Blanquer en renard va se servir de la "grève des correcteurs"

126.000 notes non-communiquées (selon les correcteurs grévistes), remplacées par une moyenne annuelle dans la matière concernée. Le ministre Blanquer impose ce qui va devenir la norme dans la nouvelle mouture du Baccalauréat.

Vous souvenez-vous de la bataille de communication autour de la réforme d'APB, feu système d'attribution des places dans l'enseignement supérieur, remplacé depuis la rentrée 2018 par Parcoursup ? Vous rappelez-vous comment Frédérique Vidal, ministre de l'enseignement supérieur, et Jean-Michel Blanquer, ministre de l'éducation nationale, se sont emparés du tirage au sort mis en place dans certaines filières en fortes tensions avant Parcoursup pour appuyer le besoin de justice sociale et d'équité qu'allait permettre de satisfaire un nouveau système ? Donnant l'impression que cette injustice du tirage au sort était devenue la norme établie alors qu'il n'a concerné que 60.000 étudiants sur l'ensemble du territoire, soit moins de 8% des effectifs totaux selon le magazine l'Etudiant. Confisquant le débat puisque démontrant via cet exemple transformé en généralité qu'APB devait absolument être enterré.

Nous assistons peu ou prou au même procédé en ce début du mois de juillet 2019. Cette fois, c'est la réforme à venir du Baccalauréat qui est visée. Alors que l'assemblée nationale a définitivement validé la réforme dite de "l'école de la confiance" cette semaine, de nombreux professeurs du secondaire demeurent pour le moins inquiets quant à son application dans les établissements. Spécialités non-disponibles de manière équitable sur le territoire, casse-tête des emplois du temps, choix limité pour les élèves qui doivent soit changer d'idée soit quitter leur établissement lorsque cela est possible, inquiétude des enseignants de matières peu demandées quant à leurs conditions de travail (éclatement de l'emploi du temps sur plusieurs établissements)... De nombreux points de tensions existent, des inquiétudes majeures demeurent malgré la communication positive permanente du ministère.

Toutes ces tensions se sont cristallisées au fil des semaines autour de l'examen national du Baccalauréat, grand rite de passage obligatoire vers les études supérieures ou la vie active. Dans un dernier élan de mobilisation avant la fin de l'année scolaire, une partie du corps enseignant a décidé de faire d'abord la grève de la surveillance, puis de ne pas communiquer les notes des copies corrigées. Ce qui ne constitue d'ailleurs pas une "grève des correcteurs" comme on l'entend jusqu'à plus soif, puisque les copies sont corrigées mais retenues dans l'optique de forcer l'ouverture d'un dialogue avec les institutions.

Une solution opportuniste

C'est dans ce contexte qu'environ 48 heures avant la publication des résultats du Bac ce 5 juillet 2019, le ministre de l'éducation lâche un premier coup de semonce. Les notes non-communiquées seront temporairement remplacées par la moyenne annuelle de l'élève dans la matière concernée. Par du contrôle continu en somme. Tiens ? Ce n'est pas ce qui serait prévu dans la nouvelle mouture du Baccalauréat à mettre en place dans le cadre de la réforme par hasard ? 

Et bien si, quelle aubaine ! L'examen national va devoir s'adapter à ce nouveau lycée dont nous parlions plus haut. Terminé l'épreuve commune et nationale par filière. Si la vision du ministre Blanquer s'impose, nous nous dirigeons vers un examen plus proche du brevet des collèges avec des épreuves par matière en fonction de la spécialité, mais surtout une part importante de la note attribuée par contrôle continu. 

Le débat est ouvert depuis plusieurs mois autour de l'équité d'un tel système, notamment concernant la valeur d'un examen dit national s'il est noté au niveau local. Quid de l'appréciation d'une mention, ou de l'examen en tant que tel, obtenu dans tel établissement plutôt que dans tel autre ? L'idée n'est pas de répondre à cette question ici, au sein de ce billet. En revanche, il paraît important de montrer et dénoncer le tour de passe-passe qui se met en place autour de cette notion de contrôle continu.

Entre les lignes, ce qu'a annoncé le ministre à la France entière ces derniers jours, c'est qu'un examen national est une opportunité de nuisance pour un corps de métier récalcitrant au changement. Qu'il incarne, lui-aussi, ce fameux "vieux monde" dont on nous rabâche les oreilles depuis le début de la campagne présidentielle en 2017. Le petit discours fait son chemin de manière insidieuse dans les esprits, tout comme le spectre du tirage au sort a privé la mise en place de Parcoursup d'un réel débat de fond. 

Peu importe la véritable bombe lâchée par Marion Schumm, professeur de philosophie dans les Yvelines, sur la matinale de France Inter le 5 juillet, dénonçant des "notes inventées pour certains élèves" en commission lorsqu'il était impossible de former une moyenne sur l'année. Peu importe le bricolage, même avec une moyenne "réelle", qui va de toute façon devoir être mise à jour cet été avec la vraie note obtenue à l'examen. Peu importe que cela doive invalider a posteriori l'obtention d'une matière ou le besoin de passer un rattrapage. Peu importe au final, que cela soit réellement plus juste ou pas. L'objectif du ministre est de montrer d'une part qu'il ne cède en rien car il tient le bon cap de réforme, et d'autre part que le contrôle continu permettra d'éviter à l'avenir toute forme d'obstacle de ce type. 

Prenons donc les paris pour le Bac 2020 et les suivants. Souvenons-nous avec rigueur de ce qu'il s'est passé cette année lorsque nous lirons, entendrons à longueur de discours dans quelques mois, à quel point l'ancien examen était dépassé, désuet, dangereux, stressant pour les élèves, lourd à organiser. Souvenons-nous aussi, dans plusieurs années, lorsque nous aurons de plus en plus de doutes sur l'uniformité et l'équité de l'enseignement au sein de nos territoires, qu'un véritable virage a eu lieu en 2019 à l'occasion de cette mobilisation.

Souvenons-nous enfin avec la plus grande précision possible comment encore une fois, les membres de ce gouvernement privent les citoyens d'un réel débat par leur communication incessante et vide de sens, sur un sujet primordial qui nous concerne tous au plus au point : l'égalité dans l'accès à l'éducation pour nos enfants mais aussi au fond, la formation des futurs citoyens de notre pays.

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