L’émotion comme injonction
Les travaux de la psychologue Arlie Hochschild sur le travail émotionnel (1983) ont montré combien nos sociétés exigent désormais de maîtriser — et de montrer — nos affects.
Ce contrôle visible de soi, d’abord observé dans les métiers du care et du service, s’est généralisé avec les réseaux sociaux : chacun devient vitrine de son ressenti, comptable de ses émotions.
Mais à force de produire de l’émotion, on finit par l’épuiser.
Ce n’est plus la sincérité qu’on perçoit, mais l’effort d’y ressembler.
La fatigue empathique et le cynisme doux
Les études sur la fatigue compassionnelle (Figley, 1995 ; Bloom, 2017) ont décrit ce phénomène chez les soignants et journalistes de terrain : trop d’émotions partagées finissent par anesthésier la résonance.
Sur les plateformes, le même mécanisme s’installe à grande échelle.
Nous “ressentons” tout, tout le temps : drames, confessions, enthousiasmes.
Mais la surabondance affective finit par provoquer un repli.
Un cynisme doux, sorte d’armure émotionnelle face au trop-plein de sincérité.
Authenticité et autopromotion, une frontière poreuse
Michael Kernis et Brian Goldman (2006) définissent l’authenticité comme un processus : conscience de soi, regard lucide, cohérence des actes.
Les plateformes, elles, récompensent autre chose : la sensation d’authenticité.
Un récit calibré, une vulnérabilité scénarisée, un “je” bien éclairé.
Ainsi se crée la confusion : on confond authenticité vécue et authenticité perçue, jusqu’à ce que la seconde dévore la première.
Quand l’image parle à la place de la parole
Leon Festinger (1957) décrivait la dissonance cognitive : ce malaise qui naît quand nos actes contredisent nos valeurs.
Aujourd’hui, cette dissonance est devenue visuelle.
Nos images disent le contraire de nos silences.
L’œil du spectateur sait lire cette fatigue : celle d’un visage qui sourit juste assez, d’une phrase corrigée trois fois pour paraître spontanée.
Le résultat n’est pas le mensonge ; c’est la perte de densité.
Redonner au langage son ancrage intérieur
Retrouver la sincérité ne consiste pas à tout montrer, mais à choisir ce qu’on assume de révéler — avec justesse, pas avec excès.
Les études de Deci & Ryan sur la motivation autodéterminée (2017) rappellent qu’un discours n’est durable que s’il respecte trois besoins fondamentaux : autonomie, compétence, lien.
Parler vrai, c’est préserver ces trois équilibres :
être libre dans ce qu’on dit, solide dans la façon de le dire, et relié à ceux qui écoutent.
Peut-être qu’il faut, aujourd’hui, moins communiquer pour mieux parler.
Faire place au silence comme condition du sens.
C’est là, dans ce vide lucide, que peut renaître la parole juste — celle qui ne cherche plus à plaire, mais à correspondre.