Salaires et compétences des dirigeants d’AF

La direction d’AF, ainsi que la presse qui lui est acquise tentent d’obscurcir l’information sur le véritable enjeu de la grève des pilotes, en jetant en pâture à l’opinion le salaire des commandants de bord. Mais jamais on ne parle de celui des managers de la compagnie. Voici donc la réparation d’un oubli. Les chiffres sont tirés du document de référence de l’exercice bouclé en mars dernier, téléchargeable sur le site d’Air France.

Le président du directoire AF-KLM a reçu en 2013 la somme d’un million cent-cinquante-mille euros. L’actuel  PDG d’AF-KLM touchera en 2014 entre un million quatre-vingt-mille et un million deux-cent-mille euros. Soit cinq à six fois le salaire du commandant de bord en fin de carrière le mieux payé. Ce n’est certes pas le record du CAC 40, mais quand un organe de presse se permet de fustiger les salaires des navigants, il devrait avoir l’honnêteté de publier en regard ceux des dirigeants. Or, si l’on sait de quelles compétences les commandants de bord sont tenus de faire preuve, qu’en est-il de celles des dirigeants ?

Incompétents ?

En toute bonne foi, le public est en droit de supposer que la compétence d’un chef d’entreprise consiste à protéger l’outil de travail, passer les meilleurs contrats, s’assurer des débouchés, optimiser l’organisation du travail et la cohésion du personnel. Mais cela, c’est vrai pour les petites et moyennes entreprises. Au niveau d’une entreprise du CAC 40, il s’agit de tout autre chose.

L’actuelle direction d’AF ne fait en effet la preuve d’aucune des compétences énumérées ci-dessus.  Sur le principe du saucissonnage en « centres de résultats », elle éclate et externalise le secteur court et moyen courrier. Elle vend du matériel volant à des financiers extérieurs, à qui il faut ensuite payer un loyer pour continuer de l’utiliser. Elle détériore ainsi le ratio d’endettement sur fonds propres, qui passe de 1,6 en 2012 à 2,3 en 2013. Elle refuse de renouveler la flotte par l’achat d’airbus moins gourmands en carburant, alors que les low-cost se portent acquéreurs de ces avions. Elle dresse les catégories de personnels les unes contre les autres en les terrorisant avec le spectre du « sureffectif », prétend enfin modifier unilatéralement le contrat des pilotes et fait supporter à la compagnie une perte brutale de plus de 50% de son activité consécutive à une grève qu’elle a délibérément provoquée. Faut-il alors la taxer d’incompétence ? Nullement. Elle est très compétente dans la mission qu’elle a reçue et qui n’a rien à voir avec une bonne gestion de l’outil industriel.

La mentalité requise

Pour identifier la compétence ainsi rémunérée, il suffit d’identifier la source de la décision du niveau de rémunération des dirigeants. Réponse : le Conseil d’administration. Celui-ci est composé majoritairement des représentants des actionnaires les plus importants. Et quel est l’objectif des actionnaires ? Améliorer autant que faire se peut le rendement de l’action. Or, l’actuel pdg a promis aux actionnaires de faire passer ce rendement de 3,5% à 11% à l’horizon 2017/2018. Voilà pourquoi ils le paient si cher, sur le budget de la compagnie, évidemment.

Le rendement de l’action, tel est aujourd’hui l’unique paramètre de pilotage des entreprises du CAC 40. Les plans d’entreprise y ont disparu, le personnel y est soumis en permanence à une hétéronomie décisionnelle délirante. Les suicides, de ce fait, s’y multiplient. La « concertation » est un dialogue de sourds, dans lequel les représentants des salariés, s’ils veulent avoir le dernier mot, ont le choix entre la grève et « oui patron ».

Pour tenir la barre dans un tel contexte, il faut évidemment des hommes que n’étouffent pas les scrupules, à qui la casse d’un outil industriel ne provoque aucun état d’âme, que les suicides en série n’empêchent pas de dormir, comme ce pdg de France Télécom qui les qualifiait de « mode ». Cette mentalité inoxydable, c’est ce qui sous certains régimes engendre les tortionnaires. Et telle est la compétence que rémunèrent (aux frais des salariés) les actionnaires. Mais à tout prendre, ce n’est encore pas le pire.

C’est l’investissement qui nourrit le capital

Qu’est-ce donc ce qui confère aux actionnaires du CAC 40 un tel pouvoir de nuisance sur l’économie et la société ? Concernant Air France, un simple décret de renationalisation résoudrait le problème en quelques jours. Pourquoi n’intervient-il pas ? Parce que le pouvoir politique soutient la stratégie de la direction d’AF, bien sûr, mais pourquoi la soutient-il ?

La réponse, c’est vous, c’est nous. Si nous croyons que le capital constitue la source de l’investissement et du travail, nous sommes complices de cet état de fait. Car en toute logique il faut alors préserver et accroître le capital. D’où le souci du rendement de l’action. Si le rendement de l’action doit s’accroître, c’est alors aux salaires de diminuer, puisqu’ils sont concurrents des dividendes. Et l’on revient vers le départ du raisonnement : si l’on fait grève c’est au détriment du capital, donc de l’investissement, donc de l’outil de travail.

Favoriser le capital et ses dividendes, telle est la motivation de la « politique de l’offre » à laquelle s’accrochent Hollande et Valls en croisant les doigts. Sans succès, tout le monde le voit, mais parce que l’hypothèse de départ est erronée. Il y a quatre-vingts ans, Keynes a démontré que c’est l’investissement qui nourrit le capital, à partir de la création de monnaie légale, et non l’inverse. Cette fulgurance est encore méconnue, y compris de l’enseignement économique, parce qu’elle offense des atavismes et des phobies qui encombrent encore les consciences. Or, le pouvoir politique, s’il n’est pas sociologiquement représentatif de la population, l’est idéologiquement. C’est ce poids idéologique que nous subissons. Les janissaires du CAC 40 disparaitront, dès que ces croyances s’évaporeront dans la population.

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