votre « éthique personnelle » et à votre « liberté » de publicitaire ? Un matin on vous entend vous en prendre au voile des musulmanes ; l’après-midi, un bœuf peut s’afficher « fièrement hallal » dans le métro parisien pour être passé au péage de votre portefeuille : lui avez-vous bien demandé, à ce fier bovidé, s’il aimait être égorgé sans étourdissement66 ? Que défendez-vous, Madame Badinter ? Des idées, des valeurs, des institutions, des principes ? Ou bien une réputation et un portefeuille d’actions dont la conciliation, et même la simple cohabitation, relèvent de la schizophrénie ?

Tout grave qu’en soit l’objet, on pourra trouver le ton de mon propos inutilement agressif. Il y a quelque chose de petit, surtout de la part de qui entend dénoncer une agression, à développer un argumentaire ad hominem (pardon ! ad mulierem, ici) à l’encontre d’un système qui dépasse, j’en suis bien conscient, votre petite personne, quelque ventripotent et influent qu’en soit le porte-monnaie, quelque emblématique et caricaturale qu’en soit la tartuferie. Mais permettez que je le signale : je ne fais en cela que suivre vos propres préconisations — sans parler bien sûr, car cela va sans dire, de votre illustre exemple de donneuse de leçons. Il y a quelques années en effet, confrontée par téléphone, lors d’une interview radiodiffusée67, à une auditrice soulevant le problème des publicités sexistes où c’est toujours « maman » qui est auprès des enfants, vous répondiez, sans vous départir de votre aplomb quoique vous fussiez manifestement quelque peu prise au dépourvu, en préconisant, plutôt qu’un contrôle desdites publicités (car ce serait attenter à « la liberté »), la « culpabilisation » (c’est votre mot) des pères, vrais responsables, selon vous, des comportements et stéréotypes sexistes que vos publicités ne font « que » reproduire et mettre à l’honneur de-ci de-là. Sans doute devrait-on aussi condamner et « culpabiliser » les auteurs de viols ou d’attentats, mais non point qui « se contenterait » d’y inciter, d’en faire l’apologie ou d’en vendre des discours de soutien — bref d’en faire, pour employer le bon mot, la publicité. Sans doute sont-ce là à votre goût des comportements parfaitement innocents. Mais une fois de plus, on ne peut s’empêcher de relever une difficulté, car après vous être fermement opposée à la pénalisation des clients des prostituées, vous voilà à réclamer la « culpabilisation » de ceux qui prennent avantage de la situation des femmes, par exemple lorsqu’ils profitent, pour prendre le cas qui était donné par votre interrogatrice, de ce que les publicitaires vendent une lessive « douce comme maman » pour laisser ladite lessive à leur Douce, et, eux, aller gagner de l’argent, et bien sûr plus qu’elle qui reste à s’occuper du linge et des gosses.

Il est vrai que se taper la lessive est bien pire que se taper le trottoir. Mais ce qui, surtout, est extrêmement remarquable, c’est que moins d’un mois après avoir fait cette réponse, on vous entend fustiger publiquement « des femmes qui aiment à se retrouver mammifères », dites-vous, en choisissant d’allaiter, diffusant ainsi « un modèle qui est en train de s’imposer au nom de la nature, au nom du retour à la nature, et qui a une connotation morale, donc culpabilisante pour celles qui n’ont pas envie de faire ça. […] [La domination masculine], poursuivez-vous inquiétée, revient sans avoir eu à lutter, parce que les hommes ne disent pas un mot […] ils se contentent d’observer et… voilà, c’est tout, d’en tirer les conséquences. […] Si on présente la maternité comme ce rapport exclusif de la femme avec son enfant, quid du père ? Il est d’une certaine façon à l’extérieur de cette dyade […] et ça lui permet très clairement de vivre sa vie et de continuer à investir le monde professionnel », etc., car, répétez-vous pour qu’on ait bien compris, « en centrant […] l’éducation de l’enfant sur cette symbiose […] entre la mère et le bébé, d’une certaine façon, on exclut les pères », pendant que les femmes qui ne se retrouvent pas dans ce modèle-là, osez-vous conclure, « d’une certaine façon, on les culpabilise »68, et bien sûr, c’est pas gentil, ça, et, donc, vous, comme vous êtes gentille, eh ben, n’est-ce pas, voilà, vous êtes contre. Est-il seulement possible de se contredire, point par point, aussi manifestement, aussi précisément, aussi catégoriquement, et en un laps de temps aussi court ?… — Ah mais, tout de même, pardon, Monsieur ! Il y a une différence de taille, n’est-ce pas : parce que dans un cas ce sont des revendications et des comportements individuels, et qui donc me gênent parce que, étant individuels, j’estime, moi, Élisabeth Badinter, griffe de la République, qu’ils n’ont pas à imposer leur modèle aux autres, se montrer sur la place publique et envahir l’imaginaire de tous, et donc vous « [lancez] un cri d’alarme » (parce que, Dieu merci, vous veillez au grain) contre celles qui voudraient faire revenir rapidement des « comportements archaïques » de « mammifères »69 (menaçant ainsi la liberté des ovipares parmi nous, mais aussi, a-t-on pernicieusement suggéré, les intérêts de ceux qui, comme Publicis à l’époque, font la publicité du lait infantile de Nestlé70), alors que dans l’autre cas, c’est simplement de la publicité, et donc non seulement c’est tout à fait inoffensif (d’ailleurs les gens ne manquent pas de discernement, ça se saurait), mais, je vous l’ai déjà dit, on ne va pas y revenir : c’est, n’est-ce pas, « la liberté ». Les femmes qui donnent un exemple aux autres femmes, elles les « culpabilisent » et c’est, bien entendu, inacceptable, mais lorsque c’est votre entreprise qui donne l’exemple moyennant paiement, ceux qu’il faut « culpabiliser », ce sont bien sûr ceux qui le suivent, l’exemple, et certainement pas vous.

Enfin supposons que nous ayons, dans ces situations, identifié les « coupables », et que ce ne soit, évidemment, jamais les publicitaires qui diffusent partout ce que l’on sait, mais toujours, comme de juste, les femmes qui ont le mauvais goût de faire ce qu’elles veulent sans se cacher. On se demande au passage ce que vous diriez d’une femme voilée qui allaiterait sous son voile : d’un côté, elle menace la République ; de l’autre, si elle donnait l’exemple en se dévoilant, elle « culpabiliserait » inévitablement les membres de la gent féminine qui auraient choisi de ne pas allaiter et dont les regards croiseraient sa personne. On se demande de même, si les simples propos ou images sont aussi dépourvus d’efficacité que vous le suggérez lorsqu’il s’agit de vos publicités, pourquoi vous-même allez vanter vos idées dans nombre de livres et de studios de radio, lesquels sont pourtant bien moins lus ou écoutés que vos publicités ne sont vues : car si tout ceci a l’influence que vous dites, le mieux serait sans doute d’aller de par les rues « culpabiliser » qui de droit, et d’économiser tout ce temps et ce papier. Mais passons. Passons et revenons à nos « coupables ». Si les coupables, comme vous nous l’expliquez si doctement, ce sont ceux qui font, et pas ceux qui représentent, diffusent ou incitent, comment peut-il se faire que vous-même, à travers la filiale de Publicis en charge de la publicité sur le réseau de la RATP, ayez poursuivi en justice, en 2003, l’administrateur d’un site internet où était accessible un appel à une action de lutte contre la publicité, lequel administrateur pourtant n’avait pris aucune part à l’action elle-même, se contentant de faire son travail d’informaticien ? Si se contenter d’appeler à quelque chose n’est en rien répréhensible, si comme cet informaticien vous ne faites que votre travail (car il faut bien vivre, Messieurs Dames), si toute la publicité du monde ne saurait être tenue responsable de quoi que ce soit (au-delà de la promotion de « la liberté », j’entends), si ce sont les « coupables version Badinter » qui, seuls, doivent répondre des actes qu’ils commettent, mais alors pourquoi diable l’avoir attaqué, lui, en justice ?… Votre philosophie a-t-elle encore une fois connu un tournant, votre mémoire une éclipse de circonstance ? La passion de Monsieur Badinter pour les problèmes de justice (dont je me garderai bien de rire), avez-vous (très éloquemment) déclaré, « c’est rentré dans [votre] vie comme un boomerang » : de fait, on le voit bien, non seulement ça tourne dans tous les sens, mais ça s’en va et ça revient avec une admirable régularité.

Ne vous considérez-vous vous-même coupable ou responsable de rien, Madame Badinter, lorsque non contente de ne rien faire contre, vous financez votre petite vie de milliardaire en diffusant tous ces messages irresponsables, notamment à l’endroit de l’image de la femme, dont votre industrie se nourrit ? Ne vous semble-t-il pas le moins du monde dérangeant de « philosopher » devant les journalistes en sirotant votre verre de Chateldon71 pendant que vous « promouvez » (car il faut bien la payer, pardi, la Chateldon !) les sodas les plus mauvais pour la santé auprès des jeunes ? Vous qui faites remarquer que le jambon serrano, vous trouvez ça, pour votre part, bon, un petit peu trop gras72, n’avez-vous donc jamais remarqué que les hamburgers-frites ou les fritures de poulets de batterie que vous aidez à vendre sont aussi « un petit peu gras », et, peut-être même !, plus encore que le jambon serrano ? Eh bien non, pas du tout ! Après tout, on sait maintenant que vous mangez des langoustines73 plutôt que des fritures de poulets de batterie : comment donc pourriez-vous remarquer ce genre de choses ? Et non contente de pousser à des comportements dangereux pour la santé pendant que vous dégustez vos langoustines, on vous voit dans le même temps critiquer publiquement l’OMS pour avoir osé, en se fondant sur des travaux scientifiques, faire son travail et conseiller aux hôpitaux d’encourager les femmes à allaiter74. N’est-il pas parfaitement clair en effet que pousser à boire et manger de la merde, y compris auprès des enfants, est légitime, tandis que se permettre, quand on est l’OMS, d’émettre un avis scientifique purement informatif auprès des services de santé est une insupportable coercition, un abus de faiblesse des plus odieux menaçant des femmes sans défense, une attaque infâme et obscurantiste de « la liberté » ? N’est-il pas parfaitement clair que dans un cas — et l’on parle bien sûr ici de l’Organisation mondiale de la santé — il y a atteinte aux libertés des femmes, alors que dans l’autre cas — le vôtre —, c’est « la liberté » elle-même qui s’exerce ?

D’ailleurs de façon générale tous ces trucs qui se fondent sur la science, c’est pas très respectueux de « la liberté » : d’où les entraves que les publicitaires, Publicis comme les autres, ont mises au législateur pour empêcher que les publicités pour la malbouffe ne portent de messages trop dissuasifs pour le potentiel client75. C’est clair comme le jour : les seules qu’il faille reprendre, dans cette sale histoire de notre modernité décadente, de la débâcle des valeurs des Lumières et des menaces sur la liberté, ce sont l’OMS, les femmes qui allaitent et les musulmanes voilées. Le reste, l’environnement, par exemple, ou la santé des jeunes, tout cela, par contre, on s’en contrefout, ce n’est en aucune façon, contrairement à la politique informative adoptée sur l’allaitement, des problèmes ou des enjeux sérieux, c’est même affaire d’« éthique personnelle », un point c’est tout, et d’ailleurs c’est pas pour rien que c’est en vertu de « la liberté » qu’on a le droit d’inciter à les détruire, l’environnement et la santé des jeunes, et puis en plus de toute façon je vous l’ai dit, seuls ceux qui font ce à quoi on les pousse doivent être « culpabilisés », et non pas nous qui les y incitons le plus innocemment du monde tous les jours un peu partout ; et donc, qu’on les « culpabilise » eux, ces salauds qui ont l’irresponsable bêtise de faire ce qu’on nous a payée des millions à leur dire de faire ! Quoi, à la fin ! Moi je susurre de tout petits messages complètement innocents sur quelques affiches et écrans parcimonieusement disséminés de-ci, de-là, explicitement sur le ton de la plus neutre suggestion, et eux, ils me prennent à la lettre — les cons, bon sang !… Et moi qui les croyais pourvus de « discernement » ! Ah, qu’ils me déçoivent, ces médiocres ! Il faudrait, croyez m’en, chère auditrice, les « culpabiliser » — je sais de quoi je parle, puisque moi-même, ceux qui s’en prennent à « la liberté », je les envoie au tribunal.

Un commentateur télévisé, qui se concentrait sur la seule question du féminisme, affirmait que votre double statut de « philosophe » et de femme d’affaires publicitaires « a toujours généré, dans la production philosophique badinterienne, un point aveugle : la violence de l’injonction publicitaire faite aux femmes76. » « La production philosophique badinterienne » et « votre statut de philosophe » : les formules paraîtront un tantinet grandiloquentes à qui vous a un peu lue ; qu’on vous ait lue ou non, parler de « point aveugle » paraîtra, surtout, bigrement charitable. Aucune cécité ou imbécillité ne vous en empêchant, vous voyez et savez parfaitement ce qu’il en est, de l’image publicitaire des femmes comme du reste : simplement vous avez choisi de le nier, et même, vous avez voulu nous faire accroire que, à titre personnel, vous défendiez de toute votre âme et avec émotion ce que vos sous contribuent activement à détruire77.

Il est vrai que lorsqu’il faut rémunérer votre bien-aimé Maurice Lévy, PDG de Publicis et qui fut le patron le mieux payé du CAC4078, à coup de millions d’euros, on comprend qu’on y réfléchisse à deux fois avant de mettre ses gros sous en accord avec sa conscience79. Et il faut savoir prendre l’argent là où il est. Ainsi pendant que vous réprouviez les femmes voilées, on a récemment appris que Publicis avait décroché un contrat de communication avec… l’Arabie saoudite, dont le régime, non content d’être à la pointe de la modération religieuse et du féminisme, est aussi comme chacun sait aux premières loges mondiales en termes de lutte contre la peine de mort, ce qui a j’imagine de quoi émouvoir Monsieur votre époux. Ah qu’elle est belle, l’intransigeance badinterienne ! Monsieur fait voter l’abolition de la peine capitale en France ; Madame accepte de se faire payer pour blanchir l’image des Saoudiens auprès de l’opinion publique française. Vraiment les défenseures des valeurs républicaines de votre trempe ne s’en laissent conter par personne.

Sauf peut-être par la presse, car, apprend-on de votre propre bouche80, vous auriez en fait pris connaissance de ce contrat par voie de presse. Sur quoi vous vous seriez dit, je cite : « Merde. » La formule est d’une indéniable justesse, mais ne peut manquer de soulever une question : qu’est-ce donc qu’une « surveillance » comme la vôtre, qui s’effectue par voie de presse ? Si l’on peine à se représenter comment la première actionnaire de ce qui est maintenant le troisième groupe mondial de « communication » peut si mal communiquer avec sa propre entreprise, du moins comprendrait-on mieux, dans ce contexte, que votre « surveillance » soit à ce point défaillante. Pourtant, nous assure-t-on immédiatement après, vous « [veillez] au respect des valeurs » de façon « très scrupuleuse » (c’est Maurice Lévy en personne qui parle). On vous croit.

Du reste, informée par voie de presse ou pas, le fait est là : ce contrat, à part vous inspirer ce grandiose « merde » de circonstance (d’une « infinie éloquence », dirait Monsieur), vous n’avez rien fait contre. Évidemment quelques individus à la jugeote défaillante et à la curiosité mal placée ont demandé pourquoi, et ont continué d’interroger sa compatibilité avec vos valeurs. Mais vous avez réponse à tout : on apprend que vous ou votre entourage en votre nom leur avez expliqué qu’il s’agissait avant tout de « ne pas mélanger les genres » (sic)81. Assurément il y a un vrai savoir-faire de communicante, lorsqu’on trouve le moyen de donner un si joli petit nom à une compromission à ce point invraisemblable. À vous croire, en somme, l’incohérence deviendrait presque une vertu épistémique ; n’en déplaise à Kant lui-même, théorie et pratique, on pourra dire tout ce qu’on veut, c’est quand même pas la même chose, vous en êtes d’ailleurs l’incontestable preuve vivante ! Et donc, comprenez, il faut bien savoir, n’est-ce pas, faire la part des choses ! Et donc, qu’on se le dise : affirmer haut et fort une chose et faire discrètement tout son contraire pour des gros sous, cela n’est nullement être incroyablement inconséquente, ce n’est pas être éhontément menteuse, ce n’est pas être d’une ahurissante hypocrisie — pas du tout ! C’est simplement, voilà, « ne pas mélanger les genres »… Il fallait y penser ! Si je devais vous vendre, je prendrais ça pour slogan82.

Hélas, tous n’ont pas été convaincus de la bonne foi badinterienne. Certains, même, se sont cru le droit d’évoquer « l’incroyable hypocrisie de cette milliardaire féministe reconvertie dans le cirage de pompes saoudiennes83 », des féministes (extrêmes sans doute) ont été jusqu’à prétendre qu’on ne pouvait plus vraiment vous prendre complètement au sérieux… Ah les butors ! Qu’à cela ne tienne, poussée dans vos retranchements, contrainte de mieux « communiquer » quant à vos conception et exercice de la surveillance de Publicis, votre infinie éloquence a su leur envoyer, à ces malotrus, la plus imparable, la plus magistrale, la plus définitive des justifications : « si c’est indigne, je le dis84. » N’est-ce pas courageux, ça, au moins, hein ? N’est-ce, même, un peu téméraire sur les bords, à force d’intransigeance morale ?

Vous le dites, grands dieux !… La belle affaire ! Il est bien des choses indignes dont vous ne dites rien, bien des choses douteuses auxquelles vous ne trouvez rien à redire (sans doute par retenue philosophique — un aveu d’ignorance tout socratique), mais reconnaissons-le : ça, il fallait oser le dire ! Vous « le dites », et vous êtes parfaitement satisfaite. C’est pratique, notez. Ayons donc les comportements les plus inconséquents, les plus délétères, les plus compromettants qui soient, mais ayons la correction de « le dire » de temps en temps de toute la hauteur de notre « autorité morale », et ayons là-dessus la meilleure conscience du monde ! Un « merde » de-ci de-là, et tout ira pour le mieux ! Et surtout n’omettons pas, sur ce, de faire la leçon aux autres, pour nous assurer qu’ils aient bien compris à qui on avait affaire ! Parons-nous là-dessus des titres de philosophe, de républicaine, de femme de lettres, pourquoi pas encore d’humaniste ou de philanthrope ? Car on ne saurait en douter, les idéaux que vous prétendez défendre ne manqueront pas de se concrétiser un beau jour au détour de quelque aveu d’indignité. D’ailleurs on sait bien qu’il n’y a jamais tant de mérite à prôner la vertu que dans l’adversité ; pourquoi donc ne pas se faire soi-même sa meilleure adversaire ?

Car telle est bien votre démarche, Madame Badinter, même si vous aimeriez nous faire croire qu’il n’y a chez vous que pensée rigoureuse, exigence de droiture absolue et refus implacable de tout compromis — on vous sent toute prête à admettre, sans même dire « merde », que oui, vous êtes coupable de conduire une pensée et mener une vie par trop inflexibles, et ne comptez pas même nous gratifier d’en rougir ; au contraire ! c’est cela même, voilà, voyez-vous, n’est-ce pas, être une « grande dame » — et toc ! Et dans cette démarche, reconnaissons-le, vous avez réussi avec un talent tout à fait certain — dommage que ce ne soit pas celui de vos idéaux, mais celui, justement, de la publicitaire…

En attendant, le fait, à nouveau, est là : vous avez impudemment amoncelé les plus flagrantes, les plus littérales, les plus choquantes contradictions, et non seulement l’énormité de votre incohérence s’est attirée, proportionnellement, un nombre très restreint de commentaires critiques, mais encore vous parvenez, encore à ce jour, à vous faire régulièrement encenser : la « griffe de la République » se fait inviter sur des plateaux de télévision, à la radio, a des établissements scolaires, une promotion de l’Institut d’études politiques de Rennes à son nom… rien n’est trop grand pour qui a suffisamment de culot. Vous avez géré votre image avec maestria, et avez su, auprès de nombreux journalistes bien choisis et par suite auprès du « grand public », vous faire passer pour ce dont vous êtes l’opposé. Il suffisait, pardi !, de la bonne publicité ! Comment l’eussiez-vous ignoré ?

Et c’est là ce qui est le plus dégoûtant. Non pas tant les flagrantes incohérences et grossières contradictions dont vos déclarations fourmillent, non pas tout ce que vous avez fait et ce que vous faites en dépit de votre « pensée », mais ce que vous avez fait et ce que vous faites de votre « pensée ». Car vous n’êtes pas seulement l’une des plus grandes proxénètes de l’espace public et d’innombrables cerveaux non consentants que la terre ait jamais porté ; vous êtes aussi, vous êtes surtout ce qu’aucun autre publicitaire n’a osé être : vous êtes celle qui, se dérobant à la plus minimale exigence de cohérence tout en prétendant haut et fort à l’intransigeance morale la plus inexpugnable, a prostitué la pensée elle-même pour attacher à son nom, moyennant la publicité requise, les airs éblouissants d’une toute philosophique respectabilité, un « mythe de la République85 ».

Un mythe, en effet. Que bien des gens, depuis longtemps, ont pointé du doigt en dénonçant vos contradictions et votre hypocrisie86. Mais vous les ignorez autant que possible, et n’accordez d’entrevues aux journalistes que lorsque vous savez que vous n’y serez pas mise en difficulté87, voire pourquoi pas vantée pour vos si nombreuses et rares vertus, admirée pour les nobles et durs combats que vous menez par tant de mots et d’interventions à la radio en attendant patiemment que les coupables soient « culpabilisés » avec toute l’intransigeance requise. Comme disait Goethe, la boue devient brillante lorsque le soleil luit — « l’éclat d’une pensée philosophique », comme dit de vous Monsieur Badinter88, forcément, ça en met plein les yeux… Et avec vous c’est tout juste si on ne l’aurait pas prise pour de la Chateldon, tant vous être prompte, une fois les critiques décantées, à venir essuyer dans des médias bien choisis vos louables sudations morales, et, exceptionnellement, mais juste comme ça en passant, à concéder l’air de rien l’inénarrable « Je me suis dit : “Merde” » que nous avons vu, histoire de faire table rase des insupportables reproches et des calomnies, mais alors, tellement indignes (il faut bien « le dire » !), dont vous êtes victime. Autant vous ne parlez de votre vrai métier, et on a vu comment, que lorsque vous y êtes contrainte et forcée, voire par l’intermédiaire de tiers (car votre « infinie éloquence » ne se gaspille pas là-dedans), autant vous adorez enfumer la foule avec cette philosophie de loisir que vos sous vous permettent de pratiquer par ailleurs (je parle de foule et de philosophie de loisir parce que, je ne résiste pas à le faire remarquer au passage, les philosophes qui le sont autrement que par image de marque, eux, vous mettent rarement en bibliographie, ce qui n’est en rien surprenant pour qui vous a lue89). D’où que non contente de vous être taillée une notoriété publique de « grande dame », « boussole intellectuelle » qui draine sa cohorte de fans téléphonant aux studios de radio pour dire leur liesse de vous entendre et rendre grâce de votre existence, vous la faites cohabiter comme si de rien n’était avec la navrante réalité de vos activités extra-médiatiques.

Comparons les faits et l’image.

Rien n’est plus opposé à l’exigence philosophique que la vente forcée des cerveaux, violente, dégradante, insultante, humiliante et débilitante, dont vous vivez, mais vous vous prétendez « philosophe ». À la probité intellectuelle, la politesse de l’argument, l’impératif de conséquence et l’intégrité morale, vos publicités substituent l’exhortation psychologique gratuite la plus bête qui soit et, souvent, les pires formes de manipulation subliminale, elles ne nous considèrent que comme des animaux pulsionnels, ne voient en nous que des consommateurs, et affichent une totale indifférence à leurs conséquences individuelles, sociales, sociétales et environnementales — mais vous, vos combats, bien sûr, c’est le respect des libertés individuelles en même temps que la défense acharnée de la pensée et des valeurs communes.

Vous vivez du proxénétisme des choses publiques et politiques par excellence que sont l’espace public et le service public, vous dégradez le lieu même du vivre-ensemble et défigurez le premier des biens communs, mais vous avez réussi à vous faire passer pour l’un des esprits républicains les plus intransigeants du siècle, une emblématique « griffe de la République » qu’il faudrait révérer et admirer pour avoir su tenir ferme, contrairement ces gros mollassons d’une gauche à laquelle « [vous] ne [pardonnez] pas » (sic), face à la mise en danger de la cohésion sociale et des principes de la vie commune ; et pendant que vous sermonnez les ministres en leur rappelant que la vraie république « refuse d’acheter la paix sociale90 », vous, en revanche, ne vous gênez pas pour y acheter et y vendre l’espace public, le service public, et nos cerveaux avec. Et donc à la République le recouvrement par vos publicités ; à vous la couverture de « philosophe » et de « griffe de la République » (le mot « griffe » est à cet égard bien choisi : c’est presque devenu votre marque à vous, « la République » !).

Les seules lumières dont le public jouisse grâce à vous, ce sont celles des panneaux, et maintenant des écrans, dont vous avez tapissé l’espace public, mais vous vous réclamez de Diderot, d’Alembert, l’Encyclopédie et l’Aufklärung. Vous vous dites défenseure de la liberté et montrez les dents régulièrement à qui vous semble l’attaquer, mais niez quotidiennement à des millions de personnes la première, la plus élémentaire de toutes les libertés, celle qui conditionne toutes les autres, qui est de pouvoir penser à ce que l’on veut et d’avoir l’esprit tranquille quand on le souhaite. Vous mettez toutes les connaissances scientifiques et tous les moyens techniques des XXe et XXIe siècles, tels justement ces écrans énormes et agressifs qui, en surnombre, ont envahi nos réseaux de transports en commun (« Bleustein-Blanchet traduit en rêve la révolution technologique », disait-on déjà de votre père), au service de l’absence de pensée dont se nourrit l’industrie publicitaire, mais vous êtes aussi celle qui déplore ouvertement que nous ne soyons pas à la hauteur morale du XVIIIe siècle des Lumières, que nous ayons abdiqué leurs idéaux, voire les rejetions : « nous sommes confrontés aujourd’hui à une guerre souterraine mais bien réelle contre les Lumières », nous expliquez-vous91 — dites-vous cela parce que vous la menez entre autres dans le métro, cette guerre ? Vous poursuivez en tout cas par le constat que l’« on assiste depuis peu à une démolition en règle [des] principaux fondements [de la philosophie des Lumières] », et que, ce qui est un comble, « cette démolition s’opère au nom de la liberté »92. Propos qui vaut bien sûr pour les musulmanes en foulard, mais évidemment pas pour la « liberté du commerce et de l’industrie » qui, comme chacun sait, est née avec la publicité et mourrait inéluctablement avec elle : ainsi donc les femmes qui portent le voile devraient, pour ne pas chagriner la républicaine en vous, devenir invisibles lorsqu’elles sortent de chez elles, mais la visibilité, incomparablement plus grande, de vos publicités omniprésentes dans l’espace public, ne vous pose aucunement problème — elle ne fait pas même question : elle est « la liberté » elle-même, une liberté « de gauche », même, et vous y êtes, bien sûr, viscéralement (et non pas financièrement) attachée. (D’ailleurs vous vous dites de gauche et Publicis se prétend une entreprise apolitique alors que c’est à elle que l’on doit la communication et jusqu’au logo de feu l’UMP93 — mais autre débat.)

C’est nul autre que votre époux, au plus haut sommet des institutions, qui a reconnu, juridiquement, la légitimité et la nécessité d’interdire la manipulation publicitaire prônant le tabagisme, mais vous vous entêtez, contre les résultats scientifiques unanimes, à nier que l’accaparement publicitaire de l’espace public ait une influence irrationnelle et liberticide sur nos représentations, nos dispositions, nos pensées et nos comportements, et vous osez opposer à des préoccupations scientifiquement fondées un « discernement » que votre entreprise a pour tâche même de réduire, distorde et manipuler. Et c’est ainsi que selon vous « le consommateur […] a le sens de ses intérêts et sait très bien choisir ce dont il a besoin », ce « besoin » couvrant bien sûr tous les produits et comportements unanimement reconnus comme dangereux voire irresponsables dont vous faites la promotion. Ce « discernement » dont votre industrie, selon vous, promeut l’exercice, on aimerait vous voir en parler, Madame Badinter, aux dizaines de millions de victimes du tabac ; on aimerait vous voir en parler aux dizaines de millions de jeunes enfants obèses de par le monde auprès de qui les publicitaires continuent de promouvoir la malbouffe ; on aimerait vous voir en parler à vos propres petits-enfants lorsque vos publicités auront achevé de vendre la destruction de la planète où eux et leurs propres descendants vont devoir vivre. Mais vous préférez faire filmer vos interventions sur la république et ses valeurs auprès des jeunes écoliers, pendant que les gens, y compris les écoliers en question, sont « libres » de voir partout, dès qu’ils sortent de chez eux et de l’école, ce que vous diffusez en milliers d’exemplaires identiques, « libres » de choisir entre Pepsi-Cola et Coca-Cola, et « libres » bien sûr, une fois devenus grands, de faire appel à vos services pour entretenir « la liberté ». Ainsi pendant que Monsieur Badinter, président du Conseil constitutionnel, valide l’interdiction de la publicité pour le tabac, Madame Badinter, présidente du Conseil de surveillance de Publicis, nous assure que la publicité est neutre et que ses cibles savent très bien ce dont elles ont besoin ; ainsi après que votre entreprise a, avec d’autres, empêché une législation contraignante pour les promotions de la malbouffe94, après avoir réussi, par un très républicain et démocratique lobbying, à obtenir que « les gouvernements […] [traitent ses] effets par des politiques de santé publique plutôt qu’agir sur les causes en limitant le champ d’action du marketing95 », vous acceptez néanmoins généreusement que l’État vous paie (généreusement aussi) pour utiliser un espace public dont vous contrôlez personnellement, et « scrupuleusement », l’usage républicain : et c’est ainsi que « les publicités d’intérêt général dépendent de l’argent public pour l’achat de l’espace publicitaire96 » qui se trouve dans l’espace public, et qu’Élisabeth Badinter gagne un peu plus en fortune républicaine.

Vous vendez l’image de la femme la plus dégradante qui soit, mais êtes parvenue, malgré quelques inévitables contestations97, à garder votre titre de « féministe » en un relatif crédit. Interrogée par une journaliste acerbe sur celle de vos contributions au changement de la société « dont vous êtes vraiment la plus fière » (sic), vous concédez que « c’est difficile à dire de [votre] part » (re sic) (car il en est tant dont vous pouvez vous enorgueillir !…), mais déclarez néanmoins croire devoir être particulièrement contente de vous si vous avez permis de « décomplexer » des femmes eu égard à la maternité98 ; ce pendant que les corps féminins que l’on voit sur vos publicités sont l’exception dans la vie réelle — et il va sans dire sont impossibles après une maternité —, voire n’existent que retouchés, et qu’il est bien connu que leur présence partout est un facteur considérable de complexes et de troubles psychologiques, voire de comportements maladifs parfois très graves (troubles du comportement alimentaire) chez les femmes, et particulièrement chez les plus jeunes, au point que le législateur a dû intervenir sur ce sujet. Et pendant que vous décomplexez les femmes par la mise en valeur publicitaire non seulement de corps fantasmés, mais encore sexualisés à outrance, vous attaquez en justice les militants anti-publicitaires qui auraient le malheur de ne pas trouver leur promotion publicitaire très adéquate, et n’hésitez pas, comme l’ont dénoncé les Amis de la Terre, à tenter de les mettre financièrement à genoux pour leur faire passer l’envie d’exprimer leur mécontentement — car la liberté d’expression ça s’affiche, mais lorsque c’est celle de vos clients et qu’elle vous est particulièrement chère, il faut surtout savoir se résoudre à en encadrer les abus.

Vous ne sauriez ne serait-ce que penser à la possibilité de statistiques ethniques, dites-vous, mais la médiamétrie dont votre Publicis est à la pointe, qui mesure, analyse et enregistre avec précision et des moyens techniques colossaux qui voit quoi, où, comment, quand, combien de temps et ce qu’il fait ensuite, ne vous semble pas porter le moindre enjeu dont on puisse avoir lieu de se préoccuper. Ainsi Publicis peut se créer une filiale très officiellement chargée de « surveiller, étudier et analyser tous les forums et conversations entre internautes pour le compte de ses clients99 » pendant que vous, qui êtes chargée de surveiller Publicis, vous veillez attentivement sur « la liberté ».

Votre métier est la négation même, négation par une destruction active, de tout ce que l’école tente d’accomplir, mais vous avez, avec d’abasourdissantes légèreté et condescendance100, critiqué une école qui selon vous serait sur le point de « capituler101 » et se serait « affaissée102 » ; vous avez écrit que lorsqu’une fausse tolérance s’y invite, celle-ci devient « une école à vendre […] perpétuellement menacée par les pouvoirs de fait, économiques, idéologiques ou religieux103 » : sur quoi vous nous donnez, en revanche, les meilleures assurances du monde de ce que tout ce que vous dites là de l’école, bien sûr, ne saurait concerner le reste de l’espace public, et tandis que « vous avez [eu] l’honneur » d’envoyer à la face de Lionel Jospin, au moment où il était ministre de l’éducation, que « [vous l’informiez] que ce sont les élèves que [vous continueriez] d’accueillir [à l’école], et non la religion de leurs parents »104, tout ce qui n’est pas l’école peut en revanche sans le moindre problème, jusqu’au dernier couloir, jusqu’à la dernière marche d’escalier, être vendu par vous, bien que rien de cela ne vous appartienne, à n’importe quelle entreprise qui vous aura payée. On s’imagine bien volontiers que, là-dessus, vous êtes même très certainement ravie de pouvoir « continuer d’y accueillir » le public, et, allez !, jusqu’aux femmes voilées elles-mêmes (qui pourraient bien acheter telle viande de bœuf « fièrement hallal »), femmes voilées auxquelles les publicitaires, contrairement à leurs parents, apprenent (outre la cuisine) rien de moins que « la liberté » — peu importe que ce soit seulement celle de ressembler aux corps « féminins » que l’on voit sur vos affiches. Ainsi donc, pour en revenir à l’école, Maurice Lévy peut se réjouir d’un « 1789 de la publicité » (sic)105 lorsque celle-ci envahit les téléphones portables des jeunes qui vont s’y ruer à la récréation, et vous, vous pouvez vous targuer d’être des rares qui se préoccupent encore sérieusement de l’école républicaine, dont tout naturellement vous craignez qu’elle ne soit plus à la hauteur des acquis de la Révolution, des Lumières et de la Troisième République106.

Vous faites, en votre qualité de « vigie morale107 » et parce que, comme vous le confirmez vous-même, vous avez un côté « flic » (sic !)108, des remontrances morales à tour de bras, mais la première condition de possibilité de toute moralité, qui est l’attention à l’autre et à ce qui nous entoure, est cela même que vous rendez impossible ou distordez : car vos publicités, conçues pour capter notre attention au profit de n’importe quoi, n’y parviennent qu’aux dépens du reste, nous rendant inattentifs à autrui, inattentifs à ce qui nous entoure, inattentifs aux enjeux sociaux et de société, inattentifs à la destruction du climat et de notre environnement, inattentifs à la réalité du monde qui est le nôtre, inattentifs en fin de compte à nous-mêmes109, car vous l’êtes à notre place, comme on l’est pour les petits enfants — enfants qu’en revanche vos publicités prennent bien souvent pour les adultes consentants qu’ils ne sont pas, et qu’elles incitent à des comportements, consommateurs ou sexualisants notamment, dont je me permets de douter que vous ayez abreuvé votre propre progéniture. « Apprendre à être un être non influençable en même temps que rester disponible aux autres110 », l’indispensable condition de toute démocratie authentique et de tout vivre-ensemble, est ce que vos publicités visent à détruire, poussant au repli sur soi, à l’individualisme le plus obtus et le plus irresponsable pendant qu’elles défigurent le lieu même de la vie commune. Mais vous vous dites républicaine, de gauche, et vous préoccupez de la menace communautariste sur le vivre-ensemble républicain.

Ce n’est pas le moindre effet de votre métier que de bousiller la langue, détourner le sens même des mots, coloniser l’imaginaire langagier lui-même et transformer les expressions les plus communes en slogans commerciaux minables111, mais vous avez réussi à vous faire passer pour une grande littéraire, écrivaine, femme de lettres nourrissant une véritable « passion pour les bibliothèques112 » et qui y passe ses journées entières, « lectrice enragée » qui, confessez-vous, ouvrirait ses bouquins même « au feu rouge » (non mais rendez-vous compte, un peu !…)113, et vous vous êtes à ce titre suréminent laissé inviter, il y a tout juste quelques semaines, à siéger dans un jury de prix littéraire (et en qualité, s’il vous plaît, de présidente)114, tout ceci alors même que — stupéfiant coup de force là encore — vous n’avez jamais écrit une seule ligne de littérature ou de commentaire littéraire115. De la présidence du conseil de surveillance de Publicis à celle de jurys de prix littéraires il n’y a certes qu’un pas, toutefois on espère que vous lirez et commenterez tout autre chose que les slogans débilitants et petites phrases stupides que, à défaut de littérature, vous infligez au petit peuple inculte et illettré (lequel n’a de toute façon que ce qu’il mérite, puisque, bien que doté d’un « discernement » parfait, il a choisi de rester si éloigné de vos exigences morales). En tout cas s’il devait advenir qu’un beau jour vos publicités ne s’offrent plus à nos regards et cerveaux désœuvrés et éperdument épris de « la liberté », nous aurons maintenant, après la philosophie de comptoir et les légèretés historiques, la littérature de feu rouge, certainement « infiniment éloquente » elle aussi.

Bref philosophie, féminisme, République, Lumières, école, société, littérature ; tout y passe, et « plus c’est gros, mieux ça passe » : preuve qu’à qui s’en donne les moyens et a comme vous un réel talent de publicitaire, le grand public peut effectivement être abaissé au niveau intellectuel de vos « promotions », et prendre des vessies pour les lanternes de l’Aufklärung.

J’ignore ce qu’il a pensé du contrat saoudien de sa chère et tendre, mais Monsieur votre époux a eu, lui, l’aimable présence d’esprit de ne pas se faire marchand d’armes en même temps qu’il prônait l’abolition de la peine de mort : faites donc de même, Madame Badinter — mieux vaut très tard que jamais. Vous pouvez faire bouger les choses, vous pouvez faire tout de suite ce que, sauf votre respect, vos livres et vos irruptions médiatiques ne feront jamais le moindrement dans les siècles des siècles. À commencer par nous libérer de ces mains au cul au cerveau que vous infligez quotidiennement au monde entier et qui, quand bien même l’affaire saoudienne et autres joyeusetés (car elle est bien loin d’être la seule116) n’existeraient pas, suffisent amplement à rendre votre démarche dégoûtante. Il y a quelque chose de profondément obscène, Madame Badinter, à se revendiquer des valeurs que vous dites vôtres lorsque l’on sait les conditions d’existence même, les implications symboliques et les conséquences pratiques de l’industrie dont vous vivez. Ces conditions, ces implications et ces conséquences, comme vous n’êtes pas complètement idiote, vous ne les ignorez pas ; vous n’ignorez pas davantage leur incompatibilité, leur opposition foncière, leur négation radicale de la philosophie et des valeurs que vous dites défendre.

Comment peut-on tomber si bas, comment peut-on atteindre un niveau à ce point caricatural d’inconséquence et d’hypocrisie ? Il y a en réalité dans tout cela un élément à votre décharge, qu’il faut reconnaître : le cœur de cette déplorable situation, vous ne l’avez pas provoqué vous-même. Mais, et c’est là tout le problème, vous n’avez fait toute votre vie que vous entêter à vous y accommoder comme s’il n’y avait là rien de choquant ou de problématique. Car à quelqu’un qui nourrit vos prétentions intellectuelles et morales, il était absolument certain que l’entreprise que votre père vous a léguée ne pouvait être qu’une chose extrêmement embarrassante : or autant il est évident que vous n’avez pas choisi de la recevoir comme telle, et ne sauriez être tenue responsable de ce qu’a fait votre père, autant il est devenu parfaitement clair que vous en avez pris votre parti, et avez choisi de ne faire rigoureusement rien contre cet héritage une fois reçu. C’est fort dommage. Il n’y eût pourtant rien eu de honteux, bien au contraire, à constater que dans votre cas comme si souvent, honorer une mémoire devait en passer par la reconnaissance de ses torts. Vous n’en avez rien fait. Vous l’avez reçu, cet héritage, vous l’avez laissé croître, vous en avez laissé d’autres s’en occuper pour vous et le faire fructifier aux dépens de la société et de celles que vous dites vos valeurs ; vous vous êtes tue, vous vous êtes systématiquement dérobée lorsqu’il y a eu critiques ou contestations, réfugiée dans le silence ou cachée derrière votre statut d’une simple « surveillante » qui pouvait seulement, « lorsque c’est indigne, [le dire] ». Vous avez osé déclarer que, jeune fille, séparée de votre père pendant le temps de vos études, « vous [aviez] compris […] que si [vous vouliez] exister, [vous], par [vous]-même, il fallait bien que [vous vous séparassiez] de votre père, que si [vous alliez vous] installer à côté de lui, vous [seriez] toujours une pâle figure de [lui] », qu’il vous fallait « aller sur un territoire où il ne [pourrait] pas [vous] rattraper »117. Et sur ces belles réflexions, qu’avez-vous fait ? Ce que vous avez toujours fait : vous avez « compris » une chose, et vous avez fait son contraire, gardant toujours et jusqu’à aujourd’hui, aussi discrètement que possible, un pied de première actionnaire dans son entreprise, restant au plus près de ce dont vous vouliez que ce ne « [puisse] pas [vous] rattraper ». Il paraît que le bureau même de votre père, aujourd’hui occupé par vous (vous ne vous êtes pas même « [installée] à côté de lui », vous avez pris sa place !), est demeuré entièrement inchangé depuis son décès : assurément c’est ainsi qu’il faut s’y prendre pour se créer son « territoire » à soi.

Vous avez gardé un pied d’actionnaire dans l’entreprise de papa, oui, mais, n’oublions pas, aussi et surtout de « surveillante », bien sûr. En somme vous faites penser à Platon lui-même : vous eussiez préféré, évidemment, rester à philosopher dans votre coin (et défendre les femmes en « culpabilisant » les maris indignes), sans vous occuper des affaires de Publicis et de la RATP, mais vous condescendez, pour le bien de tous et très à contre-cœur, à accepter le pouvoir qui n’est nulle part mieux placé qu’auprès de vous, incomparable « vigie morale » d’un peuple trop enfant pour se conduire sans vos sages conseils et remontrances : mais c’est qu’on se croirait en plein dans la République ! N’outrons toutefois pas le rapprochement, car un peu plus et on se croirait aussi le droit de dire que vos publicités dans le métro ne sont pas sans rappeler un certain mythe de la caverne, — et sans même nous en être aperçus nous serions en train d’attaquer « la liberté ». Ah les philosophes-rois de l’industrie publicitaire !

Mais ce n’est pas uniquement à quelqu’un qui se voulait « philosophe » qu’il était impossible d’assumer honnêtement un tel héritage ; c’est à toute personne un tant soit peu consciente du monde dans lequel nous vivons. Lorsqu’en 1958 parut, dans la collection « Liberté de l’esprit » que dirigeait Raymond Aron, la traduction française des Hidden Persuaders de Vance Packard (La Persuasion clandestine118), l’un des premiers ouvrages d’étude et de critique du système publicitaire, c’est votre père lui-même qui fut sollicité comme préfacier. Il admettait avoir affaire à un travail « brillant et documenté », mais nous assurait qu’il fallait en rejeter les préoccupations, qu’il estimait être celles d’un banal « théoricien » (sic)119. Moins naïf, sans doute, que tous ces « théoriciens » qui pensent trop (et peut-être quelque peu intéressé aussi), il assurait ses lecteurs, au rebours de ce penseur paranoïaque et anxiogène, que les publicitaires « façonnent un monde meilleur […] puisque la finalité de leurs travaux est d’élever le niveau de vie des hommes » (sic ; admirons ce « puisque » suprêmement démonstratif)120 : « c’est l’œuvre de la publicité, concluait-il très sobrement, en participant à des transformations profondes, de développer le bien-être des hommes » (sic, encore)121. Cet éclairant constat dressé en toute objectivité, il lui était naturellement « impossible de trouver justifié le cri d’alarme de l’auteur122 ». En admettant que votre père ait pu en toute sincérité être persuadé de ce qu’il écrivait (ce qui n’est pas un compliment à sa sagacité), on sait maintenant sans le moindre résidu de doute que les préoccupations de Packard étaient on ne saurait mieux fondées ; elles le sont aujourd’hui bien plus qu’elles ne l’étaient alors. La publicité enlaidit nos cadres de vie, défigure le bien commun, elle abrutit ses cibles, elle insulte la dignité humaine, elle cause d’innombrables pathologies parfois très graves, corrode et détruit les santés psychologique et physique des individus fragiles, le lien social, la démocratie, les valeurs communes, se moque d’inciter à détruire la planète. Les gens n’en veulent plus et la supportent de moins en moins ; les mouvements de lutte contre son invasion de l’espace public, qui certes ont toujours existé, s’organisent et se développent de plus en plus, partout dans le monde. Vous qui n’êtes pas votre père et ne vivez plus dans les années 1950, vous ne pouvez pas, vous ne pouvez plus ignorer ces constats-là. Or vous avez choisi de ne rien voir et de ne rien entendre, et d’envoyer au tribunal qui n’était pas d’accord avec vous. Un choix de surdité et de négation qui n’avait rien d’inexorable : d’innombrables héritiers se sont refusés à suivre les traces de leurs parents ; beaucoup de publicitaires même sont passés « de l’autre côté », parfois sur le tard ; et assurément aucun autre que vous n’a cherché à s’improviser philosophe par-dessus le marché du décervelage.

La seule bonne nouvelle dans ce tristement lamentable tableau de votre « engagement », c’est que, même après toutes ces années de compromission, choisir entre l’héritage des Lumières et celui de la publicité paternelle n’est pas hors de votre portée : vous êtes encore entièrement libre d’essayer de défendre réellement les valeurs que vous prétendez vous être chères ; vous êtes encore entièrement libre, si vous n’y parvenez pas en réformant l’activité de votre entreprise, de vous en désengager et de vous en laver les mains. Ce n’est qu’en faisant usage de cette liberté que vous serez à la hauteur de ce que vous dites être vos idées. Et qu’est-ce qui vous en empêche, Madame Badinter ? Risqueriez-vous de vous retrouver à la rue, de devoir — mais en toute « liberté » — faire le trottoir à défaut de continuer à repeindre les murs ? Que peuvent bien vous importer quelques dizaines de millions d’euros de dividendes en moins ? Permettez à ce point que je cite votre triptyque sur Les Passions intellectuelles, qui est d’ailleurs une belle image de votre vie : tome premier, « Désirs de gloire » (d’où vos prétentions à la « philosophie »), tome II, « Exigence de dignité » (d’où vos leçons aux autres), et tome III, « Volontés de pouvoir » — ça c’est pour vous : le meilleur pour la fin. De « [votre] cher d’Alembert » que « [vous aimez] tellement », vous écrivez, aux premières pages du tome II, que « les deux crises que traverse l’Encyclopédie sont l’occasion, chez [lui], d’une profonde révolte, suivie d’une prise de conscience. Il ne suffit pas de se tenir à distance des grands pour échapper à une dépendance humiliante ; il faut aussi refuser de soumettre sa pensée à tous les diktats. “Liberté, vérité, pauvreté, déclare d’Alembert, sont les trois mots que les gens de lettres devraient toujours avoir devant les yeux.” Ce triptyque austère est l’expression d’un nouvel orgueil de l’intellectuel qui a aussi pour nom l’exigence de dignité [c’est vous qui soulignez]. À quoi bon la gloire, les titres ou la richesse, s’ils se paient de la compromission et de la dépendance ? La dignité […] est un idéal difficile à mettre en œuvre. Elle peut facilement virer à l’amour-propre ombrageux ou ostentatoire. D’Alembert en sait quelque chose, lui qui menace de se retirer sur l’Aventin à la moindre critique et donne aux autres des leçons qu’il a bien du mal à observer lui-même [en quoi vous et d’Alembert faites incontestablement la paire, sauf que vous, ce n’est pas seulement du mal, c’est une totale incapacité]. Quand on en appelle sans cesse au respect de soi, encore faut-il respecter autrui et ne pas être pris en flagrant délit […] de mauvaise foi [à qui le dites-vous, ma bonne dame !…]. Bref, l’exigence de dignité n’est pas seulement une revendication sociale et psychologique, c’est également une vertu morale [en voilà, une découverte…] Quand on la prône aussi hautement qu’un d’Alembert ou un Rousseau [ou une Badinter elle-même ?], toute entorse à la loi coûte plus cher qu’à un autre. […] On ne pardonne rien aux donneurs de leçons qui cèdent à la faiblesse. » Si encore c’était de la faiblesse ! Une faiblesse, allez, ça pourrait même être touchant. Mais chez vous, la compromission est motivée par l’appât de dizaines de millions d’euros dont vous n’avez aucun besoin.

J’en ai, je crois, assez dit. D’ici à ce que vous mettiez un ordre minimal dans vos affaires et vos pensées, personne ne vous demande, Madame Badinter, de vous battre pour ce que vous pensez être la bonne cause. Mais votre propre cohérence est une politesse indispensable si vous voulez publiquement prétendre vous engager pour des valeurs, et vous fendre de remontrances, par exemple, à l’endroit des femmes voilées. D’ici là, vous n’avez aucun droit de faire la leçon à quiconque ; d’ici là, vous n’avez que le devoir de vous taire — vos publicités parlent pour vous, et sont bien assez « éloquentes ». À ce jour vous n’avez, Madame Badinter, jamais mérité le titre de philosophe, ni celui d’héritière des Lumières, et évidemment pas celui de féministe ; par votre comportement, vous en avez au contraire personnifié les plus patentes et complètes négations. Vous réclamer de ces idéaux, en faire la parure et la parade personnelle de votre activité professionnelle de publicitaire, c’est la plus hypocrite, la plus obscène, la plus dégoûtante, la plus révoltante mascarade qui soit. Je ne conçois pas de démarche plus indigne. Vous ne m’en voulez pas de « le dire » ?

NOTES

1. Marion Van Renterghem, « Élisabeth Badinter, la griffe de la République », Le Monde daté du 19 juin 2016.

2. Ami d’Einstein et de Pavlov, l’Allemand Serge Tchakhotine, dès 1939, constatait que « nous sommes […] devant […] un viol psychique, exercé sur l’individu » (p. 132) par une publicité qui « cherche […] à “frapper” plutôt qu’à convaincre, à suggestionner plutôt qu’à expliquer », « mise sur l’obsession et fait appel […] à diverses pulsions », « cherche […] à créer le besoin chez celui auquel elle s’adresse » (p. 129), « une publicité aussi astucieuse que sans scrupules » (p. 130) qui « par la répétition incessante et massive de mêmes formes, slogans […] en les accompagnant surtout des excitations lumineuses, en couleurs criardes […] créent un état de fatigue mentale, qui est propice à l’assujettissement à la volonté de celui qui exerce cette publicité tapageuse » (p. 131). (Le Viol des foules par la propagande politique, réédition Paris, Gallimard, 1952, ouvrage dont l’analyse ne vaut pas que pour la politique, et montre comment celle-ci s’est inspirée des méthodes de la publicité.) Marie Bénilde a également parlé de « viol des cerveaux » (« Scanner les cerveaux pour mieux vendre », Le Monde diplomatique, novembre 2007, à la une de ce numéro). Philippe Breton souligne que « la manipulation consiste à entrer par effraction dans l’esprit de quelqu’un pour y déposer une opinion ou provoquer un comportement sans que ce quelqu’un sache qu’il y a eu effraction. Tout est là, dans ce geste qui se cache à lui-même comme manipulatoire. C’est là que réside sa violence essentielle. » (La Parole manipulée, Paris, La Découverte, 1997, 2000, p. 26.)

3. Ce revenu en moins, la RATP demeurerait même, actuellement, bénéficiaire.

4. Sur cette question, cf. l’analyse de l’association Résistance à l’agression publicitaire, « La consultation publique de la RATP capturée par les afficheurs », 20 janvier 2017, accessible sur le site de l’association.

5. Émission « Thé ou Café », France 2, 27 novembre 2016.

6. Comme le faisait remarquer, après Tchakhotine, Philippe Breton, « la répétition crée de toutes pièces, artificiellement, du seul fait de ce mécanisme, un sentiment d’évidence. Ce qui nous paraît étrange et sans fondement la première fois — parce que non argumenté — finit par paraître acceptable, puis normal, au fil des répétitions. Cette technique crée l’impression que ce qui est dit et répété a quelque part, très en amont, été argumenté. La répétition fonctionne sur l’oubli que l’on n’a jamais expliqué ce qu’on répète. » (La Parole manipulée, p. 94.) Un dirigeant de Coca-Cola déclarait de ses publicités : « La répétition peut venir à bout de tout. Une goutte d’eau finira par traverser un rocher. Si vous frappez juste et sans discontinuer, le clou s’enfoncera dans la tête » (cité par Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias, Paris, Raisons d’agir, 2007, réédition 2008, p. 26.)

7. Pratiques dénoncées dès 1939 par Tchakhotine, op. cit., puis à partir des années 1950 par Vance Packard (La Persuasion clandestine, Paris, Calman-Lévy, 1958, réédition 1984). Lire également parmi les analyses récentes, entre de très nombreux autres, Marie Bénilde, « Scanner les cerveaux pour mieux vendre. La publicité s’implique dans les neurosciences », article cité.

8. Œuvres, t. II, éd. par Jean Hytier, Paris, Gallimard, 1960, p. 61.

9. Voir par exemple « Saint Laurent sommé de retirer ses pubs “dégradantes” pour les femmes », site du Parisien, 7 mars 2017. L’entreprise responsable, la Somupi, est possédée par Publicis et JCDecaux.

10. « Élisabeth Badinter (Publicis) : l’idéologie publicitaire pour justifier les nuisances », 5 avril 2004, en ligne sur le site des Amis de la Terre, www.amisdelaterre.org/Élisabeth-Badinter-Publicis-l.html.

11. Lettre d’Élisabeth Badinter aux Amis de la Terre, article cité.

12. Sur ce point également, les Amis de la Terre avaient appelé votre attention, et n’avaient été gratifiés d’aucune réponse.

13. « Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique », article cité.

14. Beckett l’a bien dit : « À force d’appeler ça ma vie je vais finir par y croire. C’est le principe de la publicité. » (Molloy, Paris, Les Éditions de Minuit, 1951, réédition 2015, p. 71.) Un constat qui s’opère aujourd’hui scientifiquement : Marie Bénilde rapporte qu’« en avril 2004, la faculté de médecine de Baylor organise à Houston le premier symposium mondial consacré aux applications marketing de l’imagerie neuronale. Trois ans auparavant, à Atlanta, siège de la Coca-Cola Company, l’institut Brighthouse, fondé par le publicitaire Joe Reyman, mettait sur pied un groupe […] chargé de commercialiser les enseignements marketing tirés des neurosciences. Son directeur scientifique […] aboutissait aux mêmes conclusions que son “confrère” de Houston en localisant dans le cortex préfrontal médian la zone du cerveau réactive aux images publicitaires. Mais il observait que cette réaction est d’autant plus significative que le sujet visualise l’image d’un produit auquel il s’identifie, qui le pousse à dire “c’est exactement moi[”]. […] la fameuse région clé du neuromarketing est […] associée à l’image de soi et à la connaissance intime que l’on a de soi-même. » (On achète bien les cerveaux, p. 28–29) Et comme le rappelle Philippe Breton, la manipulation est très précisément cela : « manipuler consiste bien à construire une image du réel qui a l’air d’être le réel » (La Parole manipulée, p. 18) — une image de soi qui a l’air d’être soi. Combien des publicités que vous diffusez ont explicitement cette prétention de nous représenter tels que nous sommes ?

15. Église dont, après l’avoir tant critiquée, vous avez affirmé qu’« [elle] ne prêch[ait] plus l’inégalité des sexes » (« Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique », article cité) et ne poserait dès lors plus problème — alors que nul n’ignore qu’elle demeure par exemple, entre autres choses, fermement opposée à la reconnaissance du droit à l’avortement…

16. « Badinter : “La soumission au religieux est un désastre” », propos recueillis par Béatrice Delvaux, Le Soir, 20 septembre 2013. « Dans les pays où la lois religieuse s’impose à l’espace public complètement, les femmes perdent en liberté, perdent tout », « Laïcité et droits des femmes selon Élisabeth Badinter », chaîne « Francetvéducation », 4 février 2015, en ligne.

17. « Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique », article cité.

18. Christophe David, « Les petits soucis d’ISF des Badinter », site de Capital, 4 mars 2014.

19. Et biographe de Lamartine à ses heures perdues — il faut dire que la publicité et le romantisme vont merveilleusement bien ensemble.

20. On apprend au moment où j’écris que la ville de Paris, dans son dernier contrat avec JCDecaux et votre Publicis via leur filiale commune la Somupi, interdit les publicités à caractère sexiste ou discriminatoire sur son mobilier à elle. Preuve par le fait, s’il en était encore besoin, que de telles exclusions sont parfaitement légales. La seule question, c’est : pourquoi faut-il prévoir de telles choses par contrat ? Réponse : parce que vous avez fait la preuve, vous publicitaires, de votre incapacité à vous surveiller vous-mêmes, après nous avoir, à de nombreuses reprises, assurés du contraire, ce malgré vos échecs patents, nombreux et répétés, à le faire. Et comment a-t-on pu attendre l’an de grâce 2017 pour qu’à défaut d’auto-contrôle, ces obligations vous soient enfin imposées ? Réponse : parce que vous avez, pendant des années, tout fait pour qu’elles ne le soient pas ou le soient au minimum (lire par exemple Marie Bénilde, « Quand les lobbies (dé)font les lois », Le Monde diplomatique, mars 2007), afin d’éviter que l’on vous place sous la tutelle de contraintes légales, et y consentez à présent uniquement parce que cela redore votre image, évidemment très écornée après tant d’années non seulement d’inertie, mais de lutte active contre toute limitation de cette inertie.

21. Mais, pour vous, ce n’est pas que ces prix aménagés soient le seul moyen de donner aux théâtres, dont on connaît les budgets serrés, une présence sur vos affiches : c’est au contraire, expliquiez-vous aux Amis de la Terre, « un prix défiant toute concurrence » qui n’a à voir qu’avec votre amour de la culture, car on le sait bien, vous menez une lutte acharnée pour la promouvoir.

22. C’est à nouveau ce que vous avez fait (ou ce que vous avez fait faire par la RATP) lors de la contestation des écrans résultée de la dernière consultation publique, pour éviter de prendre en compte les véritables demandes des citoyens : on ne retire rien, mais on accorde aux voyageurs la possibilité de choisir une part (qui hélas, devra cependant rester minoritaire) de ce qui y sera diffusé, et comme ça, n’est-ce pas, on aide démocratie, culture et liberté d’un seul et même grandiose coup de publicité. Voir de nouveau l’analyse de Résistance à l’agression publicitaire, « La consultation publique de la RATP capturée par les afficheurs », 20 janvier 2017.

23. Comme vous l’avaient fait remarquer à l’époque les Amis de la Terre, à qui, dans votre « réponse », vous n’aviez pas plus daigné répondre sur ce point que sur tant d’autres, réclamer une telle somme à des gens qui (contrairement à vous) ne sont pas milliardaires relève d’une démarche d’intimidation « visant à mettre des citoyens financièrement à genoux. » Bel exercice de démocratie.

24. Point que n’avaient pas manqué de vous faire remarquer les Amis de la Terre, et dont il est un peu insultant pour eux que vous ayez pu les croire incapables de le relever.

25. Voir, entre de nombreux autres, « Visual pollution. Advertising firms fret over billboard bans », The Economist, 11 octobre 2007, traduit dans Courrier international, 30 octobre 2007.

26. Pour y avoir vécu je vous assure n’y avoir ressenti aucun manque de liberté, quelle qu’elle soit.

27. On me souffle qu’en ces lieux subsistent même quelques supermarchés.

28. No Logo. La tyrannie des marques, trad. fr. Actes Sud, 2001, rééd. 2015.

29. Jacques-Marie Vaslin, « Marcel Bleustein-Blanchet, vendeur de courants d’air », Le Monde Économie, 27 juin 2011, en ligne.

30. David Lubars, d’Omnicom, cité dans Naomi Klein, No Logo. La tyrannie des marques, op. cit., p. 37.

31. Michael Lipsky, « Vermont’s Ban on Billboards Good for Business, and People », Demos, premier novembre 2012, en ligne. Cf. Alex Kahan, « Four States That Ban Billboards—Who? What Does it Mean? », Nomad Communications, 16 février 2010, en ligne.

32. Voir par exemple Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias, qui conclut p. 87 : « la boucle est bouclée : la publicité avait été introduite au XIXe siècle pour aider l’information à atteindre le plus grand nombre de lecteurs ; puis les médias avaient identifié les annonceurs comme leurs principaux clients, auxquels l’information devait s’adapter ; le dernier acte se joue quand la presse se vend à la publicité et en arrive à falsifier l’information. »

33. La Parole manipulée, p. 10.

34. « Espace publicitaire et espace public. Éléments de réflexion », printemps 2006, texte accessible sur le site de l’association Les Déboulonneurs, http://www.deboulonneurs.org/IMG/pdf/Pergnier_publicite.pdf.

35. Article L581–1.

36. France Inter, 7 février 2017.

37. Voir par exemple sur cette question Guillaume Dumas, Mehdi Khamassi, Karim Ndiaye, Yves Jouffe, Luc Foubert et Camille Roth, chercheurs en sciences cognitives et sociales, « Procès des Déboulonneurs de pub : et la liberté de (non) réception ? », Le Monde, 26 juin 2012.

38. Une liste de soutiens est accessible sur le site de l’association Les Déboulonneurs.

39. La Parole manipulée, p. 204.

40. Cf. par exemple Marie Bénilde, « Quand les lobbies (dé)font les lois », article cité ; Le Canard enchaîné du 1er juin 2011 ; Yvan Gradis, Nicolas Hervé, Yann Le Breton, Jean-François Lenoir, Arthur Lutz, Céline Ramboz, Laurent Veyre De Soras et Jean-Michel Vourgère, « Lettre ouverte à Nathalie Kosciusko-Morizet », Mediapart, 27 mars 2012.

41. Décision no 90–283 DC du 8 janvier 1991 : « considérant sans doute, que la prohibition de la publicité et de la propagande en faveur du tabac est susceptible d’affecter dans son exercice le droit de propriété d’une marque concernant le tabac ou des produits du tabac mais considérant que ces dispositions trouvent leur fondement dans le principe constitutionnel de protection de la santé publique ; qu’au demeurant, la loi réserve la possibilité de faire de la publicité à l’intérieur des débits de tabac »…

42. Dernièrement Samuel M. McClure, Jian Li, Damon Tomlin, Kim S. Cypert, Latané M. Montague, P. Read Montague, « Neural Correlates of Behavioral Preference for Culturally Familiar Drinks », Neuron, vol. 44, p. 379–387, 14 octobre 2004.

43. Kleber R. Miller, cité par Vance Packard, La Persuasion clandestine, p. 238.

44. Décision no 84–181 DC du 11 octobre 1984 ; je souligne.

45. « Affichage publicitaire et liberté d’expression », article de 2007 accessible sur le site de l’association Les Déboulonneurs.

46. Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler, « Profs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur daté du 2 au 8 novembre 1989.

47. « De l’Allemagne depuis Luther », troisième partie (Revue des deux mondes, t. IV, série 3, 1834, p. 671).

48. Dans le métro, pour la marque Jean-Paul Gaultier.

49. On apprend ce douloureux mais bel épisode de votre vie et de votre œuvre dans Le Monde du 19 juin 2016.

50. Avenue où, noterai-je en passant, on ne trouve aucune publicité. Il faut dire qu’elle offre une splendide perspective sur l’Arc de triomphe, devant lequel siège par ailleurs cette belle entreprise qu’est Publicis. On ne va pas gâcher de tels monuments avec de la pub ! D’ailleurs monument historique ou pas, étrangement, en général les riches n’aiment pas avoir ça près de chez eux. Pourquoi donc ? Et pourquoi les pauvres y ont toujours plus droit, eux ? Est-ce parce qu’ils ont moins de sous à dépenser, qu’il faut davantage les y inciter, pour le bien de l’économie, pour « la liberté » ? On ne saurait supposer qu’ils manquent de « discernement » — vous nous avez assurés du contraire —, ou que leur cadre de vie importe moins que le vôtre, ce serait tout à fait abject.

51. Article cité.

52. Émission « À contre-courant » d’Olivier Peyon, collection « Empreintes France 5 », que l’on peut visionner en ligne.

53. Voir « Pub au sol : petit cadeau de fin de mandat », site de l’association Résistance à l’agression publicitaire, 8 mars 2017.

54. Vous déclarez encore que « c’est à l’école qu’on apprend à exercer sa raison critique, à essayer de mettre un peu à distance ses préjugés et ses croyances ». (« Badinter : “La soumission au religieux est un désastre” », article cité.) Mais vos publicités, elles, ne charrieraient pas le moindre préjugé, il va sans dire ; elles promeuvent d’ailleurs de toute évidence l’esprit critique.

55. Et malgré cela, la Fondation Marcel-Bleustein-Blanchet prétend « [permettre] à des jeunes motivés d’atteindre le niveau de formation nécessaire pour exercer le métier de leur rêve et [continuer] à les épauler leur vie durant » (site de ladite Fondation, consulté le 28 mars 2017).

56. « À contre-courant », émission citée.

57. Même émission.

58. France Inter, 7 février 2017.

59. Marion Van Renterghem, article cité.

60. Le Mal propre. Polluer pour s’approprier ? (2008), Paris, Le Pommier, réédition 2012, p. 9.

61. « Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique », article cité.

62. Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias, p. 40.

63. Émission télévisée « L’invité » (vous leur direz la prochaine fois de rajouter le e du féminin, c’est sexiste !), TV5monde, 27 novembre 2013.

64. Lettre aux Amis de la Terre, article cité.

65. « Badinter : “La soumission au religieux est un désastre” », article cité.

66. Il paraît que vous êtes copine avec Élisabeth de Fontenay : je serais mais alors vraiment très curieux de savoir ce qu’elle pense de la représentation des animaux dans vos publicités.

67. « Service Public », émission de France Inter produite par Isabelle Giordano, 11 février 2010. Voir Soline Ledésert, « Élisabeth Badinter, actionnaire féministe d’un Publicis sexiste ? », Rue 89, 11 février 2010, en ligne.

68. Émission télévisée « L’invité », TV5monde, 5 mars 2010.

69. Même émission.

70. Vous vous en êtes également prise aux couches lavables, non pas parce que la marque Pampers figurait parmi les clients de Publicis, mais parce que, bien sûr, ces couches menacent la liberté.

71. Parce qu’une grande dame telle que vous, bien sûr, ne boit pas la vulgaire Badoit dont on fait la publicité auprès de la plèbe : elle boit de la Chateldon (« Élisabeth Badinter, philosophe, féministe, milliardaire », entretien avec Anne-Sylvaine Chassany, Financial Times, 13 janvier 2014, article qui donne le précieux détail de votre menu du jour) : on est l’élite ou on ne l’est pas, hein ! On aimerait que tous ceux dont vos publicités visent le portefeuille puissent s’offrir des eaux minérales à 7 euros 50.

72. « À contre-courant », émission citée.

73. « Élisabeth Badinter, philosophe, féministe, milliardaire », article cité.

74. Émission télévisée « L’invité », TV5monde, 5 mars 2010. Mais vous l’avez fait en bien d’autres occasions.

75. Marie Bénilde, « Quand les lobbies (dé)font les lois », article cité.

76. Daniel Schneidermann, « Élisabeth Badinter, contre le terrorisme des couches lavables » (sic), site de l’émission Arrêt sur images, 11 février 2010.

77. Je lis également le commentaire suivant (Marion Van Renterghem, article cité) : « Publicis : sentimentalement et matériellement, c’est la force d’Élisabeth Badinter. Intellectuellement, c’est son talon d’Achille : le symbole toujours susceptible de contredire ses positions philosophiques, la menace permanente d’un conflit d’intérêts ». « Le symbole », « la menace » qui sont « susceptibles de » ! Comme elle est gentille, cette « journaliste » ! Il n’y a pas « menace », il y a, depuis belle lurette, réalité de tous les jours, et c’est une réalité bien lamentable. C’est de façon générale « le chic publicitaire [que de] revendiquer la sauvegarde de ce que l’on contribue à détruire », comme le fait remarquer Marie Bénilde (On achète bien les cerveaux, p. 135).

78. « Maurice Lévy est le patron le mieux payé du CAC 40 », Challenges, 9 septembre 2014, en ligne.

79. Maurice Lévy qui lui-même a été à l’école de votre cohérence, ça ne fait pas de doute : d’abord, ce brave homme s’émeut du sort des pauvres gens, réclame à cor et à cri « une contribution exceptionnelle des plus riches, des plus favorisés, des nantis » (« En finir avec le déficit des finances publiques. Une contribution des plus favorisés s’impose », Le Monde daté du 16 août 2011) ; puis il se fait donner des millions d’euros de bonus quand il craint une évolution de la législation fiscale (lire « Maurice Lévy ou l’éternelle fable du cordonnier mal chaussé », Le blog du communicant, 6 avril 2012, en ligne). Il a de la suite dans les idées, lui aussi ; elles se succèdent si bien qu’assez souvent on ne voit absolument pas comment il passe des unes aux autres.

80. Le Monde daté du 19 juin 2016.

81. Anaïs Condomines, « Lutter contre le voile et… être chargée de la com’ de l’Arabie Saoudite : le troublant mélange des genres d’Élisabeth Badinter », Metronews, en ligne.

82. Je dis slogan, parce qu’apparemment, il y a déjà un label : « “les Badinter”, couple mythique de la gauche et de l’élite française, dont le nom sonne désormais comme un label », écrivait Madame Van Renterghem dans Le Monde daté du 19 juin 2016. Bientôt les franchises ?

83. Bruno Guigue, sur les réseaux sociaux.

84. Marion Van Renterghem, article cité. On y lit également ce touchant aveu : « femme de principes, vigie morale, idéologue, Élisabeth Badinter n’aime pas ce qui vient brouiller sa cohérence, mais admet que cela arrive : c’est la vie. » Ah ! Qu’elle est dure, la vie !… La journaliste rapporte ensuite que « parfois, [vous vous dites] toute seule [mais aussi aux journalistes, de toute évidence] : “Là, ma fille, t’es pas très cohérente.” » Que voulez-vous ! À force d’étudier les Lumières, on a forcément quelques accès de lucidité.

85. Madame Van Renterghem, article cité.

86. Car comme le rappelait votre père lui-même en reprenant Lincoln, « on peut tromper quelqu’un tout le temps, qu’on peut tromper tout le monde un certain temps, mais qu’on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. » (Avant-propos à la traduction française de Vance Packard, La Persuasion clandestine, éd. de 1984, p. IX).

87. « J’ai été avertie qu’Élisabeth Badinter ne parle jamais publiquement de Publicis », nous dit une journaliste (« Élisabeth Badinter, philosophe, féministe, milliardaire », article cité). Pourquoi la publicité aurait-elle besoin de publicité ? N’est-elle pas déjà partout ?

88. Discours de réception de son doctorat honoris causa de l’Université libre de Bruxelles.

89. Il en va de même lorsque vous parlez en « historienne », comme cela a déjà été observé par des enseignants dont je ne peux que rejoindre, sur ce point comme sur d’autres, le très juste propos : cf. Anaïs Flores, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre et Jérôme Martin, « Islam, voile : Élisabeth Badinter sème la division. Elle complique notre rôle d’enseignant », Le Plus de l’Obs, 5 avril 2016.

90. « Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique », article cité.

91. Discours de réception de votre doctorat honoris causa à l’ULB. (Ah ces Belges, quels farceurs…) Voir de même « Badinter : “La soumission au religieux est un désastre” », article cité : « nous sommes dans une période de régression et […] la philosophie des Lumières est de plus en plus battue en brèche. »

92. Discours de réception de votre doctorat honoris causa à l’ULB.

93. Voir Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux, pages 54–57.

94. Marie Bénilde, « Quand les lobbies (dé)font les lois », article cité.

95. Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux, p. 47.

96. Op. cit., p. 46.

97. Voir sur ce point entre autres, Marie Bénilde, « Élisabeth Badinter contre le féminisme : affaires de pub ? », site de l’association Acrimed, 8 décembre 2003.

98. Émission « Thé ou Café », France 2, 27 novembre 2016.

99. Le Monde, 22 septembre 2000.

100. Ce qu’ont dénoncé Anaïs Flores et alii, article cité. Il faut dire que, contrairement aux auteurs de cet article, vous n’avez, semble-t-il, pas enseigné longtemps dans des établissements ordinaires — ce qui aurait pu mieux vous apprendre ce que c’est que l’école — : cinq ans de lycée, puis propulsée conférencière à l’École polytechnique. À l’« élite de la République », n’est-ce pas, ne conviennent pas n’importe quels postes… Eh là, ce serait du gâchis ! Mais, si je puis m’enquérir ici, au passage, d’un point de détail, comment la devient-on, s’il vous plaît, l’« élite » ? (J’entends l’élite intellectuelle, pas financière.) Car comment une étudiante qui a dû s’y prendre à cinq fois avant, enfin, d’obtenir l’agrégation (« je ne sais pas si vous vous rendez compte », avez-vous dit vous-même aux journalistes !), comment quelqu’un dont, après cela, le CV n’a pas arboré, jusqu’à ce jour, la moindre publication, livre ou article, que l’on puisse raisonnablement dire de philosophie (telle qu’on l’entend, en tout cas, à l’université), comment une telle personne, donc, a pu finir par les voies ordinaires conférencière en philosophie dans le supérieur, c’est là une chose que j’aimerais bien savoir. Je suppose que quand, comme moi, on ne fait pas partie de l’« élite », on ne peut tout simplement pas comprendre.

101. Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay, Catherine Kintzler, « Profs, ne capitulons pas ! », Le Nouvel Observateur daté du 2 au 8 novembre 1989.

102. « Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui se lancent dans la mode islamique », article cité.

103. « Profs, ne capitulons pas ! », article cité.

104. Article cité.

105. Cf. Marie Bénilde, On achète bien les cerveaux, p. 177.

106. Que les révolutions, celle de 1789 comme les suivantes, soient loin, il faut admettre que vous n’êtes pas la seule à y contribuer. Comme de nombreuses associations (SPPEF, Résistance à l’agression publicitaire et d’autres) l’ont dénoncé en vain, JCDecaux s’est dernièrement vu autoriser, sans que cela chagrine le moins du monde les pouvoirs publics, à apposer une publicité gigantesque place de la Bastille, autour de la colonne de Juillet. Peu importe que des centaines de révolutionnaires soient enterrés dessous. Un changement temporaire d’épitaphe ne devrait pas les émouvoir, puisqu’après tout ils sont morts, morts pour une république qui est avant tout, bien sûr, synonyme de « liberté », et surtout de celle de l’industrie publicitaire, qui vante dans ce cas-ci la chance de pouvoir accéder à un « monument historique, dédié à la mémoire de la révolution de 1830, symbole d’union nationale et d’émotion collective » (site de JCDecaux).

107. Le Monde daté du 19 juin 2016.

108. Émission « Thé ou Café », France 2, 27 novembre 2016.

109. Lisez donc, sur ce problème de l’attention, l’ouvrage de Matthew B. Crawford, Contact. Comment nous avons perdu le monde et comment le retrouver, La Découverte, 2015, où votre travail de publicitaire est très bien analysé.

110. Comme le dit bien Philippe Breton, La Parole manipulée, p. 196. La SNCF, qui a comme vous le sens de la non-contradiction, affichait dernièrement, gare du Nord, que « vivre ensemble, c’est aussi être attentifs aux autres. » D’où sa politique publicitaire, évidemment.

111. Pour qui n’en aurait pas en tête, L’Humanité du 12 avril 1996 donne à lire un petit florilège signé Publicis.

112. « À contre-courant », émission citée.

113. France Inter, 7 février 2017.

114. Pour le 43e « Prix du Livre Inter » (France Inter, 7 février 2017).

115. Ainsi que l’a déjà souligné fort justement Christophe Kantcheff : « Élisabeth Badinter ou Mme Verdurin ? », Politis no 1441, 15 février 2017, article accessible en ligne.

116. Lire Marie Bénilde, « Publicis, un pouvoir », Le Monde diplomatique, juin 2004, accessible en ligne.

117. « À contre-courant », émission citée.

118. Chez Calman-Lévy ; ouvrage réédité, dans une version augmentée, en 1984.

119. Éd. de 1984, p. VIII.

120. P. VIII.

121. P. IX.

122. P. IX.

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