Extrait du roman à l'édition : Algérie 2030

J’ai entrepris l’écriture de Demain l’Algérie en début 2015, je voulais me projeter dans le futur, un futur pas trop éloigné pour ne pas tomber dans la science-fiction. Le thème c’est l’avenir des algériens en ce début de troisième millénaire. L’action de ce roman démarre avec la chute du régime des généraux et l’avènement d’une possible démocratie aux environs des années 2030.

Il faut bien connaître l‘histoire de l'Algérie pour comprendre la sensibilité romantique de ce peuple. Plus de soixante ans de frustration pour toute une jeunesse qui ne pouvait même pas rêver d’amour, de désir et de passion car pour rêver, il faut encore des souvenirs ou des espoirs. La jeunesse se cachait dans les sous-bois des parcs pour frotter leurs peaux vierges de tendresse contre celles de leurs « sœurs » captives de la bigoterie nationale. À ce moment-là, un sourire, un habibi murmuré, un bras nu entrevu, suffisait à activer le processus chimique du désir et par déclinaison de la bandaison et comme le passage à l’acte restait un exercice quasiment impossible, alors, ils suppléaient par un imaginaire proche de l’amour courtois de la période anté et préislamique (qui va jusqu’au XIe siècle). Ils vivaient dans des mirages faits de paradis poétiques et musicaux qui les enflammaient et les élevaient au sommet des volcans. Ils attendaient là, l’éruption avec volupté, impatients de connaître le prix de leur ferveur, la brûlure de l’amour fusionnel avec le feu de la géhenne : flammes du volcan contre le feu de leur passion. Ils cherchaient le mystère de la jouissance avec pour seul indice les séances masturbatoires qu’ils abhorraient sans pouvoir les empêcher. Ils imaginaient à la lecture des poèmes épicuriens de Khâyam, des abysses de plaisirs insondables, plus profonds que les gouffres qui peuplent le fond des océans, des énervements de chair, des titillements délicieux plus piquants que mille piments rouges. Ils espéraient des félicités inconnues de leurs sens, des recettes magiques de bouillonnements qui feraient grimper leur libido de bas en haut à la limite de l’implosion. Cette tension demeurait un certain nombre de secondes, jouant avec les capacités du cœur à soutenir ce flux d’énergie au risque d’un arrêt brusque de ce muscle.
Ces enfants martyrs de l’amour auraient aimé comme dans une révolution libératrice, tout donner et tout recevoir en une seule fois. Se vider de leur trop plein de libido qui comme un pis de vache non trait menacerait rapidement la raison de son propriétaire. Dans ce don de leur personne, ils escomptaient recevoir en retour non l’absolution de leurs désirs, mais l’usufruit de ces années d’abstinences, car pensaient-ils chacun a droit au même poids de plaisir et comme ils n’avaient rien perçu pour certains à plus de trente ans, ils estimaient dans leurs fièvres d‘innocents sacrifiés aux jeux pervers de quelques Machiavels, toucher un solde de tout compte : la dette du monde à leur égard. Comme ils n’avaient pas confiance ni dans leur capacité à atteindre de nouveau cet élan de volonté pour exiger leur dû ni une grande confiance dans ces voix ténébreuses qui leur promettaient le paradis, ils voulaient tout en une fois. Ils exigeaient naïvement de jouir en une seule fois autant que n’importe quel autre homme et femme libre d‘Europe ou d’Amérique en cinquante ans de vie. Ils répandaient leurs cris dans des dazibaos sur les murs des villes, revendications qui mêlaient poésie et obscénité dans un même élan.
En recherchant à consumer leur ardeur dans des volcans imaginaires ou parfois bien réels, en soufflant sur le brasier de leur feu intérieur, ils tentaient aussi d’empêcher les autres, les vieux, les faux imams de leur poser des pansements ridicules pour cautériser leurs plaies béantes, ils préféraient aggraver leurs blessures jusqu’à la douleur suprême et sombrer dans un monde onirique entre mort et immortalité à la recherche du temps éternel. C’était leur Jihad intérieur que ce combat contre eux-mêmes puisque qu’ils étaient les instigateurs de ces interdits et en même temps les victimes, un exemple de sado-masochisme unique. Si Moïse a passé quarante jours sans boire ni manger dans le Sinaï et qu’il a reçu les tables de la loi, eux c’est toute leur jeunesse que l’on a emmurée dans un désert stérile, ils ont juste été nourris d’aubades romantiques de troubadours :
« La nuit, au bord du fleuve, elle mit en mon cœur
Un tison de désir, qui darde plus que braise ;
Et le désir, au grain subtil comme l’eau sœur
S’y immerge, s’y fond, mais reste là et pèse… »
Abû Tammâm (le Dîwân de Bagdad-Sinbad/Actes Sud)

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