Quand une pandémie cache l’autre

Si la pandémie de Covid-19, apparue fin 2019, occupe les esprits, une autre catastrophe s’est produite vers l’été 2018, la peste porcine en Chine, puis dans le reste de l’Asie du Sud-Est. Si on ajoute à cela des incertitudes au niveau des récoltes, liées à des épisodes climatiques extrêmes (sécheresses, inondations), l’avenir alimentaire de l’humanité est en jeu.

C’est donc à un jeu de yoyo auquel nous sommes confrontés, où se mêlent question économiques et géopolitiques.

La peste porcine dite « africaine » décime en 2018 et 2019 des centaines de millions de porcs en Chine et dans les pays voisins (Corée du Nord et du Sud, Vietnam, Laos, Cambodge, Thaïlande, etc). Les cours du porc, mais aussi du bœuf, du blé, du soja, du maïs deviennent des plus volatiles.

Il faut savoir que ces prix sont le jeu d’opérations boursières dont le centre névralgique est la Bourse de Chicago, qui se moque bien de la sécurité alimentaire des populations mondiales. Ce sont les prix des denrées en surplus (proposées aux marchés) qui déterminent les prix pratiqués localement.

Dans un premier temps (fin 2018), la bourse détestant les périodes d’incertitude, une chute des cours est enregistrée, en particulier du blé (il n’y a plus de cochons à nourrir en Chine). Dans un second temps, les cours du porc et des céréales s’envolent jusqu’à ce que, début 2020, la pandémie de Covid-19 ne vienne perturber cette hausse.

Puis, tout ceci repart à la hausse dès la fin du premier trimestre 2020, notamment le prix des céréales : les producteurs chinois (l’Etat chinois) entendent reconstituer à marche forcée leur cheptel, y compris en important des cochons reproducteurs, notamment de Bretagne et par avions cargo s’il vous plaît. « Nous avons besoin de beaucoup de cochons pour refaire notre cheptel » témoigne Huan Liu, vétérinaire du service des douanes chinois, venue s’assurer de la bonne santé des animaux avant leur départ  (AFP 11/03/2020).

Cette hausse de la demande chinoise conduit à une hausse des prix des céréales et oléagineux qui va durer probablement plusieurs années, avec comme conséquence par exemple une baisse du stock mondial de blé.

Or, les blés (le blé dur qui sert à la confection des semoules et des pâtes ou le blé tendre ou froment qui sert à la fabrication de farine) sont d’une importance capitale pour l’alimentation humaine. Du coup, celle-ci pourrait subir les conséquences de ces grosses manœuvres sur les marchés.

 

L’agro-business

Quand on lit les publications agricoles en France, dont la vénérable France Agricole qui accompagne l’évolution agricole, sa « modernisation » depuis 1945, il est question de cours, de tendances, de prix, de marchés à terme sur le marché de Chicago.

Voir par exemple ce site : https://www.terre-net.fr/marche-agricole/ble-tendre/terme et les graphiques présentés.

On y note aussi dans la rubrique « Mes alertes marché » que l’Algérie a lancé « un appel d'offres pour du blé meunier à chargement mars ». On peut en dire autant pour l’Egypte. Tout est scruté.

L’agriculture mondiale marche sur la tête. Pour l’instant, elle reste dominée par ce système politico-financier capitaliste, les multinationales agro-alimentaires et semencières qui n’ont que faire de l’alimentation des populations, de la régénération des sols (voir la rapide destruction des forêts au Brésil, en Indonésie).

 

Le jeu des Etats

Quant aux Etats, comme la Chine (plus nationaliste que « communiste »), seul leur importe le sort de leur population, serait-ce au détriment d’autres populations. On pourrait aussi dénoncer des Etats pétroliers ou gaziers (Algérie, Venezuela, etc) qui n’ont pas su profiter de leur manne pour investir dans leur agriculture.

Les Etats européens sont également critiquables, avec le développement d’une agriculture fondée sur l’exportation, avec des subventions à l’export contre lesquelles les agricultures des pays du Sud ne peuvent concurrencer en terme de coût de production, d’où leur déclin. Les Etats du Sud, qui craignent les émeutes de la faim, en sont réduites à favoriser les importations plutôt qu’à promouvoir une agriculture locale.

Il y aurait tant à dire encore, comme le comportement de Bolsonaro au Brésil, qui sert les intérêts des lobbies agricoles en laissant la forêt amazonienne brûler.

Autres bêtises encore : les soi-disant bio-carburants, promus que ce soit aux Etats-Unis, en Europe ou en Asie, au nom du « développement durable ».

 

Des alternatives à mettre en œuvre

Et pour l’instant, les volontés d’une agriculture nourricière, de qualité, de recherche d’autonomie (ce qu’on peut appeler la souveraineté alimentaire) pèsent peu dans ce monde de grandes manœuvres capitalistes. Mais il ne faut pas baisser les bras quand nos intuitions sont fondées.

Cependant, l’humanité se compte actuellement à entre 7 et 8 milliards d’individus et la tendance est à ce qu’elle se concentre désormais dans les villes. Ainsi, le localisme autour des « circuits courts », aussi nécessaires soient-ils a ses limites : il faudra nourrir de plus en plus d’urbains et donc recourir à des sources de nourriture plus ou moins éloignées, l’idéal étant bien sûr de réduire cet éloignement.

La question de garantir des prix aux producteurs est centrale et illustrée aujourd’hui par cette révolte des paysans indiens, arc-boutés contre la libéralisation des prix que voudrait leur imposer le gouvernement du nationaliste hindou Narendra Modi.

La libéralisation des prix revient à se mettre sous la coupe des marchés, déstabiliser le monde paysan au profit d’une agriculture industrielle.

Même si on n’a pas de présupposés moraux sur la consommation de viandes, il faut constater qu’il est nécessaire d’en consommer moins et de favoriser les végétaux dans notre alimentation, si on part du principe que surconsommer de la viande est un non-sens, en terme de gaspillage d’eau, de végétaux, de sols, sans compter les effets sur le climat, le développement de famines, l’augmentation du nombre de réfugiés climatiques ou de personnes vivant dans les bidonvilles.

Nous sommes 7 à 8 milliards d’êtres humains et la population mondiale devrait encore augmenter d’ici à la fin du 21ème Siècle. L’agriculture peut nourrir tout ce petit monde, mais il faudra être attentif et exigeant et faire échec aux velléités des capitalistes qui ne recherchent essentiellement que des profits immédiats et donc, valoriser le travail des paysans, partout où ils et elles se trouvent.

 

Quelques sites à visiter :

Voir par exemple cette étude de l’INSEE intitulée « De l’influence de la Chine dans les résultats de l’agriculture normande » : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4505431?sommaire=4476018&q=cours%2Bbl%C3%A9%2Bc%C3%A9r%C3%A9ales%2Bagricole

 

Indice mensuel des prix agricoles à la production (IPPAP) - Céréales

https://www.insee.fr/fr/statistiques/serie/010538629

 

La demande chinoise tend les stocks mondiaux pour 2020/2021

https://www.agri-mutuel.com/politique-economie/la-demande-chinoise-tend-les-stocks-mondiaux-pour-2020-2021/

 

Sur les marchés agricoles :

https://www.terre-net.fr/marche-agricole/ble-tendre/terme

Sur une approche différente de l’agriculture
 http://www.confederationpaysanne.fr

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