CHATEAU DE CARTES, l'affaire Bettencourt - Woerth - Banier en trois actes et en alexandrins

Acte I : Bridge de notables

 

 

 

 

Un salon bourgeois à Neuilly. En scène : Liliane Bettencourt, assise dans son fauteuil, et le fantôme d’André Bettencourt, alias Dédé.

Dédé

Banier te pince aux fesses et te meurtrit les cuisses

Verrons-nous L’Oréal racheté par les Suisses ?

Pour ce fleuron français, voilà qui serait rosse !

Ma riche et pauvre amie, il t’appelle « ma grosse »

L’Helvétie tout entière est derrière Nestlé

Mais où donc trouverai-je une rime en « estlé » ?

Liliane (dépliant et lisant un petit papier)

Ma retraite est à moi, j’ai bien tous mes trimestres

(Elle déplie un autre papier)

Pour les comptes et l’argent, voyez ce bon de Maistre

Son conseil est d’argent et sa parole est d’or

(Elle déplie encore un papier)

(Dans un soupir)

Je vous ai soutenu et le ferai encore…

Dédé

Voici le foutriquet, de partir il est temps

Ministre de de Gaulle, ami de Mitterrand,

Me voilà brocardé en vers de mirliton

Même en alexandrins, pauvre France où va-t-on ?

(Il sort)

Banier entre en scène

Quittons Neuilly, mon amie décatie, ma grosse

« Liliane fais tes valises » et partons pour Arros !

Je tire ton portrait, pour le reste, mystère !

La vie vraiment n’est pas une œuvre de Rohmer !

Ils quittent la scène. Quatre personnages sortent de derrière les tentures.

Le gestionnaire de fortune

Une légion d’honneur, voilà la belle affaire !

N’ai-je donc travaillé, trente ans, fait des affaires ?

Le médecin

Un appart’ pour ma fille, où donc est le désordre ?

Celui qui se taira, c’est le Conseil de l’Ordre !

Le notaire et l’avocat (ensemble)

Ayant créé pour l’île une fondation

On a bien mérité notre commission !

Les quatre ensemble (en dansant et chantant) :

Allons, jouons, buvons, recherchons le chelem,

Une mise élevée, voilà ce que l’on aime

Nous serons grands seigneurs, et non pas petits bras !

C’est toujours du pognon que le fisc n’aura pas !

 

Acte II : Poker public

 

Une antichambre. En scène : Françoise Meyers-Bettencourt et le fantôme de son père André Bettencourt, alias Dédé

Françoise Meyers-Bettencourt

Pour qui pourquoi, père, tant de compromissions ?

A quoi bon supprimer les droits de succession ?

A quoi bon protéger la rente et l’héritage ?

Si ce mirebalais abusant du grand âge

De ma pauvre mère dont c’est le dernier bal

Impunément perce le bouclier fiscal !

Dédé

Tu pleurniches et tu geins, quel mérite est le tien?

Et tu veux mes milliards ?

Françoise

C’est que je les vaux bien !

Disparais maintenant, voici le magistrat

Dédé s’estompe. Le juge entre en scène.

Françoise

Une clé USB, vous y trouverez là

Un enregistrement des manipulations

Dont ma mère affaiblie est le bien triste pion

En voici deux copies, dont une pour la presse

Le juge (se bouchant le nez d’une main, et prenant les clés de l’autre)

A procéder ainsi la justice s’abaisse !

(Les journalistes entrent en scène. En regardant ailleurs, le juge leur donne une clé.)

Les journalistes

Notre enquête avance, notre ténacité

Révèlera enfin à tous la vérité

Nous sommes les hérauts de la démocratie

Pensons aux otages s’ils sont nos bons amis

Et faisons silence, nous ne sommes pas riches,

Sur les privilèges de nos petites niches !

(Ils sortent, trop heureux de leur prise, abandonnant sur place leur matériel)

Françoise

Voilà qui est bien dit sans nul corporatisme !

(s’adressant au juge)

Pour votre enquête, encore un mot, sans fanatisme

Cherchez les Petits mots, où son vil entourage,

Lui dicte plus que des éléments de langage

Le ministre entre en scène, la mine sombre, se battant les flancs

Samedi encore, mon rôle était écrit

Me voici sans emploi, retour à Chantilly !

Ces conflits d’intérêt, c’est eux qui m’ont tuer !

Du désert désormais je fais la traversée

J’y rejoins et Mancel, qui fut mon premier maître,

Et Florence ma femme, au chômage peut-être !

(Il sort)

Françoise (au juge)

Silence et cachons-nous ! Voici les barbouzards

Nous restons en famille, après les cagoulards !

Les barbouzes (entrant en scène et s’appropriant les sacs des journalistes)

Piquer des disques durs, pirater des ordis

C’est un travail d’ordures, et bien mieux qu’Hadopi !

Les barbouzes, chantant et dansant, rejoints progressivement par les journalistes, le juge, le ministre

A nous les quintes flush et puis les carrés d’as

Miser gros au poker, jamais on ne s’en lasse !

Nous serons grands seigneurs, et non pas petits bras !

C’est toujours du pognon que le fisc n’aura pas !

 

Acte III : Belote des employés

 

 

 

 

Un intérieur petit-bourgeois, celui de la comptable et de l’informaticien

En scène, le petit personnel : le majordome, la comptable, l’informaticien (mari de la comptable)

Le majordome

J’ai posé des micros, enregistré des voix,

Récolté des aveux, non sans mauvaise foi.

Mon modèle était bien le grand James Mason

Le valet espion de L’Affaire Cicéron.

L’informaticien

J’ai reçu les bandes, j’en ai fait des fichiers

On peut les partager, oui c’est vraiment le pied

Et en parlant de pieds, c’est un peu de la triche

Pour faire des césures et puis des hémistiches,

De recourir à ces chevilles inutiles

« Oui », « puis », « non », « vraiment », « et », je m’en fais de la bile !

La comptable

Les picaillons, les sous, c’est à la BNP

Qu’avant d’être virée, je les ai retirés.

Dédé distribuait de grandes enveloppes

A des amis choisis, vraiment pas interlopes !

Rien à voir, non, vraiment, avec notre magot

Nulle subornation dans le petit cadeau

Que Françoise me fit après mon témoignage

Dédé (entrant en scène)

Ô vieillesse ennemie ! Ô douleur du grand âge !

Vraiment la dépendance est une triste pente.

Liliane c’est la France : aisée mais vieillissante

A la merci d’un gars gonflé, d’un intrigant.

La France est-elle donc tel un château branlant

De cartes à jouer qu’un souffle suffira

A faire s’effondrer, et flouf, tout raplapla !

Le chœur du petit personnel

Misons le pécule, belote et rebelote !

Qu’en cas de perte au moins, il demeure entre potes !

Nous serons grands seigneurs, et non pas petits bras !

C’est toujours du pognon que le fisc n’aura pas !

Dédé

Le petit personnel en prend bien à son aise

Les prolos ont changé depuis Zola, Gervaise !

Ils veulent mon grisbi, ils lorgnent mon pognon

Faut-il dire à mes gens : « cassez-vous pauvres c… » ?

Rideau

 

(Première parution : entre le 10 et le 24 novembre 2010 sur http://blogcontrechamp.wordpress.com/)

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