Climat : l'abdication des medias

Il y a belle lurette que je ne regarde plus les « infos » à la télé. Je me suis même fâché (et j’ai échangé des courriels) avec Arte, suite à une page climat où le poids des omissions dépassait de loin celui du contenu. Pourtant, lorsqu’il arrive quelque-chose d’exceptionnellement important, je veux savoir comment le sujet est présenté au grand public. La COP24, par exemple...

On est dans la 14e minute (14:05 pour être précis) du journal de 20h sur FranceTV2, le dimanche 16 décembre, et Laurent Delahousse vient, enfin, d’ouvrir la page COP24, sujet auquel seront accordées 5 minutes et 10 secondes.

« Dans l’actualité aussi, le soulagement en Pologne pour les acteurs de la COP24. L’accord […] a été signé dans un contexte du financement des politiques environnementales que l’on sait très difficile. »

Soulagement ? Vraiment ? Si soulagement il y a, c’est parce qu’un accord « a minima » a pu être signé, malgré le sabotage systématique des quatre grands acteurs que sont les USA, l’Arabie Saoudite, le Koweït et la Russie. Ceux-ci ont réussi à faire en sorte que la COP accouchât, une fois de plus, d’un rapport édenté. Notons aussi qu’avec ce contexte du financement des politiques environnementales que l’on sait très difficile, Delahousse ramenait le débat, subtilement, vers un contexte franco-français alors que les vrais enjeux sont de nature globale. Enfin, passons…

Nous en sommes à 14:24 et Delahousse présente une collègue spécialisée dans les questions de climat, en lui demandant : « Où en est-on aujourd’hui, concrètement ? » La pauvre Mathilde dispose alors de 30 secondes pour résumer des millions de pages de recherches. Sa meilleure réponse aurait été : « Dans la merde. » Mais, bravement elle y va. Des chiffres, des graphiques, des images volent dans tous les sens, accompagnés de commentaires débités à la mitrailleuse, et quand elle arrive, haletante, à la fin de son segment, je n’ai strictement rien compris.

Delahousse lance sa deuxième salve : « Et quelles sont les conséquences déjà, concrètes, de ce réchauffement climatique ? »

Bon sang de bon Dieu ! Ce grand communicateur, ce pourvoyeur d’information auprès de la population française n’a toujours pas compris qu’il s’agit d’un réchauffement global avec impacts divers et variés sur le climat !

Cette fois-ci, Mathilde a 35 secondes et elle se défend bien.

Mais Delahousse a encore une grenade dans la poche. « Mathilde, une dernière question : est-ce, comme certains l’affirment, un combat déjà perdu d’avance pour la planète ? »

Mais non, mon p’tit Laurent, la planète, elle, s’en fout. Elle continuera à tourner paisiblement autour du soleil, suivant la bonne, vieille mécanique newtonienne, et d’ici à 500 mille ans d’autres écologies auront évolué. Mais des millions d’espèces, regroupant des milliards et des milliards d’individus, vont mourir péniblement. Quant à Homo sapiens, même si notre survie reste envisageable, la destruction de notre civilisation est assurée.

Mathilde n’a que 20 secondes. Elle botte en touche, passant la parole à Greta Thunberg, la Suédoise de 15 ans, qui n’hésite pas à mettre les grandes personnes devant leurs responsabilités.

16:12 – et la page COP/climat a déjà duré plus de deux minutes ! Vous vous rendez compte ? Mais que va-t-on faire des trois minutes restantes ? Eh bien, on va les consacrer à une technologie émergeante, susceptible de transformer les feuille mortes en méthane et en fertilisants. Plein de jolies images familières, bien de chez nous, et à mille lieux des enjeux de la COP24.

19:16 et Delahousse tourne la page.

Plus tard j’ai demandé à ma compagne ce qu’elle avait retenu de ces cinq minutes. « Rien. Pas d’infos. Un truc sur les feuilles mortes et la chimie que je n’ai pas compris. »

Tout à fait, madame. Et pourtant…

Les media ont pour mission, entre autres, de pointer du doigt les choses qui ne vont pas et de les apporter à l’attention du téléspectateur. Et ce de façon à ce M & Mme Dupont puissent comprendre le contexte, l’envergure et l’urgence de ce qui ne va pas. Si cela nécessite d’éduquer des millions de Dupont, alors qu’à cela ne tienne.

Je reconnais qu’on ne peut pas consacrer la totalité du JT au changement climatique, mais pourquoi pas, par exemple (pour rester dans le contexte France TV2), remplacer l’émission People qui suit le JT, par un quart d’heure de documentation sur le dérèglement du climat.

Au bout d’une semaine, Mathilde, libérée des questions à la con d’un Delahousse, de la contrainte de limiter ses interventions à quelques dizaines de secondes, et d’une ligne éditoriale qui l’incite à « y aller mollo », saurait nous donner une réponse autrement plus claire et pertinente à la question : « Où en sommes-nous ? »

Il est un fait que l’humanité se trouve face à la plus grande menace existentielle qu’elle n’ait jamais connue. Oui je dis bien un fait car la communauté scientifique tout entière s’accorde à le dire.

Dans la foulée de cette émission sur FrancTV2, et dans un souci de me purifier l’esprit, j’ai jeté un œil dans les sites du Guardian et de Mediapart.

Le premier titrait : « “UN climate accord 'inadequate' and lacks urgency, experts warn” » suivi d’un article de 600 mots dont la conclusion fut que “…in order to avert a climate crisis that scientists say will cause greater economic, social and natural disruption than anything in humanity’s history.”

Le second me proposait, sur trois pages, l’analyse du pinaillage rédactionnel ayant permis aux quatre saboteurs d’arriver à leur fins.

Mais combien sommes-nous à prendre le temps d’aller chercher ces infos-là ? Pire, combien somme-nous à en savoir assez pour faire un jugement sur la manière dont la question est présentée au grand public ?  

L’assemblée internationale la plus importante de l’année fut une farce, et cette page de soi-disant « informations » en fut la caricature. Hélas, il ne s’agit pas d’un cas isolé. Le commun des mortels, qui compte pour ses informations sur le JT (quelle que soit la chaîne) et/ou Le Parisien ou la presse régionale, ne peut pas se forger une opinion valable sur l’envergure du problème posé par le dérèglement climatique.

C’est proprement scandaleux.

Mais comment expliquer ça aux gens de bonne volonté, qui ont la lucidité et l’honnêteté intellectuelle pour dire : « Je sais que je n’en sais pas assez pour faire un jugement » ? Comment les convaincre que « nous » avons raison et que le début de la fin du monde, c’est pour 10 ans ? « Nous » qui ne sommes pas scientifiques mais sommes suffisamment scientifiquement lettrés pour comprendre l’importance de leurs conclusions.

Des bourgeois (le terme n’est pas péjoratif) qui ont travaillé et travaillent encore pour s’assurer un avenir confortable et bien mérité, dont la durée se mesure en décennies ; ces gens qui ont toujours suivi les règles, payé leurs impôts, fait carrière et se soucient maintenant de l’avenir de leurs petits-enfants –comment les convaincre qu’ils doivent mettre leur « acquis » entre parenthèses et descendre dans la rue en exigeant que « tout change » ?

Je les comprends. Accepter le dérèglement climatique et les courbes exponentielles de ses impacts remet brutalement en cause la linéarité de leur vie. Cela revient à leur demander de changer d’optique, d’abandonner la perspective locale (franco-française) et de tout repenser d’un point de vu global. Là. Maintenant. Tout de suite.

Delahousse et ses compères ne vont pas les aider à sauter le pas.

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