Indignons-nous dignement !

Est-il légitime de défendre l’Égalité en s'abrogeant de nos libertés fondamentales ?

Quand par manque d’égalité, on s’en prend à notre liberté, alors la fraternité en souffre et c’est l’ensemble de nos valeurs communes qui est menacé.

Je n’interviens que rarement sous la forme du plaidoyer. Si je le fais aujourd’hui c’est que les évènements actuels me poussent à le faire. Nos droits fondamentaux sont menacés. Certains me connaissent en tant qu’auteur-compositeur, ils savent alors mon engagement qui a pour vocation à porter un humanisme profond et tous azimuts. Ceux-ci savent donc les combats qui sont les miens : le droit à chaque être humain à la dignité, la non-violence, la liberté, la protection de l’environnement, la défense contre la répression policière etc. Ces combats sont l’héritage de ma propre histoire et, si j’en conviens, j’aimerais que ce soit le combat de tout être humain, je respecte nécessairement le fait que chaque combat pacifique mérite d’être entendu. La contradiction est une condition sine-qua-none à la démocratie ; le débat doit nécessairement et fondamentalement être son outil.

L’indignation contre les injustices est le moteur de tout changement. Stephane Hessel, ancien résistant le rappelle dans « Indignez-vous !» : "Les raisons de s'indigner peuvent paraître aujourd'hui moins nettes ou le monde trop complexe. [...] Mais dans ce monde, il y a des choses insupportables. Pour le voir, il faut bien regarder, chercher. Je dis aux jeunes: cherchez un peu, vous allez trouver. La pire des attitudes est l'indifférence, dire 'Je n'y peux rien, je me débrouille.’"

Qui peut aujourd’hui se satisfaire des injustices que nous subissons ? Qui est satisfait de vivre dans une société où près d’un jeune sur deux est rejeté de l’emploi et par conséquent de la communauté qui l’entoure ? Qui peut se satisfaire que 40% des réunionnais vivent en dessous du seuil de pauvreté ? Qui peut se satisfaire de voir cette île longtemps modèle du vivre-ensemble se tourner de plus en plus vers l’extrême droite et le repli sur soi ? Multiples sont les raisons de la colère qui nous frappent aujourd’hui, innombrables en sont les causes. Ce qui est certain, c’est que les solutions ne peuvent être que collectives. « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots. » disait Martin Luther-King

Il y a plus de 15 jours, nous étions un 17 novembre, de nombreux réunionnais en gilets jaunes sont descendus sur les ronds-points de l’île pour exprimer leur colère et leur incompréhension face aux inégalités qui accablent notre société. Les commentateurs zélés ont cru ou voulu faire croire que la dernière taxe sur le carburant en était la cause unique, que les manifestants n’avaient aucune conscience écologique. Quelle erreur… Quoiqu’il en soit, de voir se réunir autant de citoyens de tout âge, de toute origine, de toute orientation politique pour un avenir meilleur a été un message d’espoir. La population n’est ni béate ni soumise aux lois immorales promulguées récemment et elle sait s’indigner. Qui pouvait alors s’opposer à cette réunion populaire ? Qu’y avait-il de plus légitime que de contester les décisions d’un gouvernement dont le poids politique est quasi inexistant sur l’île ? Comment ne pas être envahi par l’espoir que cela suscitait ? Après tout l’espace public nous appartient à tous et nous revendiquons pour la plupart le droit de dessiner notre avenir collectif.

Depuis, la situation s’est emballée, avec elle les élus, les médias, les artistes, les porte-paroles etc. Les langues se sont déliées. Chacun souhaitait apporter sa pierre à la construction d’un avenir commun plus juste. Nombreux sont ceux qui, emportés par la foule se sont vêtus ou non de leurs gilets jaunes et sont descendus prêter main forte aux manifestants. Qui n’est pas descendu d’ailleurs ? Seulement les moutons, les dirigeants, les grands patrons, les profiteurs, les défenseurs de l’ordre établi ? Allons ! pas d’amalgames, jamais ! ni d’un côté ni de l’autre. Aussi vrai que les gilets jaunes sont divers dans leur pensée politique, les non participants le sont aussi.

Pour ma part je n’en ai pas été soyons honnêtes. Je respecte évidemment chaque personne qui a cru bon d’y participer, par soif de justice, d’égalité, par manque d’avenir proposé, par colère. Comment faire autrement aux vues des thèses que je soutiens ?

Pourquoi ? J’ai dans un premier temps été freiné par quelques voix initiales de ce mouvement national. S’il est bien parti de citoyens, il faut être conscient des pensées politiques de certains de ces initiateurs. Je n’ai pu être dupé par la colère, bien qu’elle soit justifiée, et souhaite ne jamais l’être d’aucune façon. « La raison veut décider ce qui est juste ; la colère veut qu’on trouve juste ce qu’elle a décidé.» disait Sénèque.

Par ailleurs, la forme du mouvement, à savoir le blocage indéfini des routes m’a totalement fait trancher. Je ne pouvais pas m’attaquer personnellement au droit fondamental et immuable qu’est la Liberté de chacun à se déplacer sur le territoire commun qu’est le nôtre : La Réunion. Il est pour ma part tout à fait inconscient d’opposer l’Égalité à la Liberté car de ces deux fondements en nait un troisième essentiel à l’épanouissement individuel et collectif : la Fraternité.

Aujourd’hui, nous sommes le 3 décembre. Cela fait plus de quinze jours que nos routes sont bloquées ou filtrées.

Qu’est-ce qu’une route ?

Ce qui nous lie.

En les bloquant, que faisons-nous ?

Nous nous divisons. C’est une conséquence inéluctable de ce qui est en train de se passer, de ce que nous sommes en train de faire soit par le blocage des routes, soit par l’acceptation de la situation actuelle.

A qui cela profite ?

A ceux qui règnent évidemment. « Divide ut regnes » c’est Machiavel. Et Machiavel c’est ce que nous rejetons pour la plupart avec ou sans gilet : l’arrogance des dirigeants, l’indécence des milliards qui s’échappent et ne ruissèlent jamais, la concurrence déloyale des sociétés transnationales, la dépendance alimentaire et énergétique de notre île etc.

Qui sont les perdants ?

Les plus faibles, les entrepreneurs à échelle humaine, les salariés qui ne seront indemnisés, les femmes de ménages qui n’ont pu se déplacer, les agriculteurs qui auront tout perdu ou vendu au rabais, les jeunes cloitrés dans les logements sociaux, leurs parents, les victimes des débordements tout comme leurs auteurs, ceux qui nous soignent en tout temps, encore eux, et enfin, la Liberté, l’Egalité, la Fraternité. Peut-on tolérer de tels dommages collatéraux ?

L’heure du bilan de ce mouvement viendra et chacun devra faire l’effort d’y méditer. Il faudra l’analyser sans passion partisane, sans fureur vengeresse avec raison et humilité. Comme dans chaque crise, il y aura de tristes conséquences. Je pense pour ma part à la division, à l’inflation, à la sueur gâchée, au gaspillage des denrées produites etc. Mais il y aura aussi l’émergence d’idées nouvelles, les prises de consciences nécessaires quant à la situation actuelle, un changement de notre mode de consommation et de production, un éveil concernant l’entraide etc. Or « Nous qui croyons, que pouvons-nous craindre ? Il n’y a pas plus de reculs d’idées que de recul de fleuves » nous a certifié l’auteur des Misérables.

Maintenant que devons-nous faire ? Libre à chacun d’en décider sans autre influence que le poids de sa matière grise. Aucune issue par le haut n’est cependant possible sans se réapproprier notre vivre ensemble. De la même manière aucun avenir commun radieux n’est envisageable dans la division.

Pourquoi ne pas s’assoir sur les ronds-points occupés, sans entraver la libre circulation, et discuter ensemble de l’avenir commun dont nous voulons. Pourquoi ces ronds-points ne serait-il pas désormais le symbole de la direction que nous souhaitons prendre ? Multiples sont les sorties de crises possibles sans pour autant ployer le genou face à ce qui nous indigne. Cela serait inutile ? Croyez-vous qu’on fait trembler l’oligarchie en nous séparant ? Bien au contraire elle jubile. C’est lorsqu’on discutera tous ensemble qu’ils seront envahis par la peur, qu’ils seront face à leur échec.

Si les plus médisants sont pessimistes quant à une sortie des blocages routiers d’une manière pacifiste, je garde l’espoir profond qui m’anime que l’humanité est radieuse dans sa diversité, intelligente dans ses contradictions.

Pour terminer ce plaidoyer j’utilise l’arme la plus redoutable que je connaisse pour convaincre : la poésie. Permettez-moi de partager avec vous ces quelques vers d’Eluard.

"Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Eluard

 

 

 

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