Saïd Benmouffok
Professeur de philosophie au lycée Jean Zay d'Aulnay-sous-Bois (93) - Cofondateur de Place publique
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Billet de blog 20 sept. 2019

Une commune, des communs !

« Paris en commun », tel est le projet qui anime aujourd’hui le collectif réuni autour de la maire de Paris, Anne Hidalgo. La formule est belle. Il faudra du courage pour la concrétiser. Et si Paris était prête pour une révolution démocratique ?

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A l’heure de l’individualisme triomphant, du séparatisme identitaire, de la menace populiste, voilà que la maire de Paris s’engage à défendre ce qui nous relie les uns aux autres : "Paris en commun". On devine une ambition de rassemblement, un signe d’ouverture. Mais cette initiative pourrait être bien plus que cela. La philosophie, que j’enseigne tous les jours à mes élèves, entretient une longue histoire avec l'idée du commun. De cette tradition, nous pouvons retenir ceci : emprunter cette voie, c’est mettre au cœur de la politique un principe fondamental, et osons le mot, révolutionnaire.

Car qu’est-ce que le « commun » en politique ? L’étymologie nous apprend que ce mot vient du latin « munus » qui signifie : la tâche à accomplir, la responsabilité d’une charge. On retrouve ici l’idée originelle de la « municipalité », qui désigne le cadre politique d’une ville constituée de citoyens (« municipes » en latin). Le commun est donc synonyme de participation des membres de la collectivité. Selon Dardot et Laval : « tout véritable commun politique doit son existence à une activité soutenue et continue de mise en commun ». Ce principe, s’il est pris au sérieux, doit ainsi guider les réponses apportées aux défis de notre capitale.

La démocratie en acte

Pour penser Paris en commun, il faut d’abord se rappeler que Paris est une « commune » : un espace de vie, de projets, d’action collective. Il s’agit donc de démocratiser toutes les institutions municipales. Si la politique est la quête de l’intérêt général, celui-ci ne peut résider dans l’esprit solitaire d’un élu, aussi compétent et bienveillant soit-il. L’adaptation de notre ville au bouleversement climatique, l’accompagnement de nouveaux modes de consommation éco-responsables, le développement des transports collectifs pour en faire des outils au service du plus grand nombre, le renforcement de la mixité sociale à l’école, les dispositifs de solidarité envers les plus fragiles et les plus démunis dans nos arrondissements, partout la participation civique se révèle source de légitimité démocratique. Et si l’on en juge au succès du budget participatif, l’attente est toujours plus forte du côté des citoyens.

Le second volet d’un tel projet devrait s’entendre à instituer des « biens communs parisiens ». Popularisée par le prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, la logique des communs a traversé les âges. Elle concernait d’abord les ressources naturelles (accès à l’eau, zones de cultures), puis s’est étendue aux coopératives de production et aux acteurs de l’économie sociale et solidaire (mutuelles, associations, entreprises), jusqu’aux « Creative Commons » (licences libres sur les productions intellectuelles) aujourd’hui. L’enjeu est de protéger les biens communs de la pure logique du profit, les soustraire à l’appétit des lobbys, et empêcher la captation de ressources collectives par des intérêts privés. La méthode consiste alors à créer des espaces d’implication directe des acteurs ou des usagers du service concerné. De grandes villes européennes la mettent déjà en œuvre. Ainsi en est-il à Bruxelles, avec l’ancienne gare de Josaphat. Cette réserve foncière, qui est une propriété publique, verra bientôt naître un quartier (une centaine de logements, de l’habitat groupé, une épicerie coopérative) imaginé et développé en partenariat avec un collectif de citoyens.

De nombreux modèles concrets

Il s’agit donc d’initier et d’encourager les expériences démocratiques de mise en commun. Tiers-lieux culturels, habitat participatif, entreprises solidaires, créations d’AMAP, pédagogies de la coopération dans les écoles, les exemples parisiens ne manquent pas et ils peuvent servir de modèle. Pour exemple, dans le nord de la capitale, le Bar commun est une association sans but lucratif. Des bénévoles s’y engagent quelques heures par mois, et toutes les activités sont le fruit de leur investissement. On y consomme du bio, du local, de l’équitable, à des prix accessibles à tous. Ateliers de conversation en français, accompagnement scolaire, entraide administrative, débats et concerts en font un lieu de rencontre qui contribue à retisser le lien social dans le quartier. Dans la même rue se trouve « la Louve », une coopérative de consommateurs où chaque adhérent dispose d’une voix, et où tous les bénéfices sont réinvestis dans le fonctionnement du supermarché. Les faibles coûts de fonctionnement permettent de diminuer les prix à la caisse.

La logique du commun ouvre ainsi des perspectives majeures pour notre ville. Paris est en fait déjà engagée dans cette voie : municipalisation de l’eau, ouverture d’un Data Center pour protéger les données des Parisiens, reconquête de l’espace public pour les modes de transport alternatifs. Il s’agit à présent de repenser toutes les politiques publiques à l’aune de la participation civique.Munie de cette boussole, Anne Hidalgo pourrait faire avancer la démocratie vers l’âge de la maturité. Elle donnerait aux citoyens les moyens de répondre ensemble aux enjeux de notre temps. La vision est belle et grande. Il faudra trouver le courage de la mettre en œuvre. Alors, la révolution du commun aura-t-elle lieu à Paris ? Chiche !

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