Profs VS Macronie

Le "débat" d'hier entre des professeurs et E. Philippe flanqué de JM Blanquer dans un gymnase délabré et glacial de Nancy est symptomatique de la rupture complète entre l'institution et les personnels. Quelques interventions pertinentes de collègues obtenant en retour des non réponses en séries et autres soliloques ineptes. A la clôture de la réunion aucun applaudissement, aucun remerciement. Le froid, glacial. Tous les professeurs quittent la salle, à toute vitesse. Le lien est rompu, la confiance disparue. Hier encore, les syndicats les plus doux que compte l'Education nationale à savoir l'Unsa et le Sgen sont ressortis du ministère, heureux d'avoir eu un échange franc avec le ministre pour mieux appeler à la mobilisation mardi. C'est désormais l'ensemble des syndicats de la fonction publique qui appellent à la grève de mardi.

Tandis que les officines ministérielles demeurent incapables de fournir des "débuts de simulateurs" pour reprendre les mots de la porte parole du gouvernement, les mêmes demeurent incapables de nous dire de quoi sera faite la hausse des rémunérations annoncée : quand ? "sur 15 ans" !! quel montant ? 10 milliards ?? sous quelles formes ? Les seuls éléments concrets qui filtrent sont les contreparties en travail que nous devrions fournir pour obtenir une pension décente (mais de toutes façon inférieure à celle promise). Et l'on découvre ainsi que les augmentations n'en sont pas, que le montant des "primes" sera inférieure au salaire horaire actuel, on prend conscience que ces augmentations correspondent en réalité à une baisse de salaire. La revalorisation est une dévalorisation empaquetée.

A cette dévalorisation pécuniaire SANS PRECEDENT s'ajoute celle autrement plus violente in fine, la dégradation symbolique : C'est à une véritable humiliation collective et publique à laquelle nous sommes soumis. Alors qu'il nous semblait évident que nous étions à bout, que les réformes incessantes et sans vertus, la baisse des salaires combinées à la surcharge de travail auraient dû amener de façon logique le gouvernement à nous passer un peu de pommade, ne serait-ce qu'en mots, on découvre avec effroi que nous devons nous jeter dans le précipice au bord duquel on nous avait poussé. Sans filet, sans aucune garantie, en aveugle, on saute. Tous. Nous chutons sans savoir encore à quelle distance se situe le sol. Un suicide collectif d'une profession, souhaité en haut-lieu.

Ne nous y trompons pas, nous ne la voulions pas, mais nous sommes en guerre.Une guerre totale. Nous avions compris que cette destruction du système de retraite nous serait défavorable mais nous pensions que nous serions rangés dans les victimes collatérales or nous sommes bien le cœur de cible, ceux qu'il faut détruire. Aucune autre profession ne se voit imposé ce que l'on veut nous faire avaler : une augmentation du temps de travail, une multiplication des tâches pour compenser la baisse de nos revenus et pensions. On pourrait encore croire que, bien que détestables, ces conséquences ne seraient que le résultat mécanique de la particularité de notre mode de calcul de nos pensions et de la faiblesse de nos primes. Or il n'en est rien. Il s'agit là d'une guerre idéologique déclarée depuis mai 2017.

Car nous sommes ce qu'ils haïssent. Vous pensez que j'exagère. Mais voyons : Quelle est la priorité absolue affichée avec constance depuis bientôt 3 ans ? La croissance du PIB, le soutien par les fonds publics de la finance,la consanguinité des intérêts entre pouvoirs publics et requins actionnariaux qui devrait nous mener à tous rêver de devenir milliardaires. Où est notre place dans une telle société ? Nulle part car ce que nous produisons, du savoir, ne peut s'acheter, il ne peut que se partager. Le savoir et le partage voilà l'ennemi : le savoir car il permet la révolte, le partage parce qu'il suppose la répartition notamment celle des richesses, principal obstacle à l'enrichissement exponentiel d'une poignée de milliardaires justement. Le savoir doit devenir compétences, facultés échangeables sur le marché du travail.Qu'on le veuille ou non nous sommes l'ennemi, car le savoir ne doit pas se partager mais être réservé aux quelques grands clercs bien nés et dotés.

Alors commençons par bien identifier l'ennemi : Blanquer, Delevoye Philippe Macron ne sont que des figures interchangeables des banques et des assurances, de la finance de Black rock et consorts. C'est à ces intérêts là que nous devons nous attaquer prioritairement. Tout le reste n'est que paravent et voies sans issue. Ce combat pour être mené à bien ne peut se limiter au "moi je perds". C'est un combat de société et il doit être mené au niveau politique. S'aveugler, se méprendre à ce sujet c'est nous condamner.C'est au dernier vestige de l'Etat social que l'on s'attaque, si ne nous sommes pas à même de tracer les contours d'une société écologique et sociale, si nous n'avons pour seule ambition que de "résister", le rouleau compresseur ne nous épargnera pas.

On touche là aux limites du discours syndical et du discours corporatiste, nous le sentons bien. Il ne faut pas se voiler la face.Nous n'avons rien à proposer en face, nous n'avons même rien esquissé, c'est le combat d'une génération qu'il nous faut mener et non pas seulement celui de décembre 2019.

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