Par quel bout défaire le capitalisme ?

Partant de l’article de Romaric Godin, « Changer l’économie en profondeur : des propositions émancipatrices » du 21 mai, j’ai voulu creuser un peu le sujet. Quand des pistes concrètes sont étudiées pour « sortir du système productif actuel », c’est toujours intéressant de s’y atteler et d’en jauger la portée et la faisabilité.

Derrière le système productif actuel, le capitalisme mondialisé, on voit poindre les dangers qui menacent l’humanité : les inégalités, la paupérisation, la dépossession, le cauchemar environnemental où la dégradation du climat prend une place importante, mais ajoutons-y les pollutions, la chute de la biodiversité, le gaspillage insensé des ressources.

Plusieurs pistes étaient abordées dans l’article de Romaric Godin  ici (« sortir de la croissance », « les communs et le dépassement de la propriété », le « salaire à vie et la garantie économique générale », le « socialisme participatif », le « communisme technologique »).

Il faut, pour chacune des alternatives proposées, voir dans quel espace politique (géographique, institutionnel, social, etc) elles peuvent être mises en musique : le local, le régional, le national, le continental, le mondial. Il est nécessaire d’avoir à l’œil chacun de ces espaces. Si une proposition recouvre l’ensemble du spectre, elle est à retenir absolument. Si elle ne recouvre que partiellement, elle doit être approfondie ou retoquée.

Quelles qu’elles soient, ces propositions, pour être concrétisées, exigeront un cycle de luttes sociales et politiques. Il faut voir dans ces propositions un moyen d’alimenter l’envie sociale, base de luttes futures. Il faut reconnaître qu’aujourd’hui, les luttes se font généralement sur des bases locales jusqu’à nationales, mais dès qu’on se porte sur des sujets continentaux ou mondiaux, ça se complique. Mais c’est une donnée du problème, le nôtre, pas celui du capitalisme (qui s’en nourrit).

 

La notion de « salaire à vie » :

A vrai dire, les propositions de Bernard Friot et cie s’inscrivent dans un cadre national franco-français, autour de belles réalisations comme la Sécurité sociale et des services publics relativement efficients. Pourquoi pas ? Mais j’ai toujours des difficultés à envisager l’élargissement de ce modèle à un niveau ne serait-ce qu’européen. Au niveau européen, nous sommes déjà confrontés à des écarts de salaires énormes entre les pays du Nord de l’Europe et ceux de l’Est comme Roumanie, Bulgarie ou du Sud comme Espagne et Portugal.
Et au niveau mondial, c’est encore plus difficile, sans compter que les garanties et couvertures sociales y sont faibles, noyées dans le travail informel. N’oublions jamais que la prospérité occidentale (toute relative, car mal partagée) est liée à la surexploitation des travailleuses et travailleurs du reste du monde ou encore des ressources naturelles qui s’y trouvent.
En résumé, je ne crois pas aux solutions « socialistes dans un seul pays », même si évidemment, on ne peut attendre une sorte d’harmonisation mondiale (par le bas comme actuellement) des conditions de vie, d’emploi ainsi que des mentalités pour faire la Révolution et exproprier le Capital. Sinon, on y sera encore dans 200 ans (donc, on n’y sera plus). D’ores et déjà, des propositions comme une réduction du temps de travail sans baisse de revenus (jusqu’à un certain niveau : on ne va quand même pas garantir la paye des cadres dirigeants) peuvent dépasser les cadres nationaux. Sachant que le travail contribue à la pollution générale et au réchauffement global, la réduction du temps de travail aurait un double avantage si, bien entendu, le temps « libéré » n’est pas consacré à des loisirs et transports polluants.

 

Les « communs » :

Leur existence à défendre ou leur reconquête comme revendication peuvent être déclinées à tous les niveaux, du local au mondial. Ici et partout, ce sera notamment la défense et l’extension de services publics, d’énergie, d’eau, de santé, d’éducation, de transports, de logement. Ça concerne aussi le patrimoine naturel à préserver, en particulier l’eau, la biodiversité.
Oui, cette idée est féconde, partout dans le monde et à tous les niveaux, du municipal au mondial.

 

La sortie de la croissance, la décroissance :

La croissance trouve ses limites, ne serait-ce que par la raréfaction des ressources. Certes, la population mondiale croissant, il est nécessaire qu’elle soit pourvue de moyens de vivre, ce qui implique l’augmentation de certaines productions, reste à déterminer ensemble lesquelles.
Mais ce qu’on appelle aujourd’hui la Croissance est juste une nécessité vitale pour le système capitaliste afin de se maintenir. La Croissance n’est pas la solution, c’est plutôt un problème : on ne peut plus croire que multiplier les gadgets, les grands projets inutiles, organiser l’obsolescence des produits apporte quoi que ce soit de positif à l’humanité, si c’est ne que l’illusion d’avoir un emploi, en gros gâcher (voire perdre) sa vie à la gagner. On notera quand même que le travail reste une valeur centrale et pas mal de monde y trouve son compte, pas seulement pécunier, mais aussi en termes de réalisation de soi et de sociabilité. Ceci dit, la question du sens de notre activité professionnelle est également centrale (notre santé mentale dépend aussi de ça).
Concernant la décroissance, aussi respectable soit la recherche de « simplicité volontaire », celle-ci reste d’ordre individuel. Il convient néanmoins de porter politiquement cette quête, autour de relocalisations d’activité (la pandémie en a démontré la nécessité), de lutte contre l’obsolescence programmée, contre la bétonisation, le gigantisme, la folie des grandeurs de capitaines d’industrie comme les patrons des GAFAM.
« Lutter contre » nécessite aussi de « lutter pour » autre chose : des technologies alternatives, des circuits courts, des moyens de transports collectifs par exemple.

 

Le socialisme participatif :

L’autogestion, par définition, ne se décrète pas. Faisons un exercice du type « Pensez-vous que votre entreprise ou administration est autogérable (dans l’idée où son activité produit du sens à votre vie) et que cela vaut le coup de s’investir dans sa gestion ? ». On revient à la thématique de ces deux dernières années sur les « métiers essentiels ». Mais, en plus d’exercer un métier essentiel et reconnu comme tel, il y a aussi l’écueil de la gestion de l’entreprise, du caractère bureaucratique (le capitalisme est aussi source de bureaucratie) de son fonctionnement.
Le fonctionnement actuel est basé sur une division du travail inédite, au sein des entreprises et dans les échanges inter-entreprises jusqu’au niveau international, ce qu’on appelle la mondialisation. Les grosses entreprises, animées par des discours tels que le recentrage au « cœur du métier », sous-traitent désormais une part essentielle des activités nécessaires à leur fonctionnement, le nettoyage, la restauration, les infrastructures, l’informatique, etc. Tout le monde est sous-traitant de tout le monde. Ça ne donne pas les outils d’une future autogestion.
De plus, les entreprises formellement en autogestion restent soumises aux lois du marché et parfois elles agissent en véritables groupes capitalistes (voir l’exemple du groupe espagnol Fagor et son rachat du groupe Brandt). Idem pour un certain nombre d’entreprises de l’ESS (économie sociale et solidaire).

L’idéal serait de parvenir à des écosystèmes d’entreprises autogérées et solidaires entre elles. La question de « faire travailler » autrui à un niveau local ou régional est éminemment populaire et l’esprit d’initiative n’est pas le monopole de capitalistes ou d’apprentis capitalistes.
L’autogestion commence donc sur des bases locales et les études sur le municipalisme libertaire sont une piste de travail, qu’on complètera par un fonctionnement fédéraliste assurant la cohésion et étendant l’efficacité des entités locales vers des domaines géographiques plus importants.

Les pouvoirs publics :

Autrement dit, les Etats et leurs unions, comme l’Union Européenne, ainsi que les collectivités territoriales. Il faut rappeler que le pouvoir politique est lié au pouvoir économique et vice-versa. En gros, le rôle d’un Etat, outre d’assurer un certain ordre social, est de permettre le développement ou la préservation de la place d’un pays et de sa bourgeoisie dans le « concert international ». Ainsi, la conquête du pouvoir étatique afin de « changer les choses en profondeur » est une illusion.
De plus, les Etats ainsi que les collectivités sont sous surveillance des marchés financiers, des cabinets en stratégie, des multinationales, des banques ou encore de bureaucraties dogmatiquement néo-libérales (comme la Commission européenne) qui entravent leurs « marges de manœuvre ».

On peut néanmoins leur adresser des exigences populaires autour des « compétences » qui leur sont assignées, qu’il s’agisse de municipalités, de collectivités territoriales ou d’Etats. Les sujets sont nombreux : éducation, santé, services publics, logement, transports, écologie, aménagement du territoire, recherche et technologies, politique industrielle et agricole, fiscalité, investissements et même les fonctions dites régaliennes que sont police, justice, diplomatie et… représentation politique.

En conclusion, il faut insister sur le fait que l’économie est éminemment politique, que la politique n’a de sens que dans la recherche d’égalité économique et sociale… et qu’il va falloir se mettre à la planche pour changer l’ordre du monde, à tous les niveaux, du local au mondial.
Chambouler cet ordre passe par des conflits où les approches internationalistes et solidaires sont essentielles, des défis qu’il nous faut relever et des initiatives à lancer.

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