Pourquoi, en politique, centre n’est pas « juste milieu »

En 2017, on a cru en France le centrisme pragmatique, indifférent aux idéologies ou les dépassant. S'il n'en fallait qu'un, la gestion de la catastrophe sanitaire par le parti politique actuellement au pouvoir pourrait servir de démenti. Mais la défaite morale du "camp de le raison" a elle-même ses raisons profondes, qui n'ignorent pas quelques effets de structure.

Gouverner au centre, c’est la situation avantageuse (pour les gouvernants) par laquelle peuvent être renvoyées continuellement dos à dos les oppositions qui fusent de droite et de gauche, en s’appuyant opportunément sur les contre-arguments de l’un pour annuler les arguments de l’autre et vice versa, « en même temps ».

C’est donc de fait une manière d’affaiblir le crédit de toute opposition comme « caricaturale » voire « extrême » par définition, ou plutôt devrait-on dire par situation, donc paresse intellectuelle. C’est le moyen d’imposer l’extrême d’une position centrale rendue indiscutée comme évidence indiscutable. Jusqu’au caricatural, et maintenant au tragique ?

Car quelle peut-elle être, cette politique autoproclamée « raisonnable » par défaut de raisons adverses ?

Après tout, si elle se confond avec la position médiane d’une offre politique donnée, où est le problème ?

Peut-être est-ce bien le cas, à condition tout d’abord de ne pas prendre pour offre politique le personnel politique mais plutôt les idées qu’il se propose d’endosser (que l’un ne soit pas l’autre est corroboré par le fait que le personnel politique endosse des idées parfois très différentes voire contradictoires au long de sa carrière, que ce soit par pragmatisme, opportunisme, sincérité)

Certainement aussi qu’à ce titre, une campagne politique faite au « centre » entend rejoindre une certaine « moyenne » de l’opinion publique - pas forcément majoritaire, mais vraiment au milieu : soit à équidistance des fameux « extrêmes » sans lesquels elle perd tout fondement. Tout est alors dans la définition des « extrêmes » : qui la décide ? est-on sûr que ce soit l’opinion publique entièrement libre d’elle-même ?

Problème connexe : ce « terrain de jeu » délimité pour l’opinion publique est lui-même fluctuant. Dans l'espace politique franchement déplacé vers l’un de ses « extrêmes » le centre reste-t-il toujours par défaut le camp de la raison et de la mesure, surtout de la « juste » mesure ?

On a cru en France le centrisme pragmatique, indifférent aux idéologies ou les dépassant. La gestion de la catastrophe sanitaire pourrait suffire de démenti cinglant.

Mais pourquoi en va-t-il donc ainsi ? Pourquoi de pragmatisme, on n’en voit aucun, ou toujours en retard sur le lendemain ? Par seule incompétence ? Cela semble court.

C’est que l’espace politique n’est pas « en moyenne », un espace homogène, une omelette où, une fois retirés les bords, tout serait mécaniquement, indifféremment, bon à prendre pour l’intérêt général — pour paraphraser le mot d’Alain Juppé.

Confondre centrisme et juste équilibre, c’est oublier que la politique est un champ de force travaillé d’intérêts contradictoires, notamment économiques.

La démocratie, c’est la gestion des dissensus, nous dit en substance le philosophe Jacques Rancière. La période contemporaine est certes travaillée en profondeur - et à raison - par la crainte du dissensus poussé jusqu'à son point critique, soit le retour des extrêmes-droites au pouvoir que chaque jour nous montre partout comme davantage possible. Cette peur assimilée à celle de tout dissensus semble l’une des motivations profondes du vote centriste actuel.

Mais la peur n’évite pas le danger !

Car regardons-y bien : donner les pleins pouvoirs (présidence, assemblée) au centre est avant toute chose confier les pleins pouvoirs à un parti. Pourquoi pas, se dit-on, si son projet est le plus adéquat à la « gestion des dissensus » ? Il n’en est rien, car dans cette solitude électorale ainsi gagnée, tous les enjeux des traditionnels conflits droite-gauche continuent à s’exacerber dans la société sans que le pouvoir, qui a besoin de la neutralisation des forces politiques de gauche et de droite pour se légitimer – comme montré plus haut – y réponde autrement qu’en s’enferrant dans une pratique toujours plus autoritaire. Ce qu’il peut de moins en moins cacher à son électorat...

Ce n’est que justice, car cette dérive structurelle du centre au pouvoir ne fait que décalquer le déni de ce même électorat. Mettre au pouvoir un modérantisme revendiqué, maniant même grossièrement tous les codes marketing de la bienveillance –  mais seulement les codes, ce qu’on pressent bien –, plus profondément qu’un pari ou une envie de neuf, n’est-ce pas exprimer ne plus vouloir du conflit, c'est-à-dire ne rien vouloir savoir (ou peut-être ne plus pouvoir) de ce que vivent celles et ceux de ses concitoyens tentés par l’abstention ou « les extrêmes » ?

Ce modérantisme du centre n’est bien que de mots, car dans les actes, en fait de pragmatisme politique, le centre est l’acteur politique sur lequel se concentre toute l’idéologie dominante d’une époque. « Dominante », pas au sens de la majorité - même si cette idéologie dominante contribue aussi à forger l’opinion par ces nombreux relais - mais dominante au sens de domination, d’impact réel sur nos vies.

Le centre n’est pas le lieu du « dépassement des idéologies » : il est au contraire, par son projet qui n'est que d’écarter à tout prix le dissensus — position politique extrême pour le coup — l’un des endroits où le pouvoir de ceux qui ont en déjà, où la vision du monde des forces économiques les plus agissantes et prétendant à toujours plus de contrôle sur nos manières de vivre, d’apprendre, de se soigner, d’aimer, où cette loi du plus fort non seulement pèsent le plus, mais sont même le plus librement consentis.

Au total : pouvoir assis sur la neutralisation des oppositions, prétention irrationnelle à incarner la raison par soi seul, docilité extrême à la doxa économiste et aux puissances établies, et en retour surdité à l’opinion sociale et écologique (si ce n’est quand il s’agit de cacher la politique réellement menée par la communication – pour la faire croire équilibrée – ou bien de détourner l’opinion des enjeux les plus structurants…)

Que reste-t-il du « juste » milieu dans une telle configuration politique ?

Entendons-nous. L’erreur, s’il en est une, est bien de laisser le centre seul aux commandes, ce que permettent comme nulles autres nos institutions de la 5e République, au contraire du gouvernement de coalitions pratiquées dans d’autres pays. Pour tous les motifs cités le centre seul au pouvoir (plus que d’autres partis de gouvernement laissés seuls aux manettes ?) abîme la démocratie.

Ce centre devient alors « l’extrême-centre», décrit par Pierre Serna et Alain Deneault : les colères, les souffrances, la perte du consentement collectif, mais aussi les propositions alternatives pour y répondre se trouvent sans plus aucun relais vraiment audible — le sectarisme politique est porté partout à son point le plus haut, l'analyse des « irréconciliables » cédant la place aux vendettas manichéennes — le « diviser pour mieux régner » se tourne, après balayage de l’échiquier politique, contre la société elle-même, par l’instrumentalisation des sujets qui la clivent déjà le plus fortement. Soit au final un regain de tension sociale et politique, un dissensus toujours plus tranché qu’un pouvoir retranché ne peut « gérer » que de la pire des manières : par le mensonge et l’anti-phrase, par le doute jeté sur tous les contre-pouvoirs, par la création de nouveaux leviers politiques et policiers, soit l’exacte préfiguration  de l'autoritarisme contre lequel il a été élu…

La réponse à ça ? Probablement pas la moins courageuse dans la période : toujours davantage de démocratie. La démocratie analysée par Rancière, comme dispositif qui reconnaît la légitimité des dissensus pour pouvoir mieux les régler par la parole et aussi par l’action. Soit, à toutes les échelles de la société, des institutions bien plus réellement parlementaires — dé-battantes  — où « se parler » justement — « s’entendre » aussi, voire peut-être même se convaincre — seraient rendus de nouveau possibles. Et le centre ramené, comme tout le monde, à la raison ?

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