Ces crises qui débouchent sur la guerre

Ces jours-ci, le monde semble devoir être emporté à nouveau par une spirale insensée, comme en 1913 et 1938, et pour la même raison : une crise d’origine financière, que les stratèges ont de plus en plus de mal à maitriser, et une accumulation d’armements ne demandant qu’à être utilisée.

1913 : première crise « mondialisée »

L’année 1913 fut caractérisée, comme aujourd’hui, par une crise monétaire, une compétitition féroce à l’export, une chute du pouvoir d’achat et un chômage en expansion. Elle suivait de moins de cinq ans la dépression précédente, laissant ainsi entrevoir une inquiétante accélération de la fréquence des crises. L’Allemagne fut touchée la première en janvier 1913, rapidement suivie par l’Angleterre. Les USA furent atteints au printemps et la France en août, tandis que la Russie voyait croître sa dette extérieure en or. Depuis plusieurs années, la production industrielle subissait dans ces pays des fluctuations brutales dues aux manques cycliques de débouchés, que les gouvernements, du moins en Europe, tentaient de stabiliser par d’importantes dépenses en armements. Les conditions étaient réunies pour le déclenchement de la première « Grande guerre » interimpérialiste.

Le système monétaire et financier constituait la cause première de cette crise « mondialisée ». C’était le Gold standard, aux termes duquel toute monnaie devait se référer à une parité or. Il en résultait périodiquement des crises du crédit qui ajoutées à la stagnation voire à la chute du pouvoir d’achat des populations, provoquaient la faillite des entreprises en état de surcapacités de production, avec son cortège de chômeurs.

Entre temps, à l’issue de la Première Guerre mondiale, le Gold Standard a été remplacé par le Gold Exchange Standard, aux termes duquel la convertibilité or était suspendue pour les agents économiques, mais maintenue entre les territoires. Les pays affichant une parité or de leur monnaie bénéficiaient du privilège de payer leurs dettes dans leur propre devise, tandis que les autres devaient payer les leurs en or ou dans la devise des premiers, ce qui revenait au même. Seuls les USA et le Royaume-Uni disposaient de ce privilège. En France, Poincaré tenta de rétablir le franc or (75% en-dessous du cours de 1914), provoquant ainsi un marasme qui ne fut interrompu que par le Front populaire, en 1936, et la sortie de la parité or. Au même moment, sans cependant sortir de la stagnation, la Grande Bretagne prenait la même décision après avoir très longtemps souffert du carcan. Mais c’est l’Allemagne qui eut le plus à souffrir de ces dispositions.

De Weimar au Troisième Reich

Au sortir de la guerre, l’Allemagne s’est trouvée dépendante de ses importations de blé. Elle ne pouvait offrir une contrepartie industrielle à l’export, du fait qu’en application du Traité de Versailles la France occupait à son profit le bassin rhénan. Le blé venait essentiellement des USA, et conformément au Gold Exchange Standard il fallait le payer en dollars. Le résultat fut un endettement croissant, provoquant une dévalorisation accélérée du mark. Pour la population, cela se traduisait par une augmentation continuelle du prix du pain. Le pic fut atteint en 1923, année d’une inflation devenue légendaire qui tétanise encore Merkel et la plupart des autres politiciens allemands qui ne l’ont toujours pas comprise. Ils croient encore, et une large majorité d’économistes avec eux, que c’est la planche à billets qui fut responsable de la hausse des prix. En fait, le gouvernement social-démocrate de l’époque n’avait le choix qu’entre deux solutions : laisser la hausse des prix stabiliser les importations face à un pouvoir d’achat stagnant, ou indexer plus ou moins salaires et pensions sur les prix. Dans le premier cas, il freinait la chute du mark, mais il condamnait alors la population à la famine. De deux maux, il a eu la sagesse de choisir le moindre. Et ce sont donc les prix qui ont accru la demande de monnaie, et non la « planche à billets » qui fut la cause de la hausse des prix.

En 1931, pour tenter de relancer les exportations US vers l’Europe en plein marasme, le président Hoover prononce unilatéralement un moratoire sur la dette de guerre de l’Allemagne, redonnant ainsi des couleurs au mark et à l’économie allemande qui attirent bientôt les capitaux américains. Deux ans plus tard, Adolphe Hitler, devenu chancelier mais encore sous le contrôle du parlement, rencontre l’oligarchie militaire à la villa de son prédécesseur von Papen. Il y obtient le feu vert pour accéder au pouvoir absolu et satisfaire ses fantasmes anti-juifs, en échange d’un engagement de restaurer le Reich et d’en étendre le règne à l’Europe, au Moyen-Orient et à l’Afrique. Dès ce mois de mars 1933, la Seconde Guerre mondiale est programmée.

C’est l’année où les USA sortent de la crise de 1929, au moyen d’une suspension de la parité or du dollar, puis d’une dévaluation de 25%, et d’une explosion de la dépense publique. Les investissements reprennent, notamment en direction de l’industrie allemande, et les milieux d’affaires américains ne tiennent pas à souffrir de ce qui se prépare en Europe. En revanche, la France et l’Angleterre ne sont toujours pas sorties du marasme. La France n’en sortira qu’en 1936, mais sans maitriser complètement ses outils financiers, et alors que le patronat,  les élites « bourgeoises » et l’état-major de l’armée demeurent hostiles aux réformes intervenues depuis 1936 et favorables aux sirènes mussoliniennes et hitlériennes. L’Angleterre, quant à elle, ne commence à émerger qu’en 1937, après l’abandon de la parité or du sterling. En résumé, l’impérialisme franco-britannique (marié depuis 1905) souffre lui aussi de frustration et croit entrevoir la possibilité de tirer profit de l’impérialisme et l’anticommunisme hitlériens et de leur expansionnisme vers l’Est.

En 1938, Hitler ayant commencé son excursion en direction de l’Autriche et de la Tchécoslovaquie, Chamberlain et Daladier, bien que la France soit liée par traité avec Prague, livrent à Munich la Tchécoslovaquie à Hitler, afin de bien lui signifier qu’ils lui laissent les mains libres à l’Est, c’est-à-dire contre l’URSS. La stratégie du couple franco-britannique est très claire : elle anticipe une guerre entre Hitler et Staline qui les affaiblira tous les deux et permettra, derrière leurs ruines, de réinvestir l’Europe centrale, voire la Russie elle-même, comme avant 1914. Staline déjouera le complot, en 1939, au moyen d’un pacte de non-agression avec Hitler, permettant à l’un de récupérer ses frontières occidentales de 1918 et de gagner du temps pour former derrière l’Oural l’armée mécanisée qui allait déferler sur Stalingrad et sur l’Europe jusqu’à Berlin, et à l’autre de commencer ses conquêtes par le corps mou du front occidental et assurer ses arrières pour sa grande confrontation avec l’URSS.

2013, comme en quatorze

Quoi de commun, entre ces rappels historiques et ce qui se prépare autour de la Syrie ? D’abord une crise tout-à-fait semblable à celles de 1913 et des années vingt et trente. En matière de création monétaire, l’étalon or a été remplacé par la référence au capital coté sur les marchés financiers, mais le résultat est le même : crise du crédit, chute du pouvoir d’achat, chômage. A quoi il faut ajouter l’impuissance des stratèges à maitriser les événements, comme à la veille des deux premières Guerres mondiales. Aujourd’hui, comme à cette époque, se manifeste une double frustration impérialiste.

Les USA, et particulièrement le consortium militaro-industriel, ont à prendre une revanche sur leurs lamentables défaites en Iraq et en Afghanistan, ainsi que sur leur improductive confrontation avec l’Iran. Néanmoins, Obama n’est pas Bush et, manifestement, il a freiné des quatre fers. Mais outre l’implication de l’allié saoudien, les roquets Hollande et Cameron ne cessent d’aboyer pour qu’il s’engage dans une nouvelle aventure incertaine. Pourquoi les gouvernements français et britanniques sont-ils en pointe dans cette affaire ? Parce que l’impérialisme franco-britannique, à l’origine de la création du Liban et de la Syrie, a précisément été chassé, après la Seconde Guerre mondiale, de Syrie, de Palestine et du Liban. Probablement espère-t-il, échappant ainsi à une crise qu’il ne comprend ni ne maitrise, y revenir. En face : la Russie sommée d’abandonner son unique base navale en méditerranée. Il semble plutôt prudent de ne pas tenter un pari à cet égard.

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