Kant chez les gilets jaunes, petite métaphysique des ronds points (1)

Contre l'approche objectivante des sciences sociales, il est indispensable d'approcher le mouvement des gilets jaunes par la philosophie. Bien que difficilement conceptualisable, il apparaît alors comme un puissant phénomène esthétique, producteur d'une adhésion affective que Kant associait à "l'enthousiasme".

Difficilement perçue, même parfois, par ceux qui s’en réclament, l'intelligibilité du mouvement des gilets jaunes a très vite interrogé les chercheurs en sciences sociales. Défiant toute catégorie, sa spontanéité a remis en cause ceux qui, parmi eux, sont spécialistes des mobilisations. Mais dans leur approche objectivante, les sciences sociales peinent à cerner l’intelligibilité d’un mouvement qui est en train de se faire, de se défaire, et de se réfère, notamment en raison de la pluralité qui le constitue, et qui défie les classifications. Je tiens que ce qui meut les corps sociaux est avant tout de l’ordre de l’émotion (étymologiquement, le latin emotio renvoie à l’idée de l’origine d’un mouvement). Qui a mis le pied dans les manifestations des gilets jaunes sait à la fois la force des émotions qui s’en dégagent, articulées à cet indicible sentiment de porter des revendications qui pourraient faire histoire. Dès lors, devant l’histoire en train de se faire, il n’y a peut être pas d’autres possibilités que de retarder l’approche « objectivante » des sciences sociales et de se réclamer d’abord de celle, plus subjective, de la philosophie. Pas d’autre moyen, donc, que de prendre part, d’engager sa subjectivité. Cela n’est peut être qu’un parti pris idéologique mais, alors que de nombreux « philosophes » médiatiques tels que BHL ou Luc Ferry se sont si bien illustrés pour être les bons toutous des chiens de garde, il reste peut être à faire une défense philosophique des gilets jaunes. Le temps est-il donc passé, où un Deleuze soutenait corps et âme la candidature du camarade Coluche ?

Il me parait utile de frotter la vague jaune qui vient de secouer la France au regard de quelques grands textes de la philosophie, revendiquant pour cela le rôle du philosophe, tel que l’avait définit Michel Foucault, comme « historien du présent ». En particulier, s’il est difficile de juger de la grandeur d’un événement en train de se passer, je crois trouver toutefois des pistes intéressantes dans certains textes de Kant où il fait jouer au sentiment de l’enthousiasme un rôle très particulier, qui renvoie pour lui à une dimension métaphysique de l’histoire mais qui se révèle à partir d'un sentiment esthétique. La force  des gilets jaunes semble être qu'il puisse se ramener à ce que Kant nomme Idée esthétique, c'est-à-dire à une idée qui donne « beaucoup à penser », sans pour autant qu’aucun concept ne puisse puisse lui être adéquat. 

Kant révolutionnaire ?

On peut être surpris d’un tel propos. Kant est bien ce philosophe des Lumières, qui, comme il est bien connu, n’a jamais quitté sa Prusse natale. Ses thèses sont, à certains égards, bien plus proches d’un libéralisme bourgeois que d’un marxisme révolutionnaire. On ne peut pourtant contester que le mouvement des gilets jaunes a intégré l’imagerie et l’héritage de la Révolution Française. Je pense aussi qu’il découle plutôt d’une révolte morale, même s’il doit certainement plus à ce qu’Orwell nomme « décence ordinaire » qu’à la loi morale kantienne. Kant a pourtant été un témoin important de la révolution française et a insisté sur l’extraordinaire pathos qui s’en est dégagé, insistant sur le fait que, de toute histoire connue, il ne s’était jamais rien produit d’une portée et d’une grandeur comparables. Il n’y a pas seulement vu l’incarnation concrète des idées des Lumières qu’il défendait mais il a aussi élaboré une réflexion sur le rôle de l’enthousiasme pour penser la grandeur historique des événements présents.

A partir de juillet 1789, Kant se fait envoyer depuis Paris des journaux révolutionnaires et commente à l’auberge ou il déjeune chaque jour les événements qui s’y déroulent, celui qui vaudra de figurer sur un « registre noir » tenu par les la police secrète de Frédéric II. Un de ses élèves raconte que lorsque la République a été proclamé, il s’est écrié envers Dieu « maintenant laisse ton servant partir en paix vers sa tombe car j’ai vu la gloire du monde » - une formule que Hegel ne renierait pas[1]. Alors que la Révolution connait des soubresauts, un grand nombre d’habitant de la ville de Kant la condamne, considérant, à la suite de forces réactionnaires qui sombraient déjà dans la théorie du complot, qu’elle a pour origine de sombres conspirations de francs maçons ou d’illuminatis[2]. Kant, pendant de nombreuses années, continua néanmoins de la défendre la Révolution, en publique et en privée, ce qui lui fait prendre des risques personnels importants. Bien qu’assez bon représentant de la bourgeoisie (la Révolution française est une révolution bourgeoise !), il est d’origine assez modeste et se sent révolté par l’injustice sociale, et notamment par le spectacle des nombreux immigrés de la ville portuaire de Koenigsberg, qui vivent dans une grande précarité et sont dénué de tout droit politique. Il semble avoir vu dans la Révolution non seulement une promesse politique mais aussi une promesse sociale de libération des miséreux. Par ailleurs, la radicalité des engagements de Kant ne doivent pas être sous-estimés. Certes, Kant a abordé la Révolution en spectateur, et c'est en spectateur qu'il l'a théorisé, à partir d'une forme de sentiment esthétique. Mais le spectateur d'une révolution n'est jamais un pur spectateur, il en est juge et parti et ne peut donc jamais être totalement impartial.

 

Kant et la révolution des gilets jaunes :

La force de l’analyse de Kant, dont je crois qu’elle peut tout à fait s’appliquer aux « gilets jaunes », est qu’il fait de la Révolution avant tout une révolution morale mais dont le signe est proprement esthétique, là où la tradition marxiste à souvent eu tendance à faire de la « morale » un principe conservateur à détruire pour précipiter l’avènement de la société communiste. Lisons Kant :

« Un tel phénomène dans l'histoire du monde ne s'oubliera jamais, car il a découvert au fond de la nature humaine une possibilité de progrès moral qu'aucun homme politique n'avait jusqu'à présent soupçonné » (Le conflit des facultés, 1798)

L’avantage de l’approche kantienne, malgré les réserves qu’elle peut susciter, est qu’elle met entre parenthèse la question du succès politique de la Révolution :

« « Même si le but visé par cet événement n’était pas encore aujourd’hui atteint, quand bien même la révolution ou la réforme de la constitution d’un peuple aurait finalement échoué, ou bien si, passé un certain laps de temps, tout retombait dans l’ornière précédente (comme le prédisent maintenant certains politiques), cette prophétie philosophique n’en perd pourtant rien de sa force. Car cet événement est trop immense, trop mêlé aux intérêts de l’humanité et d’une trop grande influence sur toutes les parties du monde pour que les peuples, en d’autres circonstances, ne s’en souviennent pas et ne soient pas conduits à en recommencer l’expérience. » (Le conflit des facultés, 1798)

Alors que Kant, comme la plupart des philosophes des Lumières, est un critique implacable de la notion d’enthousiasme (son équivalant allemand étant schwärmerei[3]), renvoyant à des formes d’illuminations ou d’exaltations intérieures, immédiatement perçues comme ayant des causes surnaturelles, il va lui donner un sens très particulier dans le cadre de la Révolution[4]. L’enthousiasme révèle, dans l’événement, quelque chose qui renvoie au sens même de l’histoire, à travers la capacité de l’humanité à être elle-même artisan de son propre progrès, c'est-à-dire de sa propre histoire. Exemplaire est à ce titre la manière dont Kant comprends ce sens de l’histoire, qui peut et doit s’envisager « en gros, comme la réalisation d'un plan caché de la nature pour produire une constitution politique parfaite » (Idée d’une histoire universelle d’un point de vue Cosmopolite, proposition 8). Etant donné la manière dont les « gilets jaunes » se sont emparés des questions liées à la Constitution, dans le prolongement des travaux d’un de leur idéologue, Etienne Chouard, ces propos ne peuvent manquer de pouvoir s’appliquer au présent.

 

Reste que Kant n'a jamais déduit de sa grande idée métaphysique de l'autonomie (de auto, soi-même, et nomos, la loi) l'idée que la condition de la véritable autonomie suppose une démocratie directe, ou le peuple vote lui-même les lois, comme le soutient Castoriadis.

 

[1] Maker, Kant in Rede und Gespräch, cité par Manfred Kuehnp. Kant’s biography 342

[2] Dès même avant la Révolution Française, des théories du complot maçonniques avaient bon train. Elles se multiplièrent après, affirmant tantôt qu’une société secrète Allemande (les illuminatis) avait infiltré les Francs maçons de France et déclenché la Révolution, voir par exemple The Genesis of German Conservatism de Klaus Epstein, Princeton University Press 2016, Chapitre 10,

 [3]  Il faut toutefois noter que le terme d’enthousiasme est originairement utilisé par Platon et les platoniciens pour désigner une forme d’inspiration divine (celle qui, par exemple, meut le poète dans l’Ion). Le terme allemand de schwärmerei pour Kant a un sens légèrement différent Mais il y a, en dépit des différences, un parallèle très fort entre le terme anglais enthousiasm, péjorativement connotée chez Locke, et le terme de schwärmerei chez Kant. Cf. Susie Tucker, Enthusiasm, A study in semantic change. Appendice 2, «Enthusiasm » and «Schwärmerei», (Cambridge  University Press, 1972), 167-168.

[4] Au milieu du XVIIème siècle en Angleterre, le terme devient synonyme d’un fanatisme irrationnel redouté notamment pour ses conséquences politiques, les enthousiastes et les schwärmer étant souvent associés avec « l’aile gauche » de la Réforme, porteuse de projets révolutionnaires, utopistes (liés à la construction d’une Nouvelle Jérusalem), et souvent dissidents de l’Eglise Anglicane. Un philosophe comme Locke y voit la cause principale de la guerre civile anglaise.

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