Climat : Le point de non-retour serait-il déjà derrière nous ?

Les rapports scientifiques sur l’effet du CO2 atmosphérique se succèdent depuis plus d’un demi-siècle. Celui de Roger Revelle publié en 1965 a tellement marqué le Président Johnson que ce dernier en a averti le Congrès. En 1988, c’est le témoignage de James Hansen devant un comité du Sénat qui a poussé l’ONU a créer le GIEC.

Hélas, le GIEC, tenu en laisse par les politiques, allait jouer dans la couleur des « marchands de doute » pendant 30 ans de par son refus de dire les choses clairement. Son rapport AR5 publié en 2013, par exemple, ne tiendrait même pas compte de la fonte de calottes glaciaires sous prétexte qu’il manquait suffisamment de données. Il a fallu attendre son rapport intermédiaire d’octobre 2018 pour qu’il prononce enfin une échéance réaliste : pour éviter le pire du pire il fallait réduire nos émissions de CO2 radicalement dans le 12 ans à venir. Quelques semaines plus tard, le 4eNational Climate Assessment publié par l’U.S. Global Change Research Program, libre de toute interférence politique, disait la même chose encore plus clairement. Ce furent deux gros pavés dans la mare de la complaisance politique, mais le business as usual a eu vite fait d’effacer les quelques frémissements à la surface de l’eau. En France, Macron a même fait marche arrière sur les mesures (déjà inadéquates) envisagées pour combattre le changement climatique. Quant aux médias, ils s’obstinent à évoquer le réchauffement climatique, faisant preuve ainsi de n’avoir rien compris. Lorsqu’ils daignent en parler ! Aux Etats-Unis les grandes chaînes d’informations ont consacré en tout en pour tout 246 minutes au changement climatique pendant toute l’année 2018. Aujourd’hui, le 15 mars 2019, on peut espérer voir un million de jeunes dans les rues de par le monde. C’est admirable. Mais je crains que ce soit trop tard.

Les effets de la perturbation climatique sont devenus indéniables pour quiconque ne s’aveugle derrière un négationnisme dogmatique. Rien de laisse croire, ni même espérer, que les grandes puissances seront bientôt prêts à envisager des mesures d’adaptation/mitigation à l’échelle du problème. C’est le business as usual qui l’emporte haut la main. D’autant plus que les mots ont changé de sens : les « grandes puissances » ne sont plus les nations souveraines ; ce sont maintenant les multinationales prédatrices et le système financier global auquel ils ont donné naissance. Ce dernier est devenu un monstre tout puissant que plus personne n’est en mesure de contrôler. L’un dans l’autre, nous sommes sur une trajectoire qui nous conduit droit vers un réchauffement global d’ordre de 4 à 5°C d’ici à la fin du siècle ! C’est-à-dire vers la fin de la civilisation telle que nous la connaissons.

La science a beau être parfaitement claire, le pouvoir des négationnistes n’en reste pas moins immense… et néfaste.

Cette étude récente publiée dans Society and Natural Resources vient confirmer ce qu’on pouvait soupçonner depuis quelques années. Elle vise « la relation entre les idéologies conservatrices et la négation du changement climatique, et le rôle modérateur d’un intérêt pour la politique dans ces relations » [ma traduction]. Par ailleurs, basé à Chalmers University of Technology, en Suède, le premier réseau mondial de recherche global sur le négationnisme a été établi. Selon Martin Hultman, Associate Professor : « Dans ce domaine, deux puissants regroupements se sont alliés — l’industrie extractive et les nationalistes de l’Extrême Droite » [idem].

C’est un regroupement redoutable : les certitudes amorales des uns sont financées par les ressources inépuisables de l’autre, tous deux agissant sans scrupule aucune.

Soyons clairs, ces gens-là sont les bad guys. Ils sont extrêmement bien organisés et ils ont mis en place une stratégie simple, méchante et terriblement efficace. Peter Sinclair explique :

Ce que nous constatons dans le ‘midwest’ c’est le débarquement de ‘flash mobs’ lors des réunions de commissions municipales où les débats se déroulent habituellement d’une manière quasi somnolente. Les voyous agissant en bande interrompent sans cesse et parviennent à menacer, à intimider des élus locaux qui n’ont point l’habitude de la méchanceté organisée. [Mon adaptation]

Conclusion : les bad guys jouent la méchanceté à fond. Ils sont prêts à attaquer les bases de l’opinion publique avec des méthodes de voyous, et ils ont un effet immédiat sur le terrain. En plus, depuis des décennies, leurs troupeaux d’avocats harcèlent les scientifiques sans cesse. Leurs abus systématiques du système juridique sont une menace sinistre et permanent pour quiconque ose exprimer une opinion basée sur les faits. Aussi ont-il réussi à neutraliser les média, il y a déjà longtemps de ça et avec une facilité déconcertante : il a suffi de les menacer de poursuites juridiques sans cesse et très coûteuses s’ils refusaient de présenter « les deux côtés du débat », alors que débat il n’y en avait point. Ils sont organisés pour un combat qu’ils entendent gagner en déployant tous les moyens nécessaires. La question morale ne se pose pas.

Nous, les good guys, jouons selon les règles. Nous faisons des études qui durent des mois et des années, dont les rapports, rédigés avec toutes les réserves imposées par le langage scientifique, sont réduits à quelques platitudes simplistes par les média et facilement détournés en fake news. Nous ne disposons pas des centaines de millions – voire des milliards – de dollars qu’il faudrait jeter dans la lutte contre les mensonges et autres attaques déloyales. Nous ne savons pas former nos bataillons.

Bref, nous n’avons aucune chance de gagner la bataille de l’opinion publique ; nous ne pourrons pas exercer la nécessaire pression sur les décideurs ; et le réchauffement global poursuivra sa monté exponentielle.

Entre-temps, un nouveau rapport publié début février 2019 révèle que les grands glaciers de la région Hindou Kouch-Himalaya fondent beaucoup plus vite que prévu, mettant en danger les vies d’au moins un milliard de personnes vivant en aval, d’ici à la fin du siècle, voire avant.

Je crains fort que le fameux « tipping point » soit déjà derrière nous. C’est à chialer…

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