Macron : un Thatcher pour nos temps ?

Quand va-t-on enfin comprendre que le service public est fondamentalement incompatible avec la notion de rentabilité comptable ? Pendant combien de temps encore le bon peuple acceptera-t-il de jouer le jeu ?

J’avoue que, pendant la campagne présidentielle, j’étais prêt à accorder le bénéfice du doute à Macron. Ses connaissances du monde bancaire, me disais-je, lui permettraient de mieux les combattre. Penses-tu !

C’est son interview avec Forbes Magazine (le 13 avril 2018) qui m’a mis la puce à l’oreille, et plus particulièrement une petite phrase : « I will not abandon or diminish the ambition of the reform because there is no other choice. » J’ai fait tilt tout de suite, car il s’agit là de l’écho exact du slogan sans cesse martelé par la redoutable Mme Thatcher : « There is no other way ». Ce fut dans les années 1980, alors qu’elle commençait le démantèlement du service public, en prétextant que la société civile n’existât pas.

En fait, on dirait que Macron n’a rien compris de ce qui se passe outre-Manche depuis les années 80. La privatisation à tout va et la vente d’industries stratégiques à des prix bradés, l’introduction d’une fausse concurrence aux seuls bénéfices des actionnaires, la transformation d’une économie de production en un système rentier — qu’est-ce que ça a donné ? Une société entièrement structurée autour non point de la solidarité mais de la confrontation ; une société où la loi du plus fort règne sur tout ; une société où l’écart entre les riches et les pauvres croît plus vite que partout ailleurs sauf aux Etats-Unis — et Dieu sait si c’est une référence ! — ; une société prête à croire, enfin, qu’il est dans son intérêt de quitter la deuxième puissance économique mondiale qu’est l’UE ! Macron n’aurait rien compris de tout cela ?

Vendre ADP, à quoi ça rime ? Ce sont de véritables plaques tournantes qui alimentent les artères du pays. Ils relèvent du service public au sens propre du terme : le pays en a besoin et la nation en profite. Même les Etats-Unis — pas franchement friands de l’intervention étatique ! — gardent le contrôle de leurs 14 000 aéroports entre les mains d’un gouverneur d’état. Que diable viendrait voir le privé là-dedans ? Regardez les chemins de fer britanniques : service dégradé, équipements mal (voire pas) entretenus, vastes dividendes pour les actionnaires, et le tout subventionné par le trésor public !

EdF aussi ? Allez, vas-y, tant qu’à faire !

Mais bon sang, quand va-t-on enfin comprendre que le service public est fondamentalement incompatible avec la notion de rentabilité comptable ?

Quant à la suppression de l’impôt sur les bénéfices sortant du pays, j’en reste bouche bée…

Mais… attendez ! Se peut-il que Macron ait très bien compris sa leçon anglaise. Peut-être a-t-il appris, justement, qu’on peut faire tout le mal qu’on veut — mentir, enrichir les potes industriels et bancaires, marcher sur les espoirs et la dignité du bon peuple —, pourvu que les conventions empêchent qui que ce soit de nommer l’éléphant dans la pièce. Après tout, quiconque s’offusque de la nudité de l’empereur avoue qu’il s’est fait prendre pour un imbécile. Or, c’est là l’essentiel des revendications des Gilets Jaunes. On le voit sur les pancartes : « Arrêtez de nous prendre pour des cons ! »

Voilà ce qui explique la réaction hystérique de Macron au mouvement des Gilets Jaunes : l’escalade disproportionnée des armes fournies aux forces de l’ordre ; la diabolisation à outrance des Gilets Jaunes ; le passage en force de législation susceptible d'interdire toute manifestation, quelle qu’en soit la raison d’être ; l’exagération des chiffres à l’échelle Trumpienne, en contradiction flagrante des informations fournies par ses propres services de renseignements. Il panique.

Pourquoi ? Parce qu’il sait que l’édifice sociétal repose sur l’acquiescence des « ces gens-là » qui sont, tout comme l’étaient les enfants de ma cohorte, censés n’être ni vus ni entendus. Mais maintenant ils sont dans la rue, par dizaines de milliers, semaine après semaine, scandant leur ras-le-bol : un rappel paisible mais déterminé, et surtout visible, qu’en bas de ce système pourri il y a de vrais gens qui vivent une vraie misère.

Il n’y a pas d’autre choix? “No other way”? A vrai dire, Thatcher avait raison, Macron aussi. Seulement, l’une comme l’autre ils se sont bien gardés d’achever la phrase: « …qui permette aux riches de devenir beaucoup plus riches très vite. »

Mais pendant combien de temps encore le bon peuple acceptera-t-il de jouer le jeu ?

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