Note de lecture : La discrétion, de Faïza Guène

Faïza Guène s’est fait connaître en 2004 par son premier roman « Kiffe kiffe demain », un succès de librairie. Depuis, elle trace son chemin, entre scénarios et romans. La discrétion, sorti en 2020 chez Plon, est son sixième roman. "La discrétion" raconte la vie d’une famille algéro-française et en particulier de la maman, Yamina, sur toute la durée de son existence, de 1949 à nos jours.

Le personnage principal est Yamina Madouri, une femme de plus de 70 ans, résident à Aubervilliers, née en Algérie dans un village proche de la frontière marocaine, fille d’un combattant pour l’indépendance. Autour d’elle, son mari, Brahim Taleb, de dix plus âgé qu’elle et leurs quatre enfants, Malika, Imane, Annah et Omar.

Les thèmes du livre tournent autour de l’amour, de l’amour familial, de la quête amoureuse et de l’indépendance. L’indépendance étant ici à plusieurs entrées, l’indépendance de l’Algérie, mais aussi la recherche d’indépendance des personnages, en particulier des enfants. Quant à la discrétion, c’est ce qui semble caractériser les parents et irrite certains de leurs enfants. Comme si Yamina se considérait toujours comme « invitée » dans ce pays.

De chapitre en chapitre, on prend alternativement connaissance de la jeunesse de Yamina en Algérie jusqu’à son arrivée en France en novembre 1981 et de la vie quotidienne des membres de cette famille en région parisienne, autour d’Aubervilliers, les galères comme celles de se loger, le travail, les amours.

De l’Algérie, le livre relate la vie d’une petite fille confrontée à la guerre, aux menaces des militaires français, à un exil de 6 ans au Maroc voisin de son village. Son père était combattant de l’Armée de libération. Puis jusqu’à l’âge de 32 ans, elle travaillera à la ferme familiale ou comme couturière, avant de se marier (« ils ne s’étaient pas choisis », mais se respecteront et s’aimeront) avec Brahim, émigré en France depuis ses 16 ans, qui sera mineur de fond puis ouvrier dans le bâtiment.

Yamina aura eu plusieurs déchirements dans sa vie, la principale étant d’avoir dû quitter l’école à l’âge de 12 ans (ses frères en auront la possibilité, devenant, pour plusieurs, professeurs ou assureur), la seconde étant son arrivée en France en novembre 1981, un pays avec « un ciel si gris, des nuages si lourds, des nuits si froides ». Difficile premier contact avec la France.

Des enfants Taleb, il est également beaucoup question dans ce livre, avec leur activité professionnelle.  L’une vendeuse, l’autre employée de mairie à Bobigny, le fils chauffeur de VTC.

Le livre fourmille d’anecdotes, parfois cocasses, parfois affligeantes. Ainsi, Malika, en charge de l’état civil, s’autorise à parler arabe avec des usagers en difficulté avec le français administratif, histoire de les aider : « on lui a déjà remonté les bretelles pour ça. Malika a été dénoncée, elle croit savoir par qui… ».

Le racisme tel que vécu est évoqué dans ce livre. On peut y lire le poids des traditions, mais aussi le poids de la modernité à la française, dans son administration notamment, mais encore la possibilité de passer outre, comme Yamina, qui fugue à 15 ans pour échapper  au rite berbère du tatouage sur le front : « le front de Yamina lui appartient, c’est son front de libération personnel, son combat, le premier ».

Sur le racisme donc : « Les enfants Taleb aimeraient ne plus avoir à se poser la question Raciste ? Pas raciste ? quand le rapport à l’autre est trouble. Ils aimeraient ne pas perdre tout ce temps, à se demander  d’où vient la condescendance qu’on leur manifeste, à faire des liens emmerdants avec leurs origines, ils aimeraient aussi parfois avoir le luxe du déni, ils aimeraient pouvoir ignorer le mépris, comme le fait leur mère, en vérité ils aimeraient juste que les choses soient plus simples ».

La lecture d’un chapitre donne envie de lire le suivant : un bon livre donc, avec de l’histoire familiale, de l’histoire sociale, de l’histoire politique et beaucoup d’humanité, à mille lieues des clichés véhiculés par une certaine presse qui ne voit que « racaille » dans cette jeunesse.

                                                                                                                                 Hervé

 

 

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