La Justice, la Morale et la Démocratie face à Polanski.

Monnet disait que les grandes idées naissent grâce aux Homme et durent grâce aux institutions. Ces dernières ont trop été marginalisées dans le cas de Roman Polanski et dans les questions quant à l'attitude à adopter en face au scandal.

Roman Polanski a commis des actes indéfendables, injustifiables. Toute Femme, toute victime d’agression sexuelle ou de viol ainsi est certainement dans la réaction la plus humaine et plus compréhensible quand un accusé et condamné pour ces faits continu à être médiatisé. Cette réaction est d’autant plus naturelle quand des nombreux intellectuels, personnages influents médiatiquement se permettent de minimiser les faits, de commenter de tels faits sans se soucier du sort des femmes victimes. Au nom de la défense de l’artiste, de la séparation entre l’Homme et l’œuvre, des explications ridicules ont été donné ainsi que des maladresses verbales interrogeant sur le niveau de réflexion de l’Académie Française. « Le mouvement de libération de la parole des femmes » apporte surement de l’espoir et un réconfort pour celles qui ont souffert et ont été opprimées. Cet élan pourrait-être retenu par l’Histoire comme le début de la fin du combat pour l’égalité des femmes et de la justice qui protégerait les victimes, condamneraient les abuseurs. Cependant, pour que le combat pour la Justice demeure un combat juste, certaines règles démocratiques et de l’Etat de Droit ne devraient pas être bafouées. Le cas Polanski est malheureusement un cas d’école quant au recul du respect de certaines notions telle la présomption d’innocence, le respect des autres. Il y a aussi la question sur l’objet du combat, Polanski n’étant que la partie visible des violences faites aux femmes. Le combat pour la Justice ne passera que par une Justice légitime et reconnu par la société, et en Etat de Droit il n’y en a qu’une seule.

            Revenons d’abord sur la présomption d’innocence qui n’est pas respecté pour Roman Polanski. S’il a déjà été condamné pour les faits de viol et d’agressions, les accusations actuelles n’ont pas été jugées. Ce n’est ni aux médias, ni aux militantes, ni aux intellectuels de juger de la culpabilité de Polanski mais à un tribunal composé de juges, d’avocats où Polanski et ses accusatrices pourront être défendus. La Justice n’est pas rendu par le boycott, par le lynchage et par la culpabilisation du public qui n’est ni complice, ni approuve les exactions commises par Polanski en allant voir son film. Le risque est en effet de voir des Hommes condamnés par l’opinion publique sans autre forme de procès, de croire que la morale personnelle ou collective est suffisante pour juger et condamner un Homme. Le raccourci « accusé dont coupable » est aussi un risque de voir une société de la délation et de la vengeance, comme cela s’est produit récemment pour Nicolas Hulot, Gerald Darmanin ou Neymar. Pour que la condition des Femmes s’améliore au regard de toute la société, il faut que les sanctions des coupables soient accepté par tous, d’où le besoin d’une justice légitime et non pas de celle de la rue. En règle générale, les victimes où les soutiens de victimes n’ont pas à rendre Justice, autrement c’est une vengeance, qui est à l’opposé du Juste.

            La méthode employée par certaines, l’appel au boycott, le blocage de salles et les accusations de complicité du public n’auront pour effet que l’inverse de celui recherché. Ces pratiques ne vont que cristalliser les deux camps, même ceux qui sont sensibles à la question de Justice et d’Egalité dont je fais partie. Les amateurs d’Histoire, de Cinéma et aussi de Justice se retrouveront dans ce grand film, talentueux, qui n’est pas l’œuvre unique de Polanski mais d’un travail collectif. Chacun est libre dans sa conscience et dans sa morale d’aller voir le film ou de ne pas y aller, chacun peut appeler à boycotter et manifester sa colère sans pour autant enfreindre la liberté des autres. Les cinémas choisissent de diffuser ou de ne pas diffuser le film, dans leur droit selon leurs valeurs. En aucun cas, ceux qui iront regarder ou diffuseront le film de Polanski ne sont complices des faits dont lui seul est responsable. Aussi, concentrer toutes les critiques, tous les reproches sur la seule personne de Polanski est une erreur de stratégie à mon sens. Le problème de fond, c’est le manque de moyens de la Justice pour accueillir toutes les victimes et juger tous les accusés. La Justice aujourd’hui ne peut rendre Justice, seulement 10% des victimes de viol allant porter plainte. Si Polanski n’est pas jugé c’est avant tout ce problème global qui concerne tous les services publics. Le moyen d’action ciblé contre Polanski, contre son public n’engagera pas le débat quant au problème de fond sur le fonctionnement judiciaire Français. Les médias, Mediapart en tête doivent s’assurer alors de ne pas informer à charges, de ne pas essayer de se substituer au procureur et de pallier le manque de Justice. Une société où l’opinion publique et médiatique fait loi n’est pas souhaitable non plus, je le crois.

            Enfin, de manière plus philosophique, une question dérangeante peut-être posée. Si Polanski est avéré coupable, si ses actes sont reconnus, doit-il cesser de travailler et d’exercer son métier ? De la même façon qu’un condamné ne pourrait plus travailler après avoir purgé sa peine ? Le cas Bertrand Cantat avait alerté, quand celui-ci après avoir purgé sa peine voulait recommencer à chanter. Où est le scandale si un Homme a été puni, et que celui-ci ne fait que reprendre son activité après avoir privé de sa liberté ? La Justice condamne une fois, pas deux. Une société démocratique et tolérante doit l’être avec toutes les personnes qui la composent, et condamner quelqu’un à l’ignorance définitive n’est pas Justice. Parce que Polanski a commis l’irréparable pour de nombreuses femmes, alors devient-il une sorte d’Homme qui devrait disparaitre à jamais. Ce raisonnement absurde pourrait conduire à rétablir la peine de mort. Nous pourrions pousser la réflexion plus loin, à savoir est-ce qu’un criminel doit être privé en plus de sa liberté de sa créativité ? En raison de ses homicides, doit-on priver d’expression quelqu’un ? Une réponse totale n’est pas possible, à moins que certains se pensent capable de pouvoir juger totalement et définitivement un Homme. Albert Camus se demandait si un Homme peut être totalement mauvais, et avait expliqué que « tout Homme a en lui un criminel qui s’ignore ».

            Ainsi le cas Polanski ne devrait pas être limité à sa personne mais à une réflexion plus globale sur la manière dont la Justice traite ses dossiers, sur comment la société peut accepter certaines parts d’un Homme tout en condamnant ses actes les plus atroces. En ne débâtant pas du projet de vie commune derrière les revendications spécifiques et en ne réfléchissant que par le prisme de la morale et de la séparation entre le bien et le mal, la route pour l’Egalité ne fera que se fracturer entre deux camps persuadés d’être du bon côté.

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