Le « séparatisme », itinéraire d’une polémique

Nous proposons une réflexion sur la laïcité et sur les pratiques qu'elle impose en termes de politiques publiques et de rapport au sein de la République avec le religieux. Cette réflexion s'articulera au caractère problématique de l'actualisation de l'idée de laïcité lorsqu'elle traite de l'Islam, qu'elle en opère une réduction et en ce qu'elle participe de dynamiques stéréotypantes.

La France vit actuellement des temps troublés. Entre divisions sociales de plus en plus marquées, des politiques publiques extrêmement coercitives vis-à-vis de la gestion de l’épidémie et une crise « identitaire » organisée par ses élites pour dissimuler l’échec multi-dimensionnel de l’Etat, la France est à la croisée de ses monstres. Si nous pourrions nous intéresser au mouvement des gilets jaunes ou à la gestion de l’épidémie comme signes de l’échec des institutions à servir un projet démocratique, au renforcement du caractère coercitif des forces de police comme point de basculement vers un Etat autoritaire, nous nous intéresserons ici à un autre symptôme de la déroute gouvernementale : son obsession et sa gestion chaotique de ce qu’il appelle l’ « islamisme radical ».

Cela fait des années que la communauté musulmane est précarisée en France. Précarisée économiquement et symboliquement. Economiquement d’abord car les personnes « immigrées » ou « descendantes d’immigrés » sont cantonnées à des lieux géographiques éloignés des centres économiques et décisionnaires, où les infrastructures publiques sont en péril (par manque de financement) et où la violence policière est un fait du quotidien, les fameuses « banlieues ». Précarisée symboliquement car réduite par un geste abject de culturalisation à des expressions caricaturées et réductrices de son identité, dans un processus de stéréotypisation qui permet une oppression systémique de l’ensemble de ses membres. L’Islam est présenté comme une idéologie unifiée, faisant corps, qu’on pourrait facilement identifier et relier à un texte et une interprétation unique de ce dernier (le Coran), alors que, nous le savons, les religions comme les autres croyances sont caractérisées par l’hétérogénéité de leurs pratiques, de leurs incarnations. Et même si des personnes musulmanes entretiennent des liens entre elles, elles ne sauraient représenter une communauté parfaitement unifiée possédant un agenda idéologique commun, des frères musulmans à chaque moquée de quartier.

Quand Darmanin opère l’amalgame entre les rayons halal et la radicalisation, il reproduit ce sophisme stigmatisant, ayant pour effet de comprendre le terrorisme comme étant le produit d’une identité collective unique, celle des islamistes, nourrie par l’ensemble des prérogatives qui constitueraient l’Islam. En réalité, c’est précisément le but des terroristes qu’il accomplit. Ces derniers « radicalisent » des individus isolés, souvent précarisés, créent des réseaux d’influence précis qui ont pour but, par leurs actions, d’antagoniser la société contre l’ensemble des personnes oassimilables à l’Islam afin de créer une dialectique de la confrontation ; ils espèrent par la répression aveugle de l’Etat précariser des personnes musulmanes et pouvoir les rendre fidèles par la suite à leur discours. L’Etat, dans son échec, se rend prisonnier de logiques d’opposition préexistantes.

D’une part il tombe dans le piège tendu par les terroristes, et d’autre part il s’engouffre dans le piège de Erdogan, qui a pour but d’antagoniser la France aux pays musulmans afin de faire pression pour ses intérêts géo-politiques dans la méditerranée. En cédant à l’escalade verbale et idéologique, la France, au lieu d’apaiser, de comprendre les raisons des attentats et de réparer ses inégalités, préfère mener une guerre verbale et physique (perquisitions, dissolutions abusives d’associations, stigmatisation des modes de vie des personnes musulmanes).

Qui plus est, les mesures prises par le gouvernement pour s’opposer au « séparatisme » ne s’attaquent pas à la racine du problème, c’est-à-dire aux inégalités sociales. Plutôt que d’aider les personnes précarisées à obtenir des opportunités, à bénéficier d’infrastructures décentes, l’Etat préfère renforcer la présence policière, faire des perquisitions, forcer le narratif unilatéral d’une « République Unie » à la « destinée commune » sur des communautés dont elle profite de la misère. Car si condamner les velléités totalitaires de certains pratiquants de religions données (tout en essayant d’en comprendre la source) est une évidence, il s’agirait également de dénoncer les aspects cultuels du rapport non critique au narratif républicain imposé par l’Etat. La laïcité est une évidence, mais elle doit rester la condition d’exercice d’opinions religieuses et de pratiques par les membres de l’Etat. Vivre en République c’est accepter les croyances d’autrui, évidemment dans le domaine du raisonnable (on ne pas accepter quelqu’un qui souhaite tuer des gens par conviction personnelle), et la liberté religieuse est désignée comme faisant partie de ces droits fondamentaux. La croyance en des entités supérieures, en des principes qui gouvernent le monde etc peut paraître absurde à certains, mais elle n’est pas incompatible avec un exercice de la vie en commun, si ces croyances ne sont pas totalitaires, imposées, obligées sur les gens. Nous devons évidemment résister à toute tentation oligarchique, à toutes les dominations arbitraires. Il est donc nécessaire de déconstruire activement les biais qui empêchent une pensée libre, de démocratiser des outils de compréhension du monde, de mettre en perspective nos savoirs pour que chacun s’approprie dignement sa pensée ; évidemment.

Mais cela n’implique pas la stigmatisation d’une communauté entière. Cela n’implique pas de considérer que toute personne musulmane est forcément manipulée ou fait partie d’un complot global visant à « grand remplacer » l’occident. Cela n’implique pas de ne pas agir sur les inégalités économiques. Cela n’implique pas, et oui, de défendre inconditionnellement des caricatures parfois stigmatisantes et attisant simplement la haine, les braises de l’éclatement social. Le rire est une arme contre la domination mais aussi une arme des dominants pour reproduire des oppressions. Il ne s’agit pas d’interdire, de « censurer » mais simplement de dire que parfois ce n’est pas nécessaire ni intelligent d’agir de la sorte. Le pouvoir est complexe, et les défenseurs de la liberté d’expression inconditionnelle ne comprennent pas qu’ils ne s’opposent pas simplement au « totalitarisme religieux » mais qu’ils reproduisent également, dans un climat social explosif, des stéréotypes, qu’ils nourrissent la haine, les stigmates, et blessent profondément des individus, des communautés, avec lesquels il est possible de dialoguer, de créer un avenir en commun ; sans défiance, sans fractures.

Bien sûr le chemin est compliqué ; comment faire avec des décennies d’oppression, d’abandon de l’Etat, etc… Il est peut-être naïf de suggérer que l’Etat français pourrait s’éloigner de la stigmatisation, de la haine systémique qu’il produit ; néanmoins s’il désire réduire la fracture sociale, réconcilier ses territoires, il devrait s’interroger en profondeur et muter. Nous ne parierons néanmoins pas sur une telle fin, les pressions, les dispositifs, l’ensemble des processus de l’Etat et de la création de la classe qui le dirige allant contre une telle mutation. Au-delà de notre amer constat, nous pouvons simplement espérer que le mouvement social, que les changements possibles de gouvernement, pourront réduire cette fracture, sans explosions, sans que la violence d’Etat ne continue. Que la répression se fatigue, peut-être, que la lutte se massifie, rêvons-le ; que la solidarité perdure ; qu’en l’occurrence nos camarades musulmans fassent perdurer leur lutte ; que leur courage ne vacille pas, qu’ils protègent leur dignité. Pour toutes ces raisons, dénonçons avec force les dynamiques excluantes de l’Etat et ne cédons jamais à la haine ; qu’elle vienne de l’extrême droite, ou en l’occurrence d’un gouvernement de centre-droit/droite, faisant de son fond de commerce les mécanismes de division les plus élémentaires et les plus brutaux. Eveillons nos consciences.  

Romain Gapany

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