L’avenir des « jeunes » est politique

Alors que les assassinats du 13 novembre ont touché de jeunes adultes, les hommages rendus hier aux Invalides ont eu lieu majoritairement en présence de sexagénaires largement responsables du manque de perspectives dont souffre ma génération.

Des « jeunes » qui n’en sont pas

Déjà, au début du XXe siècle, Jules Romain dans Les Superbes, décrivait « le jeune homme » comme un être « souvent sot et timide.» C’est encore cette image du « jeune » qui est véhiculée aujourd’hui en Europe dans les discours politiques et les articles de presse. « Le jeune actif», « le stagiaire », « l’étudiant », c’est celui qui peine à trouver un emploi parce qu’il n’a pas d’expérience, c’est cet adulte en puissance qui n’a ni les connaissances requises, ni le pouvoir d’achat suffisant pour avoir des responsabilités privées ou publiques, c’est cet insouciant, bon vivant, qui va au concert, qui boit des verres, en attendant de grandir et de trouver sa place. C’est cet innocent touché par ses pairs devenus fous.

Pourtant, notre génération a déjà une expérience et des compétences que nos ainés n’ont pas. Si, au siècle précédent, une génération se démarquait de la précédente davantage par ses idéaux que par son savoir, ses capacités, ou son expérience, aujourd’hui, la génération Y et Z, a, de par sa naissance et les inventions qui y sont associées, une intelligence du monde et une compétence radicalement différente, que les générations précédentes n’ont pas. Et pourtant, elle n’a aucune voix véritable dans l’espace public (si ce n’est au Front National). 

Notre génération est née avec des technologies que nous manions au quotidien. Nous voyageons davantage, nous parlons plusieurs langues, nous comprenons d’autres modes de vie, et nous créons de nouveaux modes d’interactions. Notre compréhension du monde est bien différente de celle de nos parents, non en droit, mais en fait. Et c’est en cela, que nous ne sommes pas des adultes en puissance mais des adultes déjà responsables.

 Dans un monde français où l’élite est âgée et ne se renouvelle que très peu, dans un monde européen où l’outil formidable qu’est l’Etat et l’espace public n’est pas repensé à cause de vieux blocages nationalistes, dans une monde où le terme de « carrière » n’a plus le même sens qu’il y a dix ans, il est absurde de concevoir « le jeune », « l’étudiant », « le stagiaire », « le jeune actif » comme un « quinquagénaire en puissance » qui se fera lentement une place dans le sillon de ses ainés. Il ne le sera jamais, ce quinquagénaire d’aujourd’hui sur lequel il ne peut ni prendre appui, ni prendre exemple. Et s’il part, c’est qu’il préfère les sociétés dans lesquelles la jeunesse est appréciée pour ses talents particuliers, bien de ce siècle. S’il part, c’est aussi qu’il ne peut se satisfaire des discours d’impossibilités et d’impuissance que les nations européennes véhiculent. 

Impossibilités et espace public

 Le 18 novembre, se tenaient les « Journées de Bruxelles » intitulées « Europe, dernière chance ». Voilà un aveu d’impuissance malvenu après la tragédie du 13 novembre… C’est, précisément, parce que notre jeunesse n’a aucune perspective et gobe depuis sa naissance des discours d’impossibilités à l’échelle européenne et nationale, que notre société est menacée. Il est nécessaire à notre génération d’avoir de véritables alternatives, et, si nos ainés ne peuvent en façonner, c’est alors à nous de sortir du silence. 

 En cette période d’attentats, deux choses semblent particulièrement frappantes. 

Tout d’abord, sur le plan national, ceux qui font une telle démonstration de puissance ces jours-ci sont les mêmes qui étaient dépassés, impuissants, archaïques dans leurs mots et leurs analyses il y a quelques jours. Voilà qui est éloquent. De la jeunesse cultivée, on déplore le départ, de la jeunesse abandonnée, on déplore la faiblesse. On déplore. On tautologise. On s’ennuie peut-être en somme? En tout cas, l’’imagination nous manque. Et, quand il s’agit d’en avoir _d’autant que nos assassins sont bien de ce siècle et ne manquent pas d’imagination quoiqu’on en dise_ on utilise tous les vieux ressorts de la puissance du XXe siècle sans penser à créer de nouvelles stratégies, de nouvelles alliances civiles et politiques avec tous les citoyens (jeunes hackers, artistes, réservistes, professeurs etc…). Aucun parti politique ne semble donner de nouvelles perspectives européennes ou nationales à une semaine des élections régionales.

D’autre part, sur le plan européen, il semble ridicule et dérisoire d’hésiter encore à créer un service de renseignements européen, des frontières et douanes européennes sous prétexte que quelques politiciens y verraient un transfert de souveraineté malvenu. Il a déjà eu lieu, ce transfert ! Sommes nous aveugles au point de ne pas nous apercevoir que notre futur est déjà inscrit dans l’édification d’une République des Européens? 

Le plus grand choix politique de notre temps et de la jeune génération, celui de fonder une République d’Europe ou d’en rester aux régimes divers des nations européennes, est un choix crucial. Comme tel, il doit admettre deux possibilités réelles. Autrement, notre génération sera livrée à un choix bien moins exaltant: celui d’en rester à l’ONU inefficace des Etats européens, ou celui d’entonner les vieilles rengaines nationalistes qui ne dureront que le temps de s’extraire du réel. Or, nous devons être au coeur du réel lorsque notre vie est en jeu. Mesure-t-on bien que ce sont ces termes d’impuissances qui déconstruisent l’Europe, bien plus qu’une politique monétaire ou agricole commune mal ficelée! La construction politique de l’Europe est le grand projet de notre siècle, et, à ce titre, elle mérite d’être imaginée et portée par bien plus que les quelques discours fatigués et lassants. Ce n’est pas au moment où les choses changent et où l’on a besoin d’hommes et de femmes qui comprennent les mouvements de ce siècle, que nous pouvons nous contenter d’une élite qui a peur de son ombre, de ce siècle, et de la répétition de l’histoire. 

 Si le sentiment d’être « coincé » en Europe est partagé par la jeune génération (et fait partiellement le terreau de l’idéologie djhadiste), c’est que les ZYG (ZY generations) sont nés avec l’Europe sans l’apercevoir, avec la crise sans la concevoir. « La crise » représente les impossibilités, l’impuissance de nos Etats, du projet d’Union Européenne, des politiques de la deuxième moitié du XXème siècle en sommes. Pourtant, lorsque certains « jeunes » s’expatrient, ils reconnaissent leur profonde appartenance à ce continent (et pas simplement à leur nation), plongés au milieu d’autres cultures, immergés dans des milieux où tout redevient possible, ils savent que la montagne d’impuissance que personne ne se sent les épaules de soulever en Europe n’existe pas, qu’elle est, avant tout, une construction mentale et langagière. Et quel gâchis de ne pas prendre au sérieux ce sentiment! Quel lâcheté de notre part, d’attendre que Bruxelles et Strasbourg règlent les problèmes, lient les peuples, et accordent les nations par les traités. 

 Les choix politiques de ma génération

 Faites de la politique, les partis n’en font pas. Chers ZYG, rendons possible ce qui est nécessaire, faisons de la politique avec imagination et portons de réelles alternatives. Pour l’instant, la seule véritable alternative à se faire entendre est à l’extrême, au nationalisme. Rien sur l’Europe politique, rien sur d’autres possibilités de déploiement démocratique. Il est absurde de ne pas nous mêler, nous, « jeunes » qui n’en sont pas, du destin d’un pays ou d’une communauté que nous apprécions. Si nos parents ne peuvent ouvrir de véritables alternatives au sein de la sphère publique, c’est à nous de le faire. Nous sommes une génération surqualifiée, souffrant, non pas d’un manque d’expérience, mais d’un manque de prise de risque et de responsabilités au sein de la société qui nous a élevés. Nous sommes, par notre jeunesse même et notre compréhension du monde, légitimes pour inventer et diriger ce monde français et européen. Tous les papiers, les diplômes, les autorisations que l’on nous donnera (nous demandant, patiemment, de poursuivre notre chemin dans le sillage de nos ainés), sont obsolètes, car ce sillage est obsolète. Ce n’est pas la survie de l’Europe (d’institutions ou de traités) qui est en jeu, mais la notre ; ce n’est pas la survie de la France (d’un Etat ou d’une histoire) qui est en jeu, c’est celle de nos modes de vie à venir et de nos projets. Bien qu’il soit peu aisé de penser et de créer des alternatives, cela vaudra toujours mieux que de se répéter que rien n’est possible. Comme le dit le célèbre personne de Dumas: « Les difficultés ne m’effraient pas, il n’y a que les impossibilités qui m’épouvantent. » 

J’ai bien conscience que le fait de parler pour toute une génération est immodeste et peu pertinent, tant il est vrai que « les jeunes », ça n’existe pas. Mais, si certains partagent ma conviction, qu’ils me pardonnent cet excès de zèle et n’hésitent pas échanger afin que nous commencions par nous débarrasser des impossibles. 

 

 

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