Parce qu’il renvoie à un domaine technique, voire hermétique, le titre de l’essai que signe Philippe Bissek – architecte camerounais à la notoriété établie en toute discrétion – pourrait décourager plus d’un lecteur. Mais les réticences s’estompent aussitôt dès les premières pages où l’auteur ne vous lâche plus jusqu’à la 240ème (bibliographie, index et autres références non compris).
Paru à Paris en 1994 aux Editions Khartala, Habitat et démocratisation au Cameroun est une réflexion sur la place de l’habitat dans le débat qui a cours dans les années 1990. Le Cameroun est alors en pleine « transition démocratique ». A l’examen d’un dossier de presse confectionné « avec la patience d’un bénédictin » [dixit Meinrad Hebga], l’auteur pointe ce paradoxe : alors qu’il est au centre de l’économie politique du sous-développement, l’habitat est relégué à la périphérie d’un « débat intermittent ». Dans un contexte où la parole se libère, tout se passe comme si l’habitat était une affaire privée, le domaine réservé d’une coterie et ses multinationales. C’est à cerner les « enjeux africains d’une chasse gardée » au péril du développement, que l’auteur va s’évertuer tout au long de cet essai qui compte onze chapitres distribués en trois parties.
Contextualiser le débat est la tâche à laquelle s’attèle Philippe Bissek dans la première partie. L’« ouverture démocratique » dans les années 1990 consécutive à la « chute du mur de Berlin » entraine dans la plupart des Etats africains une transformation du paysage politique et une rupture dans l’ingénierie politique : de nouveaux acteurs – « opposants » et Société civile notamment – font irruption dans l’espace public en même temps que prennent corps, tant bien que mal, le multipartisme et les libertés fondamentales dont celles relatives à l’opinion et à l’expression. L’occasion était donc belle pour le secteur de l’habitat de sortir du « black-out » dans lequel il avait été emmuré : ce sera malheureusement, nous dit l’auteur, « une occasion manquée ».
L’état des lieux du secteur de l’habitat que dresse l’auteur dans la deuxième partie nous plonge au cœur du débat. La confusion dans laquelle celui-ci se déroule est générale, et totale l’impréparation des principaux acteurs face à l’avènement de la « démocratisation ». L’improvisation est à son comble à un moment pourtant crucial de l’histoire du Cameroun. L’amateurisme avec lequel des projets « structurants » sont conduits par les pouvoirs publics et traités par la presse écrite, si tant est qu’elle s’empare du sujet, est tout simplement déplorable : ainsi de l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen, – « l’un des plus chers du monde si l’on s’en tient au rapport qualité/prix » – qui aura couté 100 Milliards FCFA dans les années 1985 … avant dévaluation ! (chapitre 3) ; des chantiers fictifs, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement abandonnés1 ; de la récurrence des incendies et des éboulements… ; de la « bidonvilisation » des cités… etc.
Si l’habitat a pu à certain moment donner lieu au débat, dans les faits ce débat a davantage été nourri par les dénonciations le plus souvent calomnieuses. Avec pour effet de camoufler l’absence ou les carences d’une véritable politique de l’habitat social. Pour compléter ce tableau peu reluisant, « l’apathie » des opérateurs tant institutionnels – SIC, MAETUR et CFC, que privés – PME et corporations dont ONAC (Architectes) et ONUC (Urbanistes) notamment – contribuera entre autres à faire le lit d’une « recolonisation rampante ».
« Le labyrinthe et le Minotaure : A qui la faute ? » est le titre allégorique du chapitre 8 par lequel on aborde la troisième partie. L’heure est au bilan. Le piteux état du secteur de l’habitat tel qu’il ressort d’un débat à tout le moins chaotique, requiert que les responsabilités soient établies. Celles-ci seront purement et simplement diluées dans le dédale des scandales qui ont systématiquement émaillé la réalisation des projets mal embarqués dans leur ensemble. Lancés dans une ahurissante fuite en avant, les « responsables » en charge des structures du secteur auront alors beau jeu de dire qu’« il ne sert à rien de chercher le responsable». Mais puisqu’il faut absolument livrer au public des coupables, le débat s’animera désormais autour de la recherche des boucs émissaires : la crise mondiale a bon dos, pendant qu’on agite le spectre du tribalisme. « Ainsi va le système ».
« L’intérêt et l’originalité de l’ouvrage tiennent au fait que l’habitat est abordé comme un « phénomène total » qui engage bien plus que la simple technique ». Tel est le fin mot de la quatrième de couverture auquel nous souscrivons entièrement. En effet, à la complexité du concept d’habitat que n’épuise pas le logement et qui intègre aussi bien l’environnement que la vie qui s’y déploie, répondait la nécessité de bien délimiter le périmètre d’un vaste sujet qui conjugue espace physique avec ordre social. L’auteur, très intelligemment, s’acquittera de cette tâche en écartant de son propos les infrastructures pour se concentrer sur les superstructures. Aussi sera-t-il essentiellement question du logement social, des immeubles dits « ministériels », des hôtels, des hôpitaux « de référence », des aéroports etc. plutôt que des routes, des voiries urbaines, des ouvrages d’art ou encore des barrages.
Sur ce substrat technique vont se greffer des considérations de différents ordres : juridique, politique, économique, sociologique, etc. ; qui mettront ainsi en évidence l’érudition d’un homme de culture caché derrière l’architecte. Il sera donc certes et tout naturellement question d’architecture, mais également de la réglementation et du financement de l’habitat, ou encore de luttes sociales et des conflits ethniques, sans parler des enjeux qui sous-tendent le secteur ainsi que du jeu des puissances étrangères pour l’investir. En sorte que chaque lecteur, en fonction de ses centres d’intérêts y trouvera son compte.
Qu’un architecte de profession s’essaie avec bonheur à un exercice aussi périlleux que l’écriture surprendra plus d’un, tant le texte qui nous est servi est marqué au coin de la maîtrise aussi bien de la langue que du sujet. De Gustave Flaubert nous tenons cet aphorisme : « Le talent, comme la vie se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l’esprit de société des maitres. »
Ancien élève du très jésuite Collège Libermann à Douala, ancien collaborateur parmi les plus proches de l’écrivain Ferdinand Oyono du temps où ce dernier sera en charge du département ministériel de l’Urbanisme et de l’Habitat, Philippe Bissek assurément en a pris de la graine, qui a eu l’heur d’accueillir assez souvent dans son salon transformé pour l’occasion en une sorte de « quartier latin » : les philosophes Meinrad Hegba, Fabien Eboussi Boulaga, le sociologue Jean Marc Ela, l’écrivain Mongo Beti, ou encore le Pr Ngijol, tous de regretté mémoire ; sans oublier les Ch. Gabriel Mbock, Achille Mbembe, Haman Mana, ou encore l’ancien Recteur d’université le Pr Oyono et bien d’autres. Tous ces grands esprits, de bonne grâce, s’y donneront régulièrement rendez-vous pour commercer à la manière des protagonistes des « dialogues de Platon ».
On ne s’étonnera plus dès lors de la finesse de l’analyse qui irradie tout l’essai. A cet égard il n’est que de lire pour s’en convaincre le commentaire en page (144-151), sur l’interview accordée au quotidien Cameroon Tribune (du 22 octobre 1991) par le Directeur de l’Architecture et de l’Habitat d’alors2. L’accent voltairien qui s’en ressent est saisissant. On se régalera également de la hardiesse avec laquelle il part en croisade dans le chapitre 10 contre le tribalisme, cette « malédiction » qui, à travers le foncier, s’est invitée dans un débat déjà fortement cannibalisé par un discours outrageusement officiel.
Alors qu’elle était parfaitement maitrisée jusque-là, la réflexion telle qu’elle est menée par l’auteur dans le onzième et dernier chapitre de l’essai intitulé « Une bonne vielle technologie qui a fait ses preuves : la démocratie », nous semble quelque peu manquer de rigueur et de profondeur.
L’on peut ainsi regretter que le « débat » en tant que concept n’ait au final été traité qu’« accessoirement » alors qu’il a été posé comme « une nécessité incontournable » (p.204), ou encore comme le « corollaire » de la « démocratisation » (p.193) ; et que le rôle qui est le sien « dans tout le processus de développement, dans toute quête de progrès et de modernité » (p.6) a été clairement affirmé. De même, la « démocratie » qui était l’objet même de ce chapitre pâtit de n’avoir pas été problématisée. En effet, lorsqu’il affirme, par exemple, que « la question de savoir qui est le meilleur constitue l’épicentre même de la Démocratie » (p.208), l’auteur manifestement confond démocratie et aristocratie qui, étymologiquement signifie « gouvernement » (kratos) des meilleurs (aristoî) ». Et lorsque « le meilleur » prend le visage d’un Donald Trump ou d’un Adolf Hitler, – l’un et l’autre démocratiquement élu –, cela voudrait dire que la démocratie peut s’avérer plus problématique qu’elle n’y parait.
Nonobstant ces fragilités somme toute à relativiser, l’essai est on ne peut plus concluant. Dans la quatrième de couverture de Mongo Béti à Yaoundé 1991-20013, cet autre ouvrage que publie Philippe Bissek en 2004, soit dix ans plus tard, le philosophe Eboussi Boulaga, parlant d’Habitat et démocratisation au Cameroun, dira qu’il est « Un livre toujours lisible ». Trente ans après, la situation que décrie Philippe Bissek dans son essai est toujours aussi critique. En effet, l’habitat dans le « triangle national » loge plus que jamais à l’enseigne de la précarité. Il n’est que de considérer le phénomène dramatique de la « bidonvilisation » qui sévit, amplifié par l’« urbanisme du bulldozer » qui transforme la ville en ce que l’auteur appelle une « machine à décivilisation ». L’extrait qui suit (pp 157-158), est à cet égard édifiant : « Tout se passe comme si le secteur de l’habitat est un véritable labyrinthe, protégé par le Minautore omniprésent de la délinquance et de la vénalité, au moyen d’un désordre volontaire et inextricable. Dans le fond, c’est une redoutable foire d’empoignes. Dans la forme, il arrive (…) qu’on y débatte, sans pour autant que cela ne débouche ni sur quelque résolution que ce soit pour l’avenir, ni sur des solutions pour le présent. L’organisation générale des activités procède d’une situation telle qu’on ne sait pas réellement qui a fait quoi et tout le monde semble impliqué, sans chef de file véritable, sans coordinateur ni responsable en dernière instance ».
Au demeurant, le propos du livre s’applique avec la même pertinence à d’autres secteurs que celui de l’habitat car, sur quasiment tous les secteurs, plane le spectre de la bérézina. Qui donc cherche à connaitre les rouages de la mécanique conduisant à l’énorme gâchis qui s’étale à perte de vue sur nos routes, nos ponts, tant en ville que dans nos campagnes ; sur nos écoles, nos hôpitaux, logements sociaux, aéroports, les « projets structurants », notre stade le plus emblématique, etc. les trouvera brillamment exposés dans Habitat et démocratisation au Cameroun. Et qui mieux est, une immersion dans Habitat et démocratisation au Cameroun permettra à qui l’entreprendra de saisir dans toute sa clarté le modus operandi d’une gouvernance calamiteuse : la neutralisation du « débat », notamment autour des questions où se trouve parfois engagé le pronostic vital de la nation.
Roger Esso-Evina
Douala, Cameroun
Notes
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1 A l’époque, l’auteur en dénombre 200 chantiers abandonnés à travers le territoire National, et conclut à une « faillite en béton ». Avec, comme point de mire, l’Immeuble de la mort (11 étages) en plein Yaoundé, Place de la Poste Centrale. Aujourd’hui terminé après vingt ans de travaux, il pourrait être valablement remplacé par le Stade maudit d’Olembé (CAN 2021, 60 000 places) …
2 Poste que Philippe Bissek a occupé dans ce département sous le règne de Ferdinand L. Oyono. Il en démissionnera et sera remplacé par l’interviewé.
3 Mongo Beti à Yaoundé (1991-2001), Editions des Peuples Noirs, Rouen, 455 pages, 2004.