Quentin JARDON, Alexandria : les pionniers du web, Gallimard, 2019, 243 p

L’histoire décrit une longue quête en vue de réaliser une interview avec Robert Cailliau, ce belge (originaire de la province de Limbourg) émigré au CERN à Genève pour le meilleur et pour le pire ! Le livre raconte comment les USA (via le MIT) se sont arrogés le contrôle du Web via la création du W3C (et du débauchage de Tim Berners Lee, l’anglais de service) en accordant un strapontin à l’INRIA.

Le World Wide Web (ou WWW) est un « hypermedia » ! Il affiche des « pages web » (documents numériques), organisées autour d'une page d'accueil (jouant un point nodal pour la navigation à l'aide des liens hypertextes) et articulées autour d'une structure d'accueil appelée «site web».

Le journalise Quentin Jardon s’est penché sur les origines européennes et les circonstances qui en ont généralisé l’usage actuel. Dans sa longue quête, il s’est focalisé sur Robert Cailliau, le discret co-fondateur aux côtés de l’Anglais rayonnant Tim Berners-Lee. En cherchant à comprendre cet effacement, en remontant aux sources et en reconstituant le déroulé des faits, il décrit par le menu une saga qui n’a guère défrayé la chronique et qui a assuré aux Etats-Unis une position dominante dans le domaine des moyens de communication. De fait, aux USA certains avaient flairé au début des années 90 que le futur se situait dans des sociétés capables de manipuler les symboles ! Du fait de cette maîtrise elles ne seront plus des multinationales, mais bien des entreprises universelles.

Et c’est bien là que nous sommes aujourd’hui avec un Google hégémonique et qui a imposé sa logique d’une informatique propriétaire et surtout rentable ! Malgré les nombreux problèmes rencontrés comme le stockage qui détruit la relation entre le producteur de l’information et le fournisseur du service (authenticité, véracité, non répudiation), son coût exorbitant (data centers), l’absence de transparence, l’apparente «gratuité» du service (payé par quelqu'un d'autre pour une bonne ou une mauvaise raison), ou encore l'effectivité (peut-on accepter que l'existence d'un "artéfact" soit liée à un système propriétaire) ... rien ne semble pouvoir arrêter la machine !

Mais revenons à la trame du livre ! Belge d’origine installé dans le Jura, Robert Cailliau a décidé lors de sa retraite en 2013 de ne plus faire de déclaration publique. C’est le fil rouge de cet ouvrage ... il nous décrit par le détail les hauts et les bas d’une enquête qui côtoie le CERN, (Organisation européenne pour la recherche nucléaire, le plus grand centre de physique des particules du monde), la Commission Européenne, le MIT (Massachusetts Institute of Technology est un institut de recherche américain et une université, spécialisé dans les domaines de la science et de la technologie), l’INRIA (Institut National de Recherche dédié aux sciences du numérique), NETSCAPE(Marc Andreessen avec Mosaic), MICROSOFT (avec Bill Gates et son Explorer gratuit), .. ...

Lundi 13 mars 1989 : l’informaticien britannique Tim Berners-Lee dépose dans le bureau de son supérieur un document de quelques pages, sobrement intitulé « Gestion de l’information : proposition ». Tim Berners-Lee constate qu’il est malaisé d’échanger et d’accéder aux innombrables publications scientifiques éparpillées dans le monde entier. Pour y parvenir, l’article suggère l’association de deux technologies qui sont l’internet (qui permet à des ordinateurs de s’échanger très rapidement des informations au moyen d’un réseau, indépendamment de leur emplacement) et l’hypertexte (un concept permettant de relier des documents entre eux).

Mais ce document proposé par Tim Berners-Lee est incompréhensible. Son patron n’est pas vraiment convaincu : « Vague, mais réjouissant », se contente-t-il d'annoter poliment.

En 1990, le supérieur hiérarchique découvre que Robert Cailliau a conçu un système similaire de son côté et il propose aux deux hommes de collaborer en vue de la clarification du document originel. La nouvelle « proposition » commune est l’acte de naissance du WWW (World-Wide Web)

Mais le travail de programmation nécessaire dépasse de loin les moyens humains et techniques dont ils disposent. De plus ce n’est pas vraiment le cœur de métier du CERN qui a d’autres neutrons à fouetter avec son programme d’accélérateur de particules.

Multipliant les déplacements, les contacts et les conférences, Robert Cailliau tente de convaincre la Commission européenne en vain ! Le projet intitulé « Alexandria » (en hommage à la grande bibliothèque détruite jadis par les flammes !) ne rentre pas dans les grands axes de la recherche de l’époque ! En désespoir de cause, ils acceptent le dépôt des résultats en l’état dans le domaine public, tablant sur une mobilisation et un développement en mode Open source

Mais la vision est bien différente de l’autre côté de l’Atlantique ! Animés par d’autres objectifs nullement utopistes, le MIT a flairé la bonne affaire. À force de promesses, ils parviennent à convaincre Tim Berners Lee de quitter le CERN pour prendre la direction du W3C qui est en gestation ! Les tentatives de maintenir un ancrage européen via une gestion bicéphale sont faibles, des sombres questions de budget aboutiront à offrir à l’INRIA un strapontin dans une organisation qui n’avait manifestement aucun avenir pour les Institutions européennes ! Malgré les efforts déployés par certains responsables, le Web va être labellisé US ! Il va devenir accessible d’abord via des logiciels payants (NETSCAPE) puis gratuit (MICROSOFT) ouvrant le règne des Google, Facebook, Instagram et Amazon. Que de concessions par rapport à l’idéal initial qui passe aujourd’hui pour une utopie !

Pour autant Tim Bernes Lee n’a pas baissé les bras, contrairement à Robert Cailliau ! Il a contribué à la normalisation via le W3C d’un WEB 3.0. L’idée centrale de cette initiative aussi appelée Web sémantique est de rendre la signification (le signifié) du contenu Web accessible et traitable par la machine. Le Semantic Web crée des langages interprétables par des machines sur la base issue des sciences cognitives. Il y a réduction de la distance entre une approche humaine et une approche machine avec pour cette dernière la capacité de traiter des millions de données en un temps record. Cela permet le développement d'outils et de systèmes sophistiqués qui peuvent fournir des fonctionnalités beaucoup plus élevées au soutien des activités humaines sur le Web comme de navigation dans des représentations contextualisées (des graphes). Un combat que l’UNESCO pourrait mener au nom de la Science, de l’Education et de la Culture !!!

À l'occasion du 30ème anniversaire du WWW, au début de l'année il a présenté une technologie open-source appelée Solid - et une startup appelée Inrupt en vue de la commercialiser. Celle-ci est conçue pour soustraire les données aux mains de ceux qui les exploiteraient pour des publicités ciblées et des manipulations politiques. En stockant ces données dans des dépôts en ligne appelés Solid pods - contrôlés par les internautes et qui leur permettraient de les partager avec les tiers de leur choix. Car dit-il : « Le financement par la publicité n'est pas la solution », ce qui signifie un retour au Web « payant » gage de démocratie ... ce n’est pas gagné !

Enfin il reste à se pencher sur cette dénomination curieuse que Robert Cailliau voulait pour son projet : "Loki", une référence à un dieu de la discorde dans la mythologie nordique, père de plusieurs monstres, ... de quoi qualifier l’actuel brouillon, en attendant un hypothétique "IPVe" conforme aux lois européennes et respectant l’espace privé ! On peut toujours rêver !!!

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