Edouard Glissant et la critique postcoloniale de l'histoire (à propos du manifeste "Tous les jours de mai")

Comment ne pas souscrire à la parole généreuse d'Edouard Glissant ? Comment ne pas épouser pleinement sa critique de l'oubli intéressé des destinées d'outre-Occident ? Mais comment ne pas, d'un autre mouvement, s'étonner et s'inquiéter même d'une attaque, discrète mais lapidaire, contre les historiens attachés à une "vérité objective" et d'emblée supposés complices de pouvoirs qui murent les peuples et leurs mémoires dans le silence ? Je cite :

 

"Quelques rares historiens assez énervés tentent de parer à cela en prétendant décider d’une histoire objective, neutre, qui se voudrait scientifique, aux normes intouchables, et qui échapperait, dans la conception qu’on s’en ferait, aux faiblesses des prises de parti, aux manques insensés creusés par les sentiments individuels et collectifs quand ils ne sont pas satisfaits et qu’ils tournent au ressentiment."

 

Le propos d'Edouard Glissant se veut prudent : il vise quelques "rares énervés" devenus, par rancoeur ou désoeuvrement, apologues puérils du "temps béni des colonies" ou négateurs isolés de la mise en esclavage européenne des sociétés africaines. Mais la figure de style porte autrement à conséquences, qui oppose une histoire réflexive, perméable aux saveurs aigres-douces des vies ordinaires, à un projet de connaissance articulé autour de l'idée d'une "histoire objective, neutre, qui se voudrait scientifique". Est-ce à dire qu'il ne saurait y avoir d'histoire "objective" qui ne soit aussi réactionnaire ? Est-ce à dire, inversement, que l'on ne peut penser d'histoire sociale attentive aux souffrances des humbles que sur le mode du refus catégorique de toute régulation professionnelle de la production des savoirs ? Le choix est-il entre une histoire faite par tous (et donc par personne) et une histoire faite par quelques-uns, adeptes rétrogrades de la "vérité scientifique" ? Notons d'emblée qu'au vu des quantités prodigieuses d'erreurs factuelles relevées sur les pages de Wikipédia, l'on est en droit de s'interroger sur la validité d'une production totalement dérégulée de l'histoire.

 

Certes, il est une historiographie qui, au tournant des années 1970, apeurée par la montée en puissance des "historiens-amateurs" et des régionalismes militants, s'est claquemurée dans une illusoire tour d'ivoire en proclamant l'incompatibilité radicale de "l'histoire" et de la "mémoire", disqualifiée aussitôt que définie comme mauvaise histoire, "histoire sauvage". Le soupçon à l'égard de l'acteur (redéfini comme "témoin" sujet à hystérie et hallucinations) s'est ainsi redoublé de la méfiance corporative à l'égard de ceux qui osaient défier les hiérarchies universitaires. Mai 68 était aussi passé par là, qui obligeait à calfeutrer à la va-vite le paquebot Sorbonne.

 

Mais l'eau a coulé sous les ponts, et plus personne ne croit sérieusement, au pays des sciences sociales, en une Vérité à majuscule tapie derrière la broussaille mensongère des subjectivités. S'il est bien un point de consensus chez les historiens et les sociologues, qui ont pour règle de n'en avoir que très peu, c'est précisément que le monde social est tissé de vérités au pluriel, et que tout ce qui est admis et proclamé à un moment donné par un groupe ou une société (sa morale, ses moeurs), peut être soumis à l'épreuve critique du dépaysement (géographique, temporel ou social). Un bref voyage chez les Anciens Grecs ou chez les Jivaros suffit en général à montrer que tout ce que l'on tient pour "naturel" ne l'est pas, depuis la façon d'élever un enfant jusqu'à celle d'instituer une autorité publique ou de définir une union amoureuse. La leçon est précieuse, et ceux qui la délivrent sont précisément ces historiens et autres ethnologues à barbe blanche tant décriés de nos jours.

 

Rappelons en sus qu'il est aussi des traditions historiographiques qui acceptent et même sollicitent le dialogue avec le témoin ou l'acteur de l'évènement. On pense ici aux travaux trop souvent oubliés de Rafael Samuel sur l'histoire populaire et ouvrière britannique, et au format expérimental des "history workshops" qu'il avait promus (des séances de débat entre historiens universitaires, syndicalistes et ouvriers autour de l'histoire d'un lieu industriel). On pense aussi à tous ces travaux d'histoire "globale", "connectée" ou "subalterne" qui, depuis 20 ans, avec des succès certes mitigés mais une ambition toujours salutaire, s'échinent à retrouver la parole des "oubliés de l'histoire", colonisés et prolétaires métis des grands empires, et qui ce faisant défient effrontément l'arrogance européocentriste et les histoires nationales officielles, géographiquement autant que socialement étriquées.

 

A force de s'insurger contre les moulins à vent d'une histoire acoquinée aux puissants et à la Nation, et ainsi à tenir un quarteron de professeurs d'histoire ouvertement réactionnaires pour représentatifs d'une discipline dont les praticiens se comptent par milliers (ce que l'on fait en les qualifiant de "rares" mais en les prenant néanmoins toujours pour interlocuteurs), l'on pourrait aisément en venir, volens nolens, à entériner le discours d'un pouvoir politique qui, en France tout du moins, se juge en bon droit de réécrire l'histoire quand bon lui semble. N'était-ce pas au nom de la négation de toute "vérité objective" concernant la Guerre d'Algérie et par le truchement de la condamnation de "ce dangereux produit de l'intellect qu'est l'histoire" (Christian Vanneste, 29 novembre 2005) que les députés de l'UMP défendaient bec et ongles la loi scélérate du 23 février sur le "rôle positif de la colonisation" ? Il y a là, malheureusement, de troublantes et récurrentes congruences entre la critique postcoloniale de l'arrogance scientiste et la critique politique réactionnaire du "positivisme" (et partant de l'indépendance du métier d'historien).

 

A force de jeter le discrédit sur le métier d'historien (car c'est un métier, avec ses titres, ses compétences et ses controverses propres), à force de jeter aux orties l'idée même non pas d'une "vérité objective" mais d'un récit techniquement un peu plus vraisemblable que les autres (ce qui est, rien de plus rien de moins, ce que les sciences sociales proposent), l'on pourrait ainsi en venir à s'aligner, sans y prendre garde, sur l'anti-intellectualisme d'Etat, voire à faire le lit de ceux qui, usurpant la critique légitime de l'argument d'autorité scientifique, se mettent à écrire tout et n'importe quoi et, le cas échéant, à nier l'évidence même des souffrances.

 

Et pourtant, que serait notre connaissance contemporaine de la Traite ou du fait colonial sans le travail acharné de centaines d'historiens ? Car l'historien d'aujourd'hui, celui qui peine aux archives et non sur les plateaux de télévision, n'est plus un Lavisse de service. Il n'acquiesce plus béatement aux vérités officielles : il est même le premier à fracasser les mythologies nationalistes, à préférer le discours des humbles aux exploits des grands noms, à prendre "l'air du large" (F. Braudel) pour échapper aux anachronismes et aux pesanteurs du cadre national, à écouter dans leurs langues (orientales ou africaines) la plainte des "sans grades" sacrifiés jadis sur l'autel du profit et du patriotisme. C'est d'ailleurs ce que lui reproche ouvertement un récent projet de Musée de l'histoire nationale aux Invalides, dont l'auteur souhaiterait que l'on en revienne aux Grandes dates et aux Grands personnages pour inculquer aux citoyens en culottes courtes une saine vision lénifiante de la grandeur nationale. Halte aux escapades hors-chronologies constituées. Halte aux travaux "gauchistes" qui détricotent les hagiographies de toutes obédiences. Haro sur les savants-voyous qui préfèrent l'histoire sans frontières et réfutent l'idée d'une invention unilatérale (européenne donc) de la "modernité" et du raffinement culturel.

 

La critique postcoloniale de l'histoire comme discipline autoritaire et européocentrée est à ce titre plus que stimulante : elle est indispensable, en ce qu'elle nous oblige à remettre cent fois sur le métier nos outils d'analyse, forgés dans le creuset de la rencontre coupable entre le colonialisme et les premières anthropologies. Mais elle en vient parfois, paradoxalement, à épouser l'idée d'un monde sans recherche scientifique autonome, un monde où toutes les paroles de vérité se valent. Un monde sans Université, sans CNRS, sans EHESS, sans Langues O', c'est-à-dire sans empêcheurs de légiférer en rond (ou de parler à l'emporte-pièces) sur le passé.

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