Gilets jaunes ; mort des syndicats, vive les syndicats

Reproduction du texte de L. Tramoni, secrétaire académique Aix-Marseille du Snes Fsu

24 h après la fin des syndicats : vive les syndicats !

Le divorce entre les élites politiques et la population ne date pas d'hier.

Sans doute faut-il remonter au tournant de la rigueur de 1983, ou à "l'Etat ne peut pas tout" de Lionel Jospin en 2001 lors des licenciements à Michelin. Jacques Chirac s'est fait élire en 1995 sur la thématique de la "fracture social" avant de confier les rênes du gouvernement à Alain Juppé, plutôt qu'à Philippe Seguin qui lui avait inspiré ce positionnement politique, ce qui, entre autres, conduisit au mouvement de 1995. En 2002, le même Jacques Chirac est élu sur la base d'un front républicain face à Jean-Marie Le Pen, mais il n'en tire pas les conséquences politiques. Au contraire, la réforme des retraites de 2003 nourrit des mobilisations historiques que le gouvernement Raffarin choisit d'ignorer. "Ce n'est pas la rue qui gouverne". Depuis, toutes les majorités sortantes sont régulièrement battues aux élections intermédiaires comme aux élections de fin de mandat. Sarkozy en 2007, Marcon en 2012, réussissent un formidable coup de comm' en se présentant comme candidats de la rupture par rapport à des gouvernements sortants dont ils étaient des piliers. Ils trahissent instantanément l'aspiration au renouveau en approfondissant les politiques libérales que les français rejettent pourtant régulièrement dans les mouvements sociaux et les élections.
Le quinquennat Hollande, ouvert sur les promesses jamais tenues d'être "l'ennemi de la finance" et de renégociation du traité européen, finit en apothéose (de ce point de vue) avec les gouvernements d'Emmanuel Valls : loi Travail, et déchéance de la nationalité. L'autisme politique se double depuis d'une arrogance et d'une violence symbolique, mais aussi concrète, envers les citoyens mobilisés qui signe le divorce : mort de Rémi Fraisse, répression du mouvement social, ordonnances, affaire Benalla. 
Le referendum de 2005 représente sans doute une étape majeure de ce processus, tant il illustre le refus des gouvernements successifs d'entendre l'expression populaire démocratiquement exprimée au terme d'un épisode rare de prise en charge par les citoyens eux-mêmes des problématiques essentielles de l'avenir de leur nation. Les gouvernements de l'UE refusent cependant de remettre en cause l'orientation libérale de la construction européenne, et s'obstinent depuis la crise de 2008 dans des politiques ordo-libérales qui enfoncent les populations dans la crise et le désenchantement. 
Le mouvement des gilets jaunes est un légitime retour des flammes du réel pour le Président Macron qui, avec une morgue inouïe, a développé une politique fiscale inique (suppression de l'ISF, flat tax, vs hausse de la CSG et des impôts indirect).

A chaque étape de ce processus, l'extrême droite raciste, réactionnaire, autoritaire, misogyne, n'a eu de cesse de prospérer sur le terreau de la misère sociale, des déconvenues démocratiques et du sentiment d'abandon que produisent effectivement les politiques libérales à l'œuvre depuis 30 ans et la crise économique de 2008 qui n'en finit plus en Europe. On constate qu'elle parvient au pouvoir dans différents pays d'Europe ou ailleurs dans le monde. Le mouvement des gilets jaunes, après celui des bonnets rouges, semble travaillé par ces mouvances, d'autant plus qu'il est constitué pour une part importante de catégories sociales et de zones géographiques qui sont en marge des mouvements sociaux habituels : artisans, petits commerçants, agriculteurs, employés du tertiaire, retraités ... La dénonciation des taxes, le refus de l'impôt, la contestation de l'Etat et des corps constitués, le refus des partis et des syndicats... Jusque dans la forme de l'action, le blocage plutôt que la manifestation... nombreux sont les marqueurs d'un champ symbolique qui n'est pas neutre.

A quoi avons-nous assisté samedi 17 novembre 2018? A l'émergence d'un mouvement poujadiste qui ouvre la voie à une prise de pouvoir par l'extrême-droite française, comme cela se voit dans de nombreux pays ? Ou à une nouvelle expression sociale du refus des politiques libérales comme notre pays en connaît sans arrêt depuis 1995? Bien malin celui qui pourrait prétendre avoir la réponse dans l'instant ! Une chose est sûre, la réponse dépend en partie de nous, militants syndicaux.

Il est possible que les forces politiques et économiques qui dominent le pays depuis de trop longues années (en particulier parce que, tenant les médias, elles parviennent à imposer une lecture des événements qui leur est favorable) réussissent à accréditer l'idée que l'alternative est : soit les progressistes de bonne volonté, incarnés dans l'instant par Emmanuel Macron, soit les populistes nationalistes incarnés par Le Pen et autres Salvini. Et alors les citoyens resteront enfermés dans le piège qui a conduit à la situation dans laquelle nous sommes. Mais une autre suite des événements est possible.

En France, malgré trente années de politiques libérales destructrices, l'extrême-droite n'est jamais arrivée au pouvoir. Nous n'y sommes sans doute pas pour rien, nous qui n'avons eu de cesse durant ces décennies, de remettre au coeur du débat public la question sociale. La France n'est pas l'Italie, par exemple, parce qu'il y a eu 1995, 2003, 2005, 2006, 2010, 2016, c'est-à-dire la permanence du mouvement social : face au Plan Juppé, à la réforme Raffarin des retraites, au TCE, au CPE, à la réforme Woerth des retraites, à la destruction du code du travail (ANI, loi Travail, ordonnances ...), la résistance a toujours été présente et combative. 
Contrairement à ce que la doxa officielle tout autant que le café du commerce affirment, les organisations syndicales n'ont pas trahi, et elles ne sont pas impuissantes. Certes, les affaires Le Paon, et maintenant Pavageau, ont laissé des traces, certes le rapport de force politique est défavorable aux salariés depuis de longues années, mais les organisations syndicales ont pleinement joué leur rôle, et, dans un contexte social, politique, et médiatique souvent hostile, elles ont su organiser les masses et allumer des contre-feux. Elles n'ont rien à craindre de la comparaisons avec les bonnet rouges, Nuit Debout, et autres gilets jaunes...
Défense des services publics, du pouvoir d'achat, de la fonction publique, de l'éducation, du code du travail, de la protection sociale et des retraites ... il ne se passe pas une année sans que les organisations syndicales organisent l'expression des salariés là où d'autres sont depuis trop longtemps inaudibles.

Aujourd'hui, il n'y a pas lieu de faire profil bas. Les graves incident du 17 novembre, l'ampleur de la mobilisation, un succès certes, mais comparable aux cortèges syndicaux des dernières grandes journées, l'urgence d'élaborer des propositions alternatives, montrent que les organisations syndicales ont un rôle à jouer.

Les organisations syndicales, dans leur diversité, devraient en effet se réunir rapidement pour proposer de nouvelles journées d'action sur la question du pouvoir d'achat, avec d'une part des revendications qui placent la question de la hausse des salaires et des pensions en bonne place, et avec d'autre part des modalités d'action plus sûres. Elles pourraient développer une plate-forme commune sur la question de la fiscalité (la justice fiscale à travers des impôts directs plus progressifs, une remise en cause de l'impôt indirect comme étant structurellement injuste, le questionnement fiscalité écologique/justice sociale), mais aussi sur les services publics, leur financement, leur rôle et leur maillage territorial. Elles pourraient endosser la défense de la démocratisation de nos sociétés : démocratie sociale sur le lieux de travail, démocratie locale, démocratisation des institutions nationales et européennes. Elles eurent l'intelligence de se rassembler et d'initier de telles plateformes unitaires, par exemple en janvier 2009 après la crise des subprimes, preuve que cela est possible.

Fortes de ce travail d'élaboration et de régénération de l'espace de la démocratie sociale qu'elles structurent, les organisations syndicales pourraient affirmer leur légitimité à contribuer au débat public sur les choses de la cité, et proposer aux associations, aux intellectuels, aux partis politiques, d'organiser un Forum Social, décliné sur l'ensemble du territoire, pour mettre en débat, amender et enrichir une plateforme qui pourrait servir de trame à une alternative économique et sociale.

A Marseille, la FSU s'est retrouvée ces dernières années être la cheville ouvrière de collectifs qui peuvent être considérés comme autant de laboratoires de ce type des démarches, du plan d'urgence pour l'Education à Marseille au collectif contre les Partenariats Publics Privés pour la reconstruction des écoles marseillaises délabrées. Face à la situation catastrophique dans laquelle la ville s'enfonce depuis de trop longues années, face à l'incurie de la municipalité, deux types de réponses s'offrent à la population marseillaise : l'élection d'une municipalité d'extrême-droite comme dans le XIII/XIV, ou le foisonnement des collectifs thématiques qui regroupent associations, syndicats, partis politiques, intellectuels et citoyens engagés, pour élaborer de nouvelles propositions sur le logement, le transport, l'urbanisme, l'éducation ou l'accueil des réfugiés. Les organisations syndicales ont le savoir-faire, l'expérience et la légitimité nécessaires pour fédérer le mouvement social. 
Chiche ?

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