JESSICA FOR EVER: OVNI

UN HYMNE AU PRESENT DESENCHANTE Jessica ( La mystérieuse Aomi Muyock ) règne comme une reine, une mère, une soeur sur une tribu de jeunes garçons- virils et infantiles- aux allures de guerriers.

Ils partageant tous un passé criminel. Jessica ne les juge pas. Elle les recueille, les soigne et se contente de les aimer, les bercer, les consoler en tentant simplement d’apaiser leurs blessures, physiques ou morales. Ces jeunes criminels deviennent alors les membres d’un seul corps: un groupe qui apprend à s’aimer.
Ils se protègent mutuellement en se soumettent au même rituel: un entraînement physique très poussé à la discipline martiale.
Cet entrainement militaire n’exclut pas pour autant des repas toxiques à base de biscuits, chips, cocas, bonbons et autres sachets riches en sucre et en graisse. Les plus musclés entraînent les nouveaux et les maintiennent en vie quand ils se mutilent.
Ils survivent en squattant de splendides villas qu’ils abandonnent quand ils sont repérés et attaqués par les drônes. Ils dorment tous ensemble, chacun dans son lit. 
L’heure de la sieste est sacrée. Pas de sexualité affirmée si ce n’est la tendresse ambigüe que chacun porte à l’autre, même si cette tendresse s’exprime à coup de poings.
Jessica reste sereine quand sa meute de jeunes chiots se dispute.

Les femmes sont à priori exclues de ce groupe.
Tous adorent Jessica, comme les 7 nains adoraient Blanche Neige, dans une version plus sexy : tenue guerrière de Lara Croft, ceinture serrée et larges épaulettes de cuir, silhouette noire évoluant dans cet univers exclusivement masculin.

Un seul des garçons semble sensible au charme féminin et cela détruira le groupe. 

Ces enfants perdus vivent au jour le jour et ne craignent pas la mort.


Jonathan Vinel et Caroline Pozzi, auteurs-réalisateurs, ont voulu observer « la violence constitutive du monde d’aujourd’hui », tout en évitant de « rentrer dans le champ de la morale et de la cause sociale ». Ils ont choisi de traiter ce thème par le biais d’un conte ou d’une légende. Nourris dès l’enfance de jeux vidéos, ces réalisateurs en connaissent tous les codes et se sont inspirés de l’esthétique de ces jeux pour construire l’univers de leur film.

Celui-ci se déroule en effet dans des endroits existants ( centres commerciaux, espaces urbains divers ,résidences pavillonnaires, forêts ou plages) mais tous ces espaces sont des déserts. 
Aucun enfant ou adulte n’apparaît à l’image. Seuls des adolescents peuplent ce film. 
Même Jessica, « figure protectrice » n’a pas d’âge. Les garçons estiment qu’elle n’a pas plus de 25 ans. Ces adultes, qui cherchent à rester des enfants, tiennent à vivre hors du temps. 
Tout juste parviennent-ils à se concerter pour marquer l’anniversaire de Jessica, qui reste sacré. 
Fiers de leur idée, ils rapportent comme un trophée un gâteau à la fraise.
C’est bien connu, les filles aiment le rose !

Les forces de répression pourchassant ces criminels n’ont pas de corps:
Elles ne sont constituées que par des essaims de drones téléguidés, qui les mitraillent. 
C’est la guerre dans sa figure la plus contemporaine, par écran interposé. 
Seules les victimes sont de chair.
L’amitié sauve ces orphelins mais l’amour est montré comme le plus grand danger dont ils doivent se méfier: chaque amour devient annonciateur de mort. Qu’il s’agisse de l’amour incestueux entre un frère et sa soeur, ou de la rencontre amoureuse avec une inconnue, la mort est toujours la grande gagnante. Ces garçons meurtris ne savent que se battre.
Le soir, ils se regroupent pour fumer, boire, écouter de la musique à la lueur des bougies, cherchant l’oubli, prêts à s’échapper, à fuir, ou à se battre à la moindre alerte. 
Ils vivent pour le moment présent, ne font aucun projet d’avenir, se parlent à peine. 
Résignés à se croire déjà morts, ils apprennent à survivre, jour après jour.

Ils ne savent pas vraiment ce qu’ils attendent ou ce qu’ils cherchent. Alors, ils s’entraînent chaque jour pour devenir plus forts, plus musclés, plus durs, avant d’affronter leur prochaine mission: se battre pour leur survie, même s’ils se sentent chaque jour prêts à mourir.
Dès le début, le générique , plutôt gothique, donne le ton. La voix off est omniprésente. Chacun s’exprime tour à tour. « La voix off est celle du groupe qui ne forme qu’un seul corps » précisent les réalisateurs. «  Ils marchent en équilibre sur une corde suspendue dans le vide, et la moindre émotion les fait tanguer d’un côté ou de l’autre, au risque de les faire chuter à jamais » déclare Caroline Poggi, co-scénariste et co-réalisatrice.
 
Les acteurs ont été choisis avec le plus grand soin. Des professionnels mais aussi des amateurs repérés sur des réseaux sociaux. La musique originale d’ Ulysse Klotz a accompagné les deux auteurs dès l’écriture: Ecriture, tournage et montage ont été le fruit d’une collaboration constante, sans répartition précise des zones d’intervention. "Tout est pensé en duo, discuté et décidé ensemble, mais l’un des deux prend parfois le devant chacun à son tour." 
Au montage, le duo est devenu trio.( avec le monteur Vincent Tricon)

L’image numérique, très définie, a un rendu volontairement hyperréaliste, presque irréel.
On retrouve la violence d’ «  Orange mécanique », mais dans l’ambiance plus contemporaine d’ une guerre désincarnée, d’enfants-soldats militarisés à la virilité exacerbée autour d’une figure centrale de mère adorée et intouchable.

Comment ne pas penser aux formes de guerre actuelles ( drones évoluant dans les déserts, populations ciblées par écran ) aux tueries dans les lycées ou universités ? 
Paradoxalement, ces carnages paraissent irréels . 
Caroline Pozzi parle d’ émotions vécues « avec le ventre » et revendique un film de «  sensations, d’immersion où la violence omniprésente frôle en permanence les frontières de l’irréalité. »

Le but avoué de Jonathan Vinel est clairement assumé:« On ouvre une porte et Bam! on pénètre dans un ailleurs ! »

Ce film en effet parle plus aux sens qu’à l’intellect. Peu de paroles et encore moins de discours.
Un univers un peu désenchanté d’où les références au passé et à l’avenir sont exclues.
Aucun adulte, aucun enfant n’est visible. Ces adolescents sont condamnés, non pas à une éternelle jeunesse dans un éventuel paradis, mais à une mort certaine et prochaine. Celle-ci peut intervenir à tout instant . Tout juste peut-on la retarder de quelques minutes, quelques heures ou quelques jours. Personne n’a l’idée de l’apprivoiser. Chacun se prépare au combat. Pas de place pour l’amour, juste pour l’amitié.
La frontière entre les hommes et les femmes s’avère infranchissable. 
Seule la figure de mère apparaît encore positive , quoique impuissante devant la Mort. 
La figure de père est inexistante ou, si elle est représentée par le rappel à l’ordre social, totalement destructrice et sans aucune pitié.
Elle frappe à l’aveugle tout signe de vie.

Hors d’atteinte, ces drones viennent inéluctablement rappeler l’impuissance de la jeunesse à lutter contre un destin sans espoir, que seules la musique, l’amitié ou la drogue permettent un bref instant d’oublier.

Changement d’époque : cette jeunesse ne vit plus pour « des lendemains qui chantent », mais veut capter au présent le maximum de sensations violentes pour oublier passé et avenir désenchantés.

S.KADOUR

Production ECCE films / ARTE france Cinema Distribution Le pacte 
sortie 1 Mai 2019 Sélection festival de Berlin 2019
avec Aomi Muyock, Sebastian Lirzendowsky, Augustin Raguenet, Eddy Suivent, Lukas Ionesco, Maya Coline, Paul Hamy, Angelina Worecth, Théo Costa-Marini, Florian Kiniffo, Ymanol permet, Jordan Klioua, Franck Falise, Jean marie Pitilloni.

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