Requiem pour une Europe des passions

L'Europe ne fait plus rêver, comme elle a pu le faire auparavant en suscitant les envies de Paix et de Démocratie. L'Europe doit retrouver dans son ADN l'envie de passioner les Européens, à défaut de laisser ces passions aux extrêmes.

L’Europe d’aujourd’hui est historiquement unie depuis l’apparition du système Westphalien en 1648, mais fatalement divisée pour répondre aux enjeux de l’époque dans laquelle nous vivons. Tel est le paradoxe du 21ème siècle. Notre époque a vu se développer une quantité d’échanges de biens, de services mais aussi d’informations et de populations inégalées (voir Jurgen Osterhammel à ce sujet) grâce à un développement technologique incroyable autorisée par une libéralisation des sociétés. Cependant, les passions des populations se radicalisent à une échelle globale, en grande partie à cause de ces mêmes développements de technologies de l’information et de la communication. De la Russie Poutinienne aux Etats-Unis Trumpiens en passant par l’Europe qui s’ ‘Orbanise’, l’Union Européenne doit pouvoir exister au milieu des défis conjoignant de manière classique des débats politico-économiques, mais aussi les nouveautés de notre époque ; le déchaînement instantané des masses sur la sphère des réseaux sociaux et leur influence électoral agitant le spectre du néo-nationalisme. Ces masses qu’Hanna Arendt avait parfaitement décrites dans ‘le système totalitaire’ sont des êtres atomisés, dont les passions priment sur leurs intérêts car ils les ont justement perdus. L’Europe est à la croisée des chemins entre urgence climatique, besoin de stabilité mondiale et détresses sociales. Comment l’Europe peut-elle donc concilier les problèmes de sa population intérieure dont les demandes tendent au retour à la nation, alors que la monté de la Chine et l’instabilité Américaine ne peuvent être contenu dans l’intérêt des Européens seulement par des actions contraire à leur passion ?

L’erreur de l’Europe c’est avant tout d’avoir poursuivi son intégration et sa solidification uniquement par la coopération et l’interdépendance économique. Si celle-ci était nécessaire lors de la fondation de la Communauté Européenne de Charbon et d’Acier afin de rendre toute guerre impossible matériellement à défaut qu’elle soit indésirable, les intérêts économiques ne satisferont pas les passions Européennes. La tentative avortée de la Défense Européenne de 1954 fait depuis figure d’épouvantail quand à une Europe plus politique. La montée récente de partis néo-fascistes, ultraréactionnaires ne facilite pas la tâche. Paradoxalement, ceux-ci s’égosillent à parler de l’Europe « aux racines chrétiennes » et veulent préserver cet héritage. Comment sauvegarder ce patrimoine commun en prônant un repli nationaliste, souverain ? Si l’Europe est si chrétienne qu’ils le prétendent, comment peut-on justifier sa division alors que ces nouveaux animaux politiques la prêchent si uniforme, si belle dans sa blancheur passée ? L’héritage historique des Croisades, mais surtout de l’Empire Romain nous montre qu’une gouvernance Européenne est possible. Evitons cependant les anachronismes et déterminismes historiques : l’Europe de 2019 n’est pas celle qu’Urbain II ou Constantin ont connue.

Chercher les racines de l’identité des Européens d’aujourd’hui est certainement un défi intellectuel qui est trop important pour être laissé à des politiciens aveuglés par quelques demi-points de pourcentage dans les sondages incessants et ridicules. René Grousset (historien orientaliste Français, académicien, dont on ne peut pas dire qu’il était un cosmopolite ou universaliste) parle dans son ‘Bilan de l’Histoire’ de l’importance de l’héritage romain. C’est bien Rome, la civilisation latine, grande héritière de l’Hellénisme Grec et de la grandeur égyptienne qui est la racine principale de notre Europe. De son système politico-judiciaire à l’administration étatique moderne en passant par les grandes questions philosophiques et identitaires, Rome pourrait-être ce que les Européens cherchent avec grand désespoir : un grand passé glorieux, à la hauteur d’une Histoire commune recherchée. Le Christianisme a certainement permis la transmission de cet héritage dans une certaine mesure, mais aussi son effacement pour d’autres traditions et organisations sociétales. Si la Renaissance est baptisée ainsi, c’est bien car les Européens ont redécouvert ce qu’ils étaient, inspirant plus tard les Lumières. Pour faire une Europe Unie en 2019, il est essentiel de faire la paix entre intellectuels, polémistes, politiciens, institutions et les habitants de ce continent.

            De plus, nous assistons à une perte de vitesse de la démocratie, dont les qualificatifs sont souvent porteurs de l’idéologie libérale : social-démocratie, démocratie libérale, démocratie ‘sociale-libérale’…Ce n’est pas le populisme ou le nationalisme qui menace la démocratie, mais bien la démocratie elle-même qui a incorporée dans son logiciel la possibilité que si 50% plus un des votants choisissent un candidat fasciste où Staliniste, alors celui-ci est élu, quel que soit ses idées. C’est d’ailleurs pour cette raison que les politiciens ont intérêt d’appliquer le propre de la politique selon Machiavel, à savoir garder le pouvoir par tous les moyens. Dans une Europe démocratique dont la construction est faite pour des politiques d’ouvertures économiques et politiques pour la stabilité continentale, ce serait une bonne idée qu’enfin les Grands de ce Monde comprennent qu’ils ne pourront poursuivre les rêves de Schuman sans s’emparer des passions des Européens, dont le monopole est laissé à un spectre brun agitant des peurs d’une époque que certain encore ont connu.

Quelles sont donc ces passions Européennes, qui semblent de plus en plus opposées à celle des partisans en voie de disparition de l’Union ? Il serait arrogant de réclamer les avoir toutes observées par un « Je vous ai compris » et d’en découler des réformes. Cependant, Pierre Hassner nous rappel dans ‘La Revanche Des Passions’ que Thucydide avait décrit 3 passions chères à l’Homme : la sécurité, la gloire et la prospérité. Pour ce qui est de la sécurité physique, le terrorisme et la délinquance « issue de l’immigration » ont eu raison du passage pour beaucoup vers les partis Eurosceptiques. Couplé à cela, la précarité qui s’opposé à la prospérité dont les sources peuvent être trouvé par un jusqu’auboutisme capitaliste qui reste aujourd’hui comme le modèle de référence. Enfin, la recherche de gloire aujourd’hui n’est plus aussi prononcée de manière collective en Europe, voir plus du tout. En revanche, le sentiment où plutôt le besoin de fierté ressurgit : fierté nationale, besoin d’appartenance à une construction historique logique : la nation. C’est à l’Europe d’assumer ce rôle désormais, d’entité capable de donner protection à ses habitants, de satisfaire les passions que Thucydide avaient identifiées. Si sur le plan technique l’Europe a déjà fait certainement des grands pas en matière de protection, il reste des mesures politiques fortes à prendre, ainsi qu’apporter une attache sentimentale. Que les Européens rêvent d’Europe. A défaut de ne pas contrer les passions brunes par des passions humanistes, héritières des Lumières, l’UE mourra dans son sein. Spinoza disait que seules les passions peuvent contrer les passions.

L’Europe de 2019 n’a pas seulement à satisfaire ses citoyens, mais aussi à assurer sa survie dans un monde hostile. Les visions pacifistes sont héroïques en ces temps militaristes, mais malheureusement irréalistes. Si l’Europe veut bâtir une paix réelle entre les nations, son épée doit être assez aiguisée et grande pour peser dans le jeu des nations. Les budgets de défense des Etats-Membres Européens cumulés atteint environ 300 milliards de dollars par an. Ce n’est certes que la moitié du budget des seuls Etats-Unis, mais est 3 fois plus que la Chine, loin devant la Russie. Evidemment, le budget ne définit ni la force militaire global, mais permet d’avoir une estimation pour une potentielle politique de défense commune. Si l’Europe ne peut pas parler d’une voix en raison de ses divisions, certains pays pourraient avoir un rôle stratégique à jouer afin d’affirmer leur force. Nous y reviendrons plus tard. L’Europe doit être la puissance mondiale raisonnée, servant de point d’équilibre dans ce monde dangereux. Cet équilibre passe certainement par une fondation stratégique Européenne, sur le plan militaire et diplomatique. Si une Armée Européenne n’est pas souhaitable, ni envisageable car « on ne meurt pas pour l’Europe », ‘l’Europe armée’ est une condition à l’affirmation de la puissance d’une Europe digne de son rang.

Néanmoins, l’Europe est aussi, comme le reste de l’humanité, en face du plus grand défi global de l’Histoire des Hommes : sauver le monde, au sens propre du terme. Le monde que nous connaissons, mais aussi celui que nous souhaitons,  de prospérité et de liberté. Le 22ème siècle sera écologique ou ne sera pas. Le propre de chaque espèce est de s’éteindre, mais toute ont cherché à survivre le plus longtemps. L’Homme a les moyens d’éviter ce péril pour lui-même, mais aussi pour tous les écosystèmes qui l’entourent. Mais si les Hommes s’entêtent à préserver leur cupidité et plaisirs superficiels, alors nous pouvons brandir l’argument économique : les millions de réfugiés climatiques à venir, l’épuisement des champs et des terres source de profits et l’air irrespirable n’est pas propice au capitalisme…

Toutes ces idées n’ont rien de révolutionnaire, et beaucoup de spécialistes, académiciens ou encore militant les expriment bien mieux que je ne le fais. En revanche, la condition à la réussite de cette Europe de l’avenir n’est possible que par la satisfaction des volontés humaines, comme dirait Marx « qu’elles viennent du ventre ou de l’esprit ». Ce n’est pas du pain et des jeux qui est voulu par les Européens, mais bien la volonté d’égalité entre les plus démunis et ceux doit la fortune pourrait nourrir les populations en famine à travers le monde (voir le dernier rapport Oxfam à ce sujet). Certains l’appel L’Europe Sociale, d’autre l’incorpore dans le logiciel écologique en parlant du combat identique entre la fin du mois et la fin du monde. Certains excités le lient aux immigrés, mêlant imbécilité, ignorance. Contrairement aux époques précédentes, où les Etats et intellectuels cherchaient des solutions quant à la paix et la stabilité, ce n’est pas d’idées dont l’Europe a besoin, mais bien de les appliquer. Le monde est aujourd’hui Européen, en adoptant le système Westphalien de territoires et d’Etats, système importé voir institutionnalisé même dans des régions du monde dont l’héritage culturelle et intellectuelle n’a rien à voir avec le nôtre (Afrique, Asie de l’Est ; voir Bertrand Badie « Quand le Sud réinvente le monde »). C’est bien l’Europe qui a fait la monde politique et géographique en imposant ses idées et son système. Elle en serait bien inspirée aujourd’hui de reprendre son rôle de boussole pour le monde, et non pas celui de geôlier ou d’inquisiteur.

En bref, l’Europe a un rôle à jouer pour changer l’Histoire. L’ambition des nations européennes à rendre une partie de leur souveraineté pour arriver à la prospérité économique et la paix demandait une grande modestie et un courage historique. Le retour des sceptiques forcent l’Europe à changer de logiciel. La rendre plus répondante, plus lisible et surtout indispensable. Charles Tilly disait que les Etats faisaient la guerre et que la guerre faisait les Etats. Faisons en sorte que l’Europe fasse de l’écologie et que l’écologie fasse l’Europe, où à défaut l’Europe aura un conflit destructeur, qu’il soit économico-social, militaire ou écologique. L’Europe doit être refondée autour du concept de la paix, de l’apaisement. La Paix au sens politique, entre les menaces géopolitiques prétendues et réelles, mais aussi la paix sociale pour combattre le cancer des inégalités, puis bien sur la paix écologique. Si l’Europe d’aujourd’hui ne se poursuit que par la supranationalisation technocrate des politiques économiques et monétaires, mettant en avant l’économie de marché au lieu d’une union politique nécessaire, l’Union pourrait être à l’origine d’une guerre interne au lieu de nous sauver de celle-ci. Il est temps de donner de la passion au logiciel Européen, car comme disait Hegel, rien de grand n’est fait sans passion.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.