La culpabilité, meilleure alliée de la crise

Depuis 2011, les Européens votent majoritairement pour des partis qui leurs promettent, même s’ils n’en assument pas le nom, une cure d’« austérité ». Pourtant, les opposants à cette politique ont pu s’exprimer largement et développer leurs arguments. Cette constatation récurrente devrait faire réfléchir les militants du Front de Gauche et des formations analogues dans les autres pays de l’Union. Comment se fait-il que les électeurs votent contre leurs intérêts ? La clé de ce mystère, c’est la culpabilité. Et c’est la meilleure alliée de la crise.

Fausses évidences culpabilisatrices

Pourquoi les salariés acceptent-ils des baisses de salaires, un surcroît de « flexibilité » et des allongements d’horaires de travail ? Parce que se sentant coupables de leurs avantages acquis ils pensent ainsi sauver leur entreprise et leurs emplois qu’ils croient menacée par la compétition mondiale. Pourquoi acceptent-ils une régression de leurs régimes de retraite ? Parce que vivant plus longtemps que les générations précédentes ils se sentent coupables de ne pas travailler plus longtemps. Pourquoi croient-ils qu’il faille réduire les dépenses et rembourser la dette publique ? Parce qu’ils projettent sur elle leurs propres angoisses devant l’endettement et la culpabilité y afférente. Pourquoi ne croient-ils pas que ce problème peut être réglé par le recours direct à la banque centrale ? Parce qu’ils croient que la « planche à billets » est cause de la hausse des prix. La résignation des électeurs se réduit à la culpabilité devant ces deux phobies fantasmatiques : la dette et l’inflation.

Boucs émissaires contre la raison

Il est deux méthodes pour se décharger de la culpabilité : l’examen de conscience et le « bouc émissaire ». Depuis des millénaires, les hommes ont plutôt tendance à privilégier la seconde. C’est ainsi que dans l’ensemble des pays de l’UE le débat politique se dispense d’aborder scientifiquement les causes de la crise, au profit de la désignation de coupables. Mais ces stigmatisations ne bénéficient pas du même accueil dans l’opinion. Celles du FN, du PS, de l’UMP et de leurs clones européens sont mieux perçues, parce que gratuites. Cela ne coûte rien, en effet, de reporter la faute sur les immigrés et les musulmans, étrangers à la culture « de souche », ou bien à la droite, ou à la gauche, selon la latéralité dont on se sent le plus proche. En revanche, les stigmatisations du Front de Gauche et de tous ses homologues des autres pays de l’Union demandent un investissement intellectuel et mental. Tenter de convaincre une population majoritairement persuadée du rôle démiurgique du capital vis-à-vis de l’investissement et de l’emploi, que les patrons et la finance sont la cause du désordre, c’est lui demander beaucoup trop. Et telle est la raison pour laquelle ces formations ne décollent pas dans les sondages et les soirées électorales. Leur erreur ne réside cependant pas dans le choix des coupables désignés, mais plus précisément dans l’obstination à sacrifier, comme les autres, à la commodité atavique du « bouc émissaire ». Reste donc la première méthode, celle de la raison.

Il est urgent de déculpabiliser les électeurs

Il s’agit de démontrer que la dette qui leur est imputée est artificielle, que la hausse des prix est complètement indépendante de la « planche à billets », que l’emploi ne dépend pas de la réduction du « coût du travail » mais des débouchés de la production, c’est-à-dire du pouvoir d’achat, que la comparaison du ratio retraités/actifs entre hier et aujourd’hui n’a aucun sens en raison des gains de productivité, et qu’enfin si l’on vit plus longtemps c’est notamment parce qu’on travaille moins longtemps. Le Front de Gauche n’est pas faible sur ces derniers arguments, mais il demeure inaudible sur la dette et l’inflation. Alors que son discours devrait constamment marteler le caractère artificiel de la « dette » et de la « lutte contre l’inflation », ses porte-parole n’en font presque pas mention et ne saisissent jamais la perche que leur tendent parfois les journalistes à ce propos. Cette grave insuffisance vient de la discipline économicienne, qui continue d’ignorer que l’État n’étant pas mortel par définition sa dette est sempiternellement reconductible, et que la hausse structurelle des prix, cumulative et irréversible, est d’origine écologique et complètement indépendante de la « planche à billets ». L’illusion capitalocentriste fournit la base scientifique de ces affirmations.

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