RWANDA : DANS QUELLES CONDITIONS LES SCIENCES SOCIALES PRODUISENT-ELLES DU SAVOIR ?

Le 25 septembre 2017, une tribune parue dans le Monde, prenait à partie un livre écrit par Filip Reyntjens. Ce faisant, elle mettait à nouveau en scène les controverses entre chercheurs sur le Rwanda. Lecteur amateur sur le sujet, je propose ci-dessous quelques éléments pour comprendre pourquoi la recherche est si difficile à mener là-bas et si compliquée à exposer ici.

PS le 11 octobre 2017 :

Filip Reyntjens a publié une forme de "droit de réponse" que Le Monde semble pas lui avoir accordé ... sans lui refuser franchement :

https://blogs.mediapart.fr/fatimad/blog/111017/le-difficile-debat-sur-le-rwanda-en-france

PS le 20 octobre 2017 :

Marc Le Pape a écrit un texte d'abord publié par The Conversation puis repris par Le Monde Afrique :

https://theconversation.com/ecrire-sur-le-rwanda-les-compagnons-de-route-du-president-kagame-85546

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/10/20/genocide-des-tutsi-la-mise-en-cause-de-l-historien-filip-reyntjens-est-une-tentative-d-intimidation_5203889_3212.html?xtmc=rwanda&xtcr=3

Contexte :

1/ Une tribune parue dans Le Monde met en cause le travail de Filip Reyntjens dans son Que Sais-Je paru en avril dernier intitulé Le génocide des Tutsi au Rwanda :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/09/25/rwanda-le-que-sais-je-qui-fait-basculer-l-histoire_5190733_3232.html?xtmc=reyntjens&xtcr=1

2/ Cette tribune n’a pas donné lieu à un droit de réponse, mais il existe une réponse produite par Claudine Vidal et Marc Le Pape, autres spécialistes du sujet :

https://blogs.mediapart.fr/fatimad/blog/300917/reponse-un-proces-sans-instruction-contre-le-que-sais-je-de-filip-reyntjens

3/ A la suite de ces deux textes, des discussions se sont engagées dans mon milieu professionnel, au terme desquelles il est apparu que l’intérêt pour le sujet était fort mais que le paysage historiographique était méconnu. De même, les termes du débat apparaissaient comme plutôt obscurs et confus pour ce qui concerne la France, et absolument inconnus pour ce qui regarde les publications étrangères.

4/ Ayant un peu lu sur le sujet, je suis de ceux qui pensent que le principal problème au progrès de la connaissance sur le sujet du génocide des Tutsi et des nombreux massacres de masse contenus dans la période 1990-1999 au Rwanda et dans les pays voisins ne réside pas dans l’action incessante de négationnistes influents (dont Reyntjens serait une des figures de proue). Le problème se trouve plutôt dans la difficulté générale (exacerbée au Rwanda il est vrai) de « mener enquête » après que le vainqueur absolu d’un conflit a décidé du « dominant narrative » (dans lequel le génocide est la pièce principale, mais certainement pas la seule) et utilise celui-ci comme un outil de légitimation.

5/ Dans ces conditions, contourner / se détourner de / contester le « dominant narrative » (quitte à y revenir une fois l’enquête menée) devrait être un réflexe pour qui souhaite faire un travail effectif de compréhension. Reyntjens (il est très loin d’être le seul) s’inscrit dans cette démarche.

Le contexte rappelé, je propose ci-dessous quelques éléments de lecture pour avancer sur quelques-uns des points soulevés lors des discussions évoquées, et surtout pour réfléchir aux conditions de production du savoir historique. Autant le dire tout de suite, la majorité des références avancées ne plaisent guère aux signataires de la tribune du Monde. Au terme de la présentation, je reviendrai donc sur le procès fait au livre de Reyntjens.

 

1/ Pour celles et ceux qui veulent TOUT savoir sur ce qui s’écrit sur le Rwanda :

Voici une bibliographie exhaustive tenue sur les années 1990-2016 par François Lagarde (universitaire français au Texas …). Où l’on remarque que le rapport éditorial passe de 80% « francophone » jusque 1994 à 80% « anglophone » depuis, avec une explosion des publications pendant les 10 années qui suivent le génocide, et une lente diminution depuis (c’est important, voir plus bas).

https://umr-developpement-societes.univ-paris1.fr/fileadmin/BibliographieRwanda1990-2011/RWANDA_1990-2011_Bibliographie_FL.pdf

Ce « travail de Romain » est un passage unique et indispensable pour un travail bibliographique de fond mais il ne dira pas grand-chose sur ce qui compte ou pas parmi les publications. Donc :

 

2/ Pour connaître les principaux ouvrages consacrés au génocide et à son environnement :

René Lemarchand (universitaire français en Floride …) a produit pour Jacques Sémelin un état des lieux de la recherche sur le Rwanda. Pourquoi avoir sollicité Lemarchand plutôt que d’autres, par exemple en France ? Parce qu’il est l’auteur de l’un des deux ouvrages de référence sur le Rwanda au XXe siècle (Rwanda and Burundi, 1970). L’autre ouvrage de référence est celui de … Filip Reyntjens, publié en 1985 (Pouvoir et droit au Rwanda 1916-1973).

L’article Rwanda. The state of research (2013) propose donc un aperçu thématique de la bibliographie consacrée au génocide. C’est le panorama le plus complet de la bibliographie disponible pour tout novice. Une fois lus les ouvrages proposés (et bien longtemps avant …) on a compris un certain nombre de choses. La simple lecture de l’article suffit même à poser au clair un certain nombre d’enjeux. C’est une lecture rapide, claire et indispensable.

http://www.sciencespo.fr/mass-violence-war-massacre-resistance/fr/document/rwanda-state-research

 

3/ Sur les conditions de recherche au Rwanda :

La recherche sur le terrain a été très riche dans les 10-15 premières années, mais depuis son intérêt a diminué. La raison principale est que le FPR, au mi-temps des années 2000, s’est aperçu que des chercheurs publiaient des données qui allaient contre « l’intérêt national ». Il a donc mis en œuvre une politique de sélection des chercheurs et d’encadrement des « terrains ». Evidemment, dans ces conditions, il n’est plus question des sujets qui fâchent. Voir par exemple :

Erin Jessee (2012) : Conducting fieldwork in Rwanda, Canadian Journal of Development Studies/Revue canadienne d'études du développement, 33:2, 266-274

Le résumé en français : « En dépit de nombreuses études critiquant le climat politique au Rwanda suivant le génocide, il est toujours possible pour des chercheurs de mener des travaux de terrain. Cela dit, les travaux doivent être sensibles à un environnement de recherche extrêmement politisé et doivent satisfaire les critères établis par le gouvernement du Rwanda. Cette note de recherche est visée comme un guide pour des chercheurs étrangers qui, à cause d’un accès limité à des informations actuelles sur les critères de recherche officiels, ont une compréhension limitée des attentes qui les attendent. »

 

4/ Des chercheurs interdits de Rwanda ?

Dans le même ordre d’idée, il est exact que des chercheurs sont interdits / ne sont pas bienvenus / ont été expulsés / ne peuvent plus mener leurs travaux / ou n’ont plus aucune raison de se rendre au Rwanda (sinon au risque de mettre en danger leurs fréquentations). Cela a surtout concerné les chercheurs « d’avant 1994 », qui connaissaient le pays, avaient des sources partout, et n’étaient pas dupes de ce qui se disait en public. Reyntjens dès 1995, puis Lemarchand, Prunier, Des Forges, Vidal, Guichaoua, Vansina … (c’est-à-dire les meilleurs connaisseurs du pays !) ont été/sont interdits ou ont renoncé à retourner.

Dans la nouvelle génération, Straus (voir plus bas) et Thomson sont les cas les plus connus. Thomson a décrit dans un texte son expérience de terrain, son arrestation et son expulsion :

Thomson Susan, témoignage, « les camps de rééducation ingando sont loin d’être des instruments de justice et de réconciliation. Observations d’une participante d’un camp ingando au Rwanda ».

 

5/ La recherche a-t-elle produit/produit-elle des savoirs sur la guerre et le génocide au Rwanda ?

Dans ces conditions, il va de soi que ce qui se publie depuis 10 ans fait un certain nombre d’impasses : conduite de la guerre et vagues de terrorisme par le FPR 1990-1994, attentat du 6 avril contre l’avion présidentiel, reprise de la guerre et nature de celle-ci (civile ? libération ? restauration ? conquête ? …), massacres de masse commis entre 1994 et 1999, assassinats politiques et éliminations d’opposants et de témoins au Rwanda, en Afrique et ailleurs, depuis 1990 et jusqu’à nos jours ….

Il n’en reste pas moins que ce qui s’est écrit dans la première phase est d’une très grande richesse et apporte des réponses à la plupart des grandes questions sur le sujet.

En tant que simple lecteur, je rejoins Lemarchand (voir plus haut) pour retenir deux ouvrages en particulier. Ils combinent le fait de s’appuyer sur les sources les plus originales, de proposer les analyses les plus stimulantes, et d’être très complémentaires.

* André Guichaoua, Rwanda 1994. De la guerre au génocide (La découverte, 2010)

L’ouvrage est parfaitement original au sens où il utilise des sources TPIR inédites auquel l’auteur a pu accéder grâce à son travail pour le tribunal. Maltraité en France, cet ouvrage, traduit en anglais en 2015, est considéré à l’étranger comme l’apport décisif qui permet de comprendre comment, au sommet de l’Etat, les prises de décision successives entre 1990 et 1994, mélange d’improvisations et de revirements tactiques pour répondre à des pressions contraires (FPR, opposition intérieure, communauté internationale, mais aussi crise sociale, gestion des personnes déplacées par la guerre …) ont conduit une camarilla à élaborer un « gouvernement intérimaire » qui leur a servi de paravent pour lancer le génocide en tant que moyen de guerre dans le but de rester au pouvoir.

L’auteur a construit un site internet adossé au livre. On y trouve nombre de documents inédits issus des procédures TPIR. Il s’est en outre donné les moyens de traduire l’ouvrage en kinyarwanda pour qu’il circule chez les premiers intéressés :

http://rwandadelaguerreaugenocide.univ-paris1.fr/

* Scott Straus, The Order of Genocide (2006, Cornell UP).

Ouvrage non traduit/non diffusé en France et c’est bien dommage. L’auteur a pu faire beaucoup « de terrain » au début des années 2000, en particulier en interrogeant en prison plus d’une centaine de génocidaires déjà jugés, et donc pour lesquels les réponses à ses questions n’avaient plus d’enjeu judiciaire. Il en a produit un ouvrage qui montre qu’à la base, dans les mobiles des massacres, la peur de la guerre qui arrive et le ressentiment suite à l’attentat contre Habyarimana sont centraux.

Les deux livres « base » et « sommet » sont très complémentaires et aboutissent au même constat : la dynamique de la guerre à tout prix a mené au génocide. Ajoutons que les deux auteurs écrivent et assument que c’est le FPR qui a descendu l’avion présidentiel (ils apportent chacun des éléments différents), que sans être LA cause unique du génocide, cet attentat s’est révélé déterminant pour la suite, et que, en commettant l’attentat, le FPR n’ignorait pas qu’il jetait une allumette sur un baril de poudre. De même, dans leurs introductions et ici ou là dans le corps des livres, ils rapportent quelques « choses vues et entendues » au Rwanda ou/et au Congo. Le tout réuni explique que l’un comme l’autre ont rejoint la liste des chercheurs interdits de Rwanda.

* Pour qui veut des développements plus avant sur ces deux ouvrages, mais également sur plusieurs autres que je ne présente pas ici, Vidal a produit un long article d’analyse chez Agone (l’ordinaire de la guerre, n°53) dans lequel elle fait le point sur les acquis des recherches de terrain menées sur le génocide qui ont été menées publiées entre 1994 et 2010 :

« Enquêtes au Rwanda. Questions de recherches sur le génocide tutsi ».

http://www.cairn.info/revue-agone-2014-1.htm

 

6/ La question des bilans humains des victimes au Rwanda en 1994.

C’est une question sur laquelle la confusion est entretenue (périmètre des victimes, dates retenues …) alors qu’en fait c’est tragiquement simple et précis : durant l’année 1994, 1 à 1,1 millions de Rwandais sont morts. Au sein de ce charnier national, le chiffre du génocide des Tutsi per se (avril-juillet 1994 au Rwanda) ne fait pas débat : chacun a le sien propre, et les chiffres coexistent sans se rencontrer jamais ! Ces chiffres sont en effet utilisés pour des usages différents et par des acteurs spécifiques : « 1 million » selon les autorités rwandaises, « 800 000 » selon l’ONU, « 500-600 000 » selon les chercheurs.

Pour ce qui me concerne, des chiffres à usage politique, lorsqu’ils ne reposent sur aucune démonstration ou protocole d’enquête connu, ne m’intéressent que pour ce qu’ils disent des intentions des acteurs : pour le FPR il s’agit de « maquiller » en victime Tutsi des génocidaires les victimes de ses crimes de masse. Pour l’ONU il s’agit de céder au FPR en se donnant l’air de lui tenir tête (elle l’a fait sur nombre d’autres sujets).

Les chiffres des chercheurs (Des Forges par exemple) ont le mérite de proposer une démonstration réfutable, basée sur des données empiriques vérifiables et amendables. Il se trouve que la démonstration la plus solide a été proposée il y a 20 ans par … Filip Reyntjens (décidément !). Ceux qui l’accusent de « négationnisme » ne se sont jamais donné la peine de démontrer la fausseté de sa démonstration.

www.ua.ac.be/objs/00110970.pdf

« Estimation du nombre de personnes tuées au Rwanda en 1994 »

 

7/ « Un génocide des Hutu rwandais au Zaïre/Congo ? »

Dès la conquête du pouvoir au Zaïre en 1997 par les alliés-créatures du FPR, de nombreuses exactions de masse sont dénoncées, mais les enquêtes ONU et ONG sont interdites et empêchées par les nouvelles autorités congolaises et par le Rwanda (cherchez « rapport Garreton »). Comme Le Pape-Vidal l’ont rappelé dans leur commentaire à la tribune du Monde, le Mapping Report (ONU) de 2010 dresse un état des lieux général des violences de masse au Zaïre Congo de 1993 à 2003 et utilise l'expression « d'actes de génocide » à établir par un tribunal … qui ne verra pas le jour.

Au-delà des arguties juridiques qui sont aussi des questions de fond (« peut-on parler d’un génocide avant qu’une juridiction se soit prononcée ? », « il n’y a pas intention exterminatrice étendue à toute la population hutu » etc …), Bradol propose une mise en perspective des enjeux :

https://msf-crash.org/fr/blog/guerre-et-humanitaire/lonu-accuse-et-congratule-le-rwanda

Pour qui cherche une présentation à la fois détaillée et synthétique des faits, voir l’article d’Emizet : il donne le calendrier et la géographie de l’extermination par le FPR, entre novembre 1996 et mai 1997, de 233 000 civils Hutu dans des camps de réfugiés, sur la route, dans les forêts.

Kisangani N. F. Emizet, « The Massacre of Refugees in Congo: A Case of UN Peacekeeping Failure and International Law », The Journal of Modern African Studies, Vol. 38, No. 2. (Jul., 2000), pp. 163-202.

Faut-il préciser qu’aucun de ces travaux n’utilise ces massacres de masse pour établir un parallèle ou « exonérer » le génocide des Tutsi ?

Précisons également que les crimes de masse du FPR ne se réduisent pas à ces 233 000 tués au Congo. Dès avril 1994 et pendant toute l’année (donc après la victoire militaire de juillet) le FPR exécute par dizaines de milliers (voir HRW, AI, MSF etc ….). Il reprend ses massacres de masse en 1997-99 pour mater un soulèvement au nord du pays (mêmes sources). Au total, sans doute 400-500 000 morts directes sont imputables au FPR.

 

8/ La question de l'accusation de « négationnisme » comme moyen pour interdire le débat, en particulier en France.

Le paysage français sur la question du Rwanda n’est pas le seul dans lequel les accusations de « négationnistes » fusent parfois, mais c’est sans doute le seul où cet argument est utilisé de manière récurrente par des chercheurs contre d’autres. En présenter tous les acteurs et tous les épisodes prendrait un livre entier.

Ayant découvert et parcouru un certain nombre des travaux étrangers (dont ceux rappelés ci-dessus), je ne cesse de m'étonner qu'il n'en soit pas fait état dans le débat français. Ce serait autrement plus enrichissant qu'une scansion d'injonctions et d'anathèmes.

Pour se limiter au cas de la tribune du Monde contre Reyntjens, l’accuser, en sous-entendus très audibles, de négationnisme ou « d’idéologie du génocide » (terme utilisé à Kigali) provoque mon effarement.

En voici quelques raisons :

* Reyntjens a écrit (personne n’a démenti) avoir été, en janvier 1991, le seul chercheur à assister à Kigali même, et à intervenir, dans un procès militaire dirigé par Bagosora (le fameux « cerveau du génocide »), contre des milliers de « complices » du FPR (évidemment presque tous Tutsi). Sa présence a suffi à contrarier le déroulé du procès et à interdire un prononcé de probable mise à mort pour nombre des accusés.

* Plus tard, Reyntjens a été l’un des plus précieux supports de l’accusation au TPIR, avec … Guichaoua et Des Forges. Il faut savoir en effet qu’en 1994 et plus tard, les juristes ONU arrivant de tous les pays du monde ne comprenaient rien à leur sujet rwandais. Ce sont les chercheurs qui leur ont fourni la documentation, les listes d’accusés, de témoins, les explications de contexte etc …

* Enfin, en 2014, le Musée de l’Holocauste de Washington organisait à La Haye un colloque sur le génocide au Rwanda. La liste des invités est disponible sur le site. Des officiels du régime actuel y côtoient un certain … Filip Reyntjens, le même qu’ils accusent, dans leur presse domestique de « négationnisme » !

http://www.ushmm.org/confront-genocide/speakers-and-events/all-speakers-and-events/rwanda-conference

Question : depuis quand l’Ambassadeur israëlien siège-t-il à la même table que Faurisson ?

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