Délinquance et pauvreté, attention à l'amalgame.

Une certaine gauche ou courant de pensée qui se veut humaniste et bien-pensant semble expliquer la violence/délinquance par l’unique prisme de la pauvreté. Faire le procès de la société pour défendre les plus démunis est noble, mais cet argument démagogique est contestable.Il créé surtout l’effet opposé à celui recherché.

Pour éradiquer la délinquance, il faut d’abord éradiquer la pauvreté. Cette phrase est malheureusement devenue commune dans beaucoup de milieux, essentiellement de gauche. Cette théorie est aussi devenue dangereuse, car si la délinquance peut s’expliquer par la pauvreté dans une certaine mesure, elle n’est pas un automatisme. Cette rhétorique s’explique d’ailleurs par un raisonnement très libéral et capitaliste, à savoir que l’argent est le but ultime de l’existence qui empêcherait l’Homme de tomber dans les vis. Celui qui possède et consomme n’a pas de raison de se comporter en voyou, car il a tout ce dont un Homme moderne a besoin. On peut aussi trouver d’autres raisons, devenant de plus en plus des excuses ou pis, des justifications à la délinquance : des quartiers abandonnés par l’Etat, le rejet xénophobe des Français qui empêchent les musulmans de s’intégrer, le contrôle au faciès de la police, les conditions de l’enseignement dans certains territoires, le mépris des politiques, etc. Le raisonnement qui consiste à faire le procès de la société pour défendre le délinquant, à mentionner l’héritage historique et/ou familiale de l’accusé est une insulte à la majorité des personnes en situation précaire qui ne troublent pas l’ordre publique. C’est aussi démagogique car la délinquance, à la différence de la criminalité, peut être animée par un sentiment de ne pas faire de mal, comme voler le portefeuille d’un homme riche dont l’impact pécuniaire sera minime pour lui.

Tout d’abord, précisons que ce qui est un acte délinquant est fixé par la loi. Toute loi n’étant pas divine, un acte qui est commis à l’encontre de celle-ci sera illégal, quel que soit son degré de légitimité. Un élu municipal qui prend des arrêts de précautions pour protéger sa population des pesticides, une femme ou un agriculteur qui accueille des exilés ou un militant qui reste assis sur un pont dans Paris pour protester contre l’inaction climatique sont tous des délinquants. Sont-ils pour autant dangereux pour la société ? D’ailleurs la justice leur donnera souvent raison a posteriori après leur arrestation, malgré leur manque de respecter la loi. C’est pour cela que nous parlerons dans cet article seulement de la délinquance sur les personnes ou les biens, celle justifiée par des raisons personnelles et non pas par conviction politique. Il en va du vol (nous n’évoquerons pas ici le vol au fisc, faisant mourir l’hôpital, l’Education, nos armées etc.), des violences aux personnes, du cassage, des insultes, du trafic de drogue. Voici donc une liste non-exhaustive d’arguments ou d’idées pour cesser de ne faire de la délinquance que le seul problème de la misère :

 

  • La France comporte environ 9 millions de pauvres, justifier le recours à la violence ou au vol pour autant de personnes n’entraînera que le chaos au désordre. Si la délinquance était le résultat exclusif d’un déclassement social, les neufs millions de Français vivant sous le seuil de pauvreté seraient tous en prison. De plus, justifier la délinquance pour raison de pauvreté est un manque de respect à tous ceux qui se battent pour s’en sortir sans perturber la vie des autres. Le raccourci serait vite arrivé, pauvreté=délinquance légitime.
  • La délinquance existe aussi chez ceux qui ne manquent pas d’argent. La seule explication pécuniaire est un raisonnement purement libéral, présumant que l’argent fait le bonheur (attention cependant, la pauvreté encourageant le malheur, il ne s’agit pas de cela). Les lycées bourgeois que j’ai côtoyés sont des nids à bizutage et au harcèlement, les chauffards avides de vitesses sont rarement au RSA, le harcèlement sexuelle dans les milieux huppés n’est pas un secret. Il y a même la situation inverse parfois qui se produit, à savoir que la richesse et le pouvoir entraîne des sentiments d’impunité !
  • Les pauvres sont en permanence soupçonnés de délinquance, à voir la réforme de l’assurance chômage, les propos de la droite sur le système d’assurance social. Etre pauvre en France, c’est déjà être suspect en partie à cause du raisonnement se voulant humaniste qui consiste à accuser la société comme seul responsable. Expliquer la délinquance par la pauvreté, c’est aussi faire porter un fardeau supplémentaire aux classes populaires, qui s’en passeraient bien.
  • Expliquer que les populations d’origines émigrés n’ont pour beaucoup pas été intégré en raison d’un racisme d’Etat, de la ghettoïsation des banlieues et ainsi n’ont pas pu accéder au Saint Graal de la consommation est un argument paternaliste. Au fond, il voudrait dire que quelle que soit la culture d’une personne, seul l’argent permettra son intégration. Au lieu de reconnaître la diversité des cultures et des histoires, car c’est un fait la France est un pays fragmenté ethniquement et culturellement, on voudrait uniformiser ce qui est un problème politique à travers le pouvoir d’achat. On arrive rapidement ainsi au schéma émigré=xénophobie=exclusion=pauvreté=délinquance. Si la première partie de l’équation est certainement vraie, il ne semble pas que le problème de l’intégration en France soit un problème uniquement de pauvreté.
  • Enfin, ne pas oublier la responsabilité personnelle… Pour paraphraser une réplique du film de Kery James « Banlieusard », ce n’est pas l’Etat qui donne l’arme et qui appuie sur la gâchette du bandit. Exclure de la réflexion la réflexion le libre-arbitre est aussi une insulte aux classes populaires. Il se rapproche dangereusement d’une idée qui pourrait se résumer à « les gens pauvres sont trop bêtes, trop miséreux pour penser et réfléchir à leur choix ».

 

Cependant, ce n’est pas l’intention de ce billet de nier le rôle que la pauvreté peut jouer dans la délinquance, et encore moins celui des inégalités. L’Abbé Pierre avait expliqué que « le désespéré qui a pris les armes pour essayer de sortir de son désespoir » avait moins de sang sur les mains que ceux qui ont pris « tout le plat dans leur assiette », et qui proclame en bonne conscience être pour la paix. La misère doit être éradiquée, mais elle ne sera pas à elle seule suffisante pour combattre la délinquance, qui prospère sur des facteurs beaucoup plus complexes et multiples. Contextualiser la délinquance dans un cadre plus large que celui de la pauvreté ne doit pas omettre le combat pour la justice sociale.

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