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Billet de blog 14 janv. 2022

Que se passe-t-il dans nos sociétés « avancées » ? Un essai d’explication historique

« La démocratie représentative est en crise » « Rien ne bouge vraiment pour le climat alors que ! » « Avant il y avait le marxisme qui servait de boussole, maintenant ce n'est plus que le confusionnisme, l'extrême droite ou la peur de l'extrême-droite » Une tentative d'explication matérialiste et historique, par la synthèse de quelques penseurs.

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Dans l’après-guerre, le rapport de forces entre capital et travail était tel, à l’extérieur (Chine, URSS) comme à l’intérieur (partis et syndicats communistes très puissants), que les états d’Europe de l’Ouest ont bien été obligés :

  • soit de concéder des avancées véritablement significatives dans le changement de l'ordre social (par ex. le début de la socialisation de la valeur ajoutée que permet le régime général de Sécurité Sociale, régime général contrôlé démocratiquement par les élections sociales — que supprimera ensuite De Gaulle — tel que l'avait mis en place en 1946 le ministre du Travail communiste Ambroise Croizat aidé de la CGT)
  • soit de sembler se compromettre d’eux-mêmes, pensant ainsi s’acheter une paix sociale par des mesures réformistes (tels les 50% de syndicalistes dans les CA d’entreprise en Allemagne).

Au final, cela donné un certain nombre d'avancées sociales et démocratiques, certes plus ou moins importantes, mais qui constituent un butin de guerre non négligeable, une sorte de "ruse de la raison" en faveur du progrès politique. C’est ceci de gagné pour la vie des gens qu’il est ensuite difficile de leur reprendre. Aux US, il y avait eu aussi Roosevelt, Keynes et le New Deal. Bref, nous nagions en pleine époque du prétendu « compromis » capital-travail (en fait de la trouille bleue du communisme chez les élites bourgeoises)

Conséquence inattendue et positive de ces concessions pour nos « élites » capitalistes : les partis communistes, tous très puissants en Europe de l’Ouest au sortir de la guerre, ont tous commencé à reculer. À cela une raison : l’état semblait n’être plus autant, et même de moins en moins, la « dictature de la bourgeoisie » qu’il avait été par le passé. On pouvait lui faire confiance, ça n’était plus Guizot, Clémenceau ou Adolphe Thiers faisant tirer sur les pauvres « réfractaires » : l’État devenait une promesse pour les masses. On comprend que face à cet état de l’opinion, le PCF ait hésité en 1976 à continuer de revendiquer la nécessité symétrique (selon les canons marxistes) de la « dictature du prolétariat », la prise du pouvoir d'état par les travailleurs, en face d’une bourgeoisie devenue apparemment plus conciliante, et qu’il ait voulu pousser l’avantage qu’il conservait alors dans le sens d’un agenda réformiste très partagé. La suite montrera que c’était un piège, qui affaiblirait au contraire le progrès social. Mais, l'air du temps semblant faire montre du contraire, comment alors ne pas y succomber ?

Mais : guerre du Viêt-Nam, 68, grèves partout, le peuple avait vu la voie d'une émancipation plus grande timidement se dessiner, et demandait légitimement d'aller au bout du chemin, dans la cité, à la maison, dans l’entreprise, et cela avec ou sans partis communistes.

Le problème demeurait donc pour le capital, et l’instrumentalisation des partis sociaux-démocrates dans la même veine n’y suffirait pas. Quid de leur taux de profit si la démocratisation au travail et la socialisation de la valeur continuaient à progresser ?

Alors ce fut, coup sur coup, en quelques années — sur l’aubaine des chocs pétroliers : le système de Bretton Woods, le Chili comme laboratoire des idées d’Hayek et Milton Friedman, Reagan, Thatcher, en France la « parenthèse » jamais refermée de la rigueur (1983) puis même l’impulsion en 1988 par le pouvoir "socialiste" de la globalisation financière qui tiendrait l'ensemble du système… Après l’ère keynésienne du « compromis » capital-travail, ce fut le début d’une nouvelle époque de « régulation » (d’organisation institutionnelle, cf. Robert Boyer) du capitalisme : le néo-libéralisme. Et dans tous les pays des Trente Glorieuses, ce fut la même régression pour le camp du travail, le choix de la désindustrialisation, du chômage et des contrats courts pour casser l'hégémonie ouvrière, le retour de l’autoritarisme séculaire de l’état bourgeois, et au final les promesses de progrès des années 60-70 réduites aux mensonges ou à la peau de chagrin.

Car ce moment néo-libéral rend à son tour compte de l'échec des solutions réformistes et socio-démocrates depuis la fin du XXe siècle (exemplairement le devenir du PS en France). Grâce à quelques innovations du capitalisme néolibéral qui rendent par ailleurs la lutte et la repolitisation sur les enjeux économiques encore plus ardues, qu'elles soient révolutionnaires ou réformistes :

  • le recours à la micro-politique : la privatisation très lente, notamment par l'assèchement des services publics par la dette et par de "nouvelles possibilités" laissées aux usagers ;
  • l’inscription de la politique économique directement dans les constitutions, comme c'est le cas avec le traité constitutionnel européen, hors de portée de toute décision démocratique ;
  • l'indépendance politique des banques centrales, idem ;
  • la globalisation et la dématérialisation accrue des flux de capitaux, idem ;
  • l'émergence de nouvelles formes de la réification, la transformation en choses des rapports vivants, sous 2 aspects :
  1. la vie sociale dans son ensemble (pas qu'économique, mais aussi affective par exemple) vécue de plus en plus comme un marché où se vendre soi-même comme une marchandise, au détriment d'autres modes de socialisation jusque-là dominants. C'est la "société" liquide dont parle Zygmunt Bauman, c'est-à-dire la volatilité extrême vis-à-vis de tous les cadres de socialisation collective.
  2. le rapport réifiant aux conditions sociales du travail a pu être consolidé aussi, car le capitalisme a "tenu compte" depuis les années 80-90 des critiques marxistes qui parlaient le plus à l'intelligentsia artistique (aliénation au travail, standardisation de la production) a) pour asseoir encore davantage son schéma de l’(auto-)entreprise et le pouvoir actionnarial sur le travail (notamment auprès des cadres, par un discours de "réalisation de soi", de "projets", de "créativité" dans l'entreprise) et b) pour renforcer le fétichisme de la marchandise qui invisibilise tout des conditions de production (par de nouvelles formes d'individualisation du rapport client-marchandise, et une stratégie marketing de faux luxe artisanal qui masque la fabrication en série des objets par des prolétaires de l'autre bout du monde : l'exemple d'Apple). Cette prise en compte de la "critique artiste" est l'objet du fameux livre de Chiapello et Boltanski, et elle explique (partiellement) la conversion politique dans les milieux artistiques et les classe moyennes, jusque-là proches politiquement des milieux ouvriers et employés.

Tout ceci pour expliquer, en tout état de cause, pourquoi « la démocratie représentative est en crise » ou encore pourquoi « rien ne bouge fondamentalement pour le climat alors que... ! », et pourquoi les peuples sont assommés et/ou indifférents, se détournent en ne comprenant pas qu’on ne continue pas « comme avant », en se demandant où sont passées « nos bonnes élites ». Les gens se cherchent en tout sens, parfois dans une grande confusion politique à cause du recul des grandes idéologies (grande au sens de leur élaboration intellectuelle, parfois assez puissante), et de l'inconsistance du débat public et du brouillage de la situation politique depuis les années 1990-2000. Ceci pour le meilleur et pour le pire - on le voit suffisamment en ce moment. Mais on peut analyser aussi le désarroi civique comme le signe d’une attente : les gens n’oublient pas tout-à-fait la vie bonne entrevue depuis l’après-guerre, ne se résignent pas à la fin du « progrès social », même si l’évocation de ces deux mots déclenche généralement un rire jaune désormais.

Le corollaire de tout cela pourrait bien être qu’à mesure que la « dictature de la bourgeoisie » possédante des moyens de production redevienne de plus en plus visible et son pouvoir arbitraire destructeur de toute vie d’autant plus abject, son concept symétrique reprenne de l’actualité. Et fasse germer, de manière velléitaire peut-être, et surtout par à-coups événementiels, dans des formes largement inattendues, et par mille ruses de la raison aux milliards de visages, tout le déjà-là prometteur de la situation pour parler comme Friot (et avant lui Hegel), tout ce qui paraît pour l’instant compter pour si peu.

Car puisqu’il s’agissait d'expliquer ce qui s'est passé jusque-là... quid de ce qui se passe et pourrait continuer se passer du côté du capital, raison de bien des inquiétudes autour de la politique menée sous ce quinquennat ? Nous sommes au moment-même où certains intellectuels (je pense notamment à l’économiste Cédric Durand) analysent que le capital, en passe d'avoir regagné toutes ses anciennes positions sur le travail (imaginer alors ce qu'il restera de nos "acquis sociaux" après 10 ans de Macron, ou avec Le Pen, Pécresse ou Zemmour), que le capital est en train de prendre un nouveau virage de très large envergure celui-là, vers peut-être un nouvel ordre économique et institutionnel. Un nouvel ordre structuré autour de la dépendance de tous aux réseaux divers, dépendance pour se subvenir à soi-même, comme jadis les serfs à la terre et aujourd'hui les livreurs et chauffeurs Über, pour travailler mais aussi pour aimer, lire, retrouver ses amis, se divertir, dépendance qui assurerait en elle-même la domination économique (sinon, on vous empêche l'accès à un service X ou Y ! ...tiens donc...) Et un nouvel ordre qui serait en même temps un capitalisme de brevets, de propriété intellectuelle lucrative seulement, où un capital investi assez minimal au départ, juste pour la fabrication (en sous-traitance bien sûr), permettrait ensuite des rendements littéralement infinis (puisqu'il y aurait dépendance générale et sensément inépuisable aux réseaux). Ce qui répondrait ainsi au problème structurel pour le capital, tel que remarquablement découvert par Marx, de la baisse structurelle du taux de profit. Cette dernière hypothèse, l'économiste Cédric Durand la nomme non plus néo-libérale mais "techno-féodale". Et si l’on faisait mentir cette vilaine théorie ?

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