Mai 68 : Tracts de JLM au fil des jours (16): des étudiants chrétiens dans la mêlée

Retour au début des évènements : le 5 ou 6 mai au soir, suite aux condamnations d’étudiants, aux violences policières et à la fermeture de la Sorbonne, les responsables étudiants et des aumôniers des communautés chrétiennes des facultés de Nanterre, Sorbonne, Censier et la Halle aux vins (Jussieu) se réunissent et rédigent un tract. L’un des signataires témoigne.

Tract du 5 mai © Les responsables et aumôniers des communautés chrétiennes des facultés de Nanterre, Sorbonne , Censier et de la Halle aux vins (Jussieu) Tract du 5 mai © Les responsables et aumôniers des communautés chrétiennes des facultés de Nanterre, Sorbonne , Censier et de la Halle aux vins (Jussieu)

Témoignage d'un des signataires devenu professeur des Universités : Jean-Noël Hallet

Ce témoignage n’engage que moi et fait état de ce que j’ai perçu à l’époque de l’ambiance et des motivations qui nous ont conduits à rédiger ce tract. J’étais à ce moment-là au CEP, responsable (on disait Président) des communautés chrétiennes de la faculté des sciences où je suivais un DEA.

Beaucoup d’étudiants du CEP ont été doublement traumatisés par le début des événements : ils ont découvert ce qui s’était passé au quartier latin en rentrant du pèlerinage de Chartres et l’une des quatre personnes arrêtées arbitrairement et jugées expéditivement pour l’exemple, était l’un des responsables du CEP Sorbonne, Jean Clément.

Étudiants et aumôniers du CEP, nous avions conscience du caractère archaïque et mandarinal du fonctionnement universitaire (ce dont le tract rend clairement compte) et nous étions choqués par la violence des événements.

Moins bien équipés qu’aujourd’hui et absolument pas formés pour ce type d’intervention les forces de police étaient particulièrement brutales face à des étudiants qui dans les premières manifestations étaient parfaitement pacifistes. Les arrestations arbitraires, les violences policières, la fermeture de la Sorbonne et l’aveuglement des responsables de l’État ont contribué à jeter dans la rue des milliers d’étudiants qui, à côté d’une très faible minorité révolutionnaire, n’étaient au départ absolument pas politisés.

Le niveau de réflexion politique des étudiants chrétiens du CEP eux-mêmes était assez variable. Plusieurs d’entre nous étions proches de l’UNEF et j’étais personnellement à la mino sciences, mais nous étions tous des réformistes, pas des révolutionnaires. Devant l’ampleur prise par les événements, il nous fallait réagir, montrer que nous étions solidaires et en même temps que nous déplorions les violences.

Un certain désarroi régnait parmi les aumôniers du Cep et nous nous sentions démunis quant aux modes d’action à entreprendre. La rédaction d’un tract était à minima ce que nous pouvions faire. La réunion des responsables étudiants signataires et des aumôniers des différentes communautés* qui a permis la rédaction du tract s’est tenue le 5 mai au 37 de la rue Linné et il a été distribué aux portes des différentes Facs le lendemain. Ce tract n’a bien entendu rien empêché mais en le relisant aujourd’hui je le signerais encore.

Les réformes dont il annonçait la nécessité ont été en grande partie réalisées. J’en ai été le témoin interne en tant qu’universitaire d’abord à Paris VI puis à Nantes. L’université a considérablement changé, s’est ouverte au plus grand nombre et a, bon an mal an, servi d’ascenseur social.

*Je ne peux ici que me souvenir avec émotion de ces prêtres qui avaient tous une formation universitaire et seulement quelques années de plus que nous et en particulier de Jean-Marie Lustiger avec qui j’ai travaillé directement et dont la personnalité forte, l’intelligence hors du commun, le sens des réalités, l’inspiration liturgique et la cohérence de la foi m’ont marqué pour la vie.

** Le CEP = aumônerie étudiante

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