Habiter la Terre, un apprentissage en trois étapes.

L'éducation populaire passe par trois étapes essentielles : la prise de conscience, l'émancipation, l'acquisition de compétences pour l'action.

 

En fait, entrer dans l’éducation populaire, c’est entrer dans un processus. C’est un processus dans lequel on fait le choix de s’inscrire ou alors, un peu par hasard, on tombe dedans et on y reste parce qu’on s’y sent bien… on y trouve de l’intelligence. Après, cela peut durer toute la vie. Oui en fait, quand on a mis le doigt dedans et bien ça dure toute la vie. Ce n’est rien d’autre qu’un processus d’éveil. L’éducation populaire est un chemin vers l’éveil, l’éveil de l’individu et l’éveil des communautés, pour le bien des territoires, à n’en pas douter.

Parce qu’on sert à quelque chose

Sur ce chemin, il y a trois étapes essentielles. Au tout début, il y a la prise de conscience, elle agit comme un déclencheur, puis c’est l’émancipation, on se déconditionne et enfin c’est l’heure de s’outiller ou de s’armer, comme on voudra, pour agir dans le monde. Ensuite il y aura d’autres prises de conscience sur d’autres sujets, puis d’autres émancipations et d’autres acquisitions d’outils. En réalité, on n’en a jamais fini de devenir libre, ni jamais fini de s’assurer qu’on n’est pas dans l’illusion et que oui, on sert bien à quelque chose.

Prendre conscience

Il s’agit d’abord de prendre conscience. Oui juste se rendre compte. Tout simplement, parce que la plus part du temps on ne se rend pas compte tant on est pris dans ses propres habitudes. On fait comme les autres. Notre milieu social et culturel a une immense influence sur nous-mêmes, nous ne le savons pas ou si peu, nous l’oublions. Nous sommes avant tout un produit de notre milieu. On est dans l’habitude comme on est dans l’ornière, on ne voit pas loin, on a le nez dans le guidon, on est dans des automatismes et on accepte sans y réfléchir nos propres comportements et ceux des autres. Prendre conscience que non décidément, elle ne tient pas debout cette histoire de religion, qu’on joue au foot et qu’on n’aime pas vraiment ça, qu’on rit - plus ou moins – à des blagues qu’au fond on ne trouve pas drôles, qu’on mange beaucoup de viande, qu’on a des comportements machistes, qu’on regarde la télé comme un zombi, qu’on est citoyen d’un pays où l’on a plaisir à tuer des taureaux par jeu, à piéger les oiseaux à la glue, à déterrer les blaireaux… que parfois encore, on croit encore ce qu’on nous dit… comme ça sans filtre juste peut-être parce qu’on à envie d’y croire. Mais qui suis-je ? Et qu’est ce que ce monde ?

Une exigence qui vient

Prendre conscience, c’est se rendre compte à quelle sauce on est mangé. C’est ouvrir les yeux, ne jamais baisser la garde et toujours se remettre en question. Prendre conscience est le fruit d’une vigilance permanente, le fruit d’une haute exigence envers soi-même. Nous sommes nos propres éducateurs, nous sommes nos propres maitres, inutile d’en chercher un en dehors de nous-mêmes. Des trois maitres qui nous dominent toutes et tous : moi-même, les autres et la nature, le premier est celui que nous avons à portée de main. Celui sur lequel nous avons en définitive tous les droits, nous nous appartenons à nous-mêmes, ce qui peut-être parfois notre seul luxe ici-bas. Quand j’ai pris conscience parce qu’un mot, une rencontre, un évènement ou autre chose a touché mon cœur, je ne suis plus comme avant, j’y pense et quelque part au fond de moi il y a comme une exigence qui nait… celle de l’action. Le voilà le germe, le changement a déjà commencé… ouvrons le chemin.

Notre inachèvement

C’est bien de se rendre compte, d’avoir pris conscience, mais ce n’est pas parce que je prends conscience que les choses sont réellement différentes pour moi. J’ai bien pris conscience mais ce n’est encore qu’une pensée, cela ne se traduit pas encore comme une réalité. Toutes et tous nous sommes des êtres conditionnés et l’enjeu numéro un est de se déconditionner. Se déconditionner pour devenir libre. Accepter la soumission à l’autorité, sans interroger sa légitimité est sans doute le pire des conditionnements – on aime tant les poètes sans doute parce qu’ils sont comme les enfants et les bêtes sauvages, de nous tous les moins conditionnés du monde - Paulo Freire qu’on peut classer sans aucun doute dans le top 10 des pédagogues du XXème siècle disait : « Il s’agit de reconnaitre que nous sommes des êtres conditionnés mais non des êtres déterminés, programmésj’aime être humain car, inachevé, je sais que je suis un être conditionné, mais conscient de l’inachèvement, je sais que je peux aller plus loin. Telle est la différence profonde entre l’être conditionné et l’être déterminé…[1] »

Quand la connaissance vient remplacer l’ignorance.

Un enfant de paysan en Bretagne dans les années 60 joue du lance pierre et tue les oiseaux. Et puis un proche, qui a vécu ses propres expériences et rencontres, lui glisse un mot ou deux qui le mettent en doute sur sa pratique. Un jour d’un coup de maitre, faisant preuve d’une grande habileté, à 20 mètres, il tue une chouette hulotte, il a peut-être 15 ans. Choqué de voir ce magnifique oiseau mort par sa faute, par son jeu, par son inconséquence … il sombre dans la honte la plus profonde… Il a détruit la beauté, c’est une évidence… son émotion est vive, il a de l’effondrement en lui. Il ne peut pas rester du coté de ceux qui détruisent la beauté, c’est une évidence… C’est alors qu’il fait un des choix essentiels de sa vie, il laisse le lance pierre pour des jumelles, il s’empare du Peterson[2] rentre avec avidité et bonheur dans le monde de l’ornithologie et voilà notre homme déconditionné pour de bon. On peut le dire, la connaissance est venue remplacer l’ignorance, c’est ça l’éducation populaire.

Emancipation, autonomie, créativité

Se défaire des prêtres, se défaire des maîtres, se défaire des adjudants, se défaire des chefs et des patrons….se défaire de toute autorité non reconnue… errer… se reconnaitre le droit à l’errance… multiplier les rencontres et les expériences, exercer son esprit critique en toute circonstance….puis reconstruire ses propres repères, trouver sa voie en apprenant à être vivant, à être humain, à être citoyen, tout en s’inscrivant progressivement dans le produire et consommer… apprendre un métier. Qui saurait mieux que moi ce qui est bon pour moi ? Inutile d’attendre 18 ans pour cela. L’éducation populaire avec l’émancipation, c’est l’autonomie et la créativité qu’elle met au pinacle.

Plus je suis libre, plus je suis responsable

Enfin c’est bien d’avoir pris conscience d’un certain nombre de choses, puis de s’employer à ne pas rester enchainé à ce qui nous tient dans l’ornière, mais à quoi bon… en quoi cela serait-il utile ? Nous sommes sujets de nos territoires, nous sommes sujets de notre temps, nous appartenons au monde et à la société des humains et bientôt nous serons morts. Nous sommes de l’humanité et de la nature, c’est comme un magnifique paradoxe - plus je suis libre et plus je suis responsable -. Plus je suis libre et plus je sais trouver ma juste place dans le monde, la mienne, celle qui me convient, celle qui me va bien. A quoi bon être libre pour rester les bras ballants ? Il y a tant à faire…

S’armer

Les enjeux sont là devant nous, les fronts où l’engagement nous attend sont multiples. Avec la liberté voilà que sonne l’heure des choix. A quoi je consacre ma vie ? Il y a tant à faire pour la femme ou l’homme honorable… le climat, la nature, la faim, les enfants, les migrants…. Ou autrement dit, en plus de la liberté : la justice, l’équité, l’intelligence, le respect, la beauté, la sincérité… Pour cela, pour tout cela, ça ne fait aucun doute, il faut se battre. Il s’agit bien avec l’éducation populaire de faire vivre la vielle formule – armer l’esprit pour désarmer la main – savoir, comprendre, agir… voilà ce que nous avons à faire. Alors à chacune et chacun de faire ses choix, d’apprendre le droit, ou de danser ou de réparer un corps, d’apprendre à animer un débat ou à se pencher sur la première pervenche, s’émouvoir de l’arrivée des hirondelles et savoir le partager, aider un enfant qui l’a décidé à apprendre à lire, à dire ce qu’il a à dire, l’aider à devenir lui-même.

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