Don du sang pour tous les hommes : vers la fin d'un combat de presque 40 ans

Depuis Juin 1983, l'accès au don du sang pour les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes a beaucoup évolué. En effet, c'est dans un contexte d'épidémie naissante du VIH en France, que les hommes homosexuels et bisexuels ont été exclus du don de sang.

Il a fallu attendre jusqu'au 26 Janvier 2016, pour que Marisol Touraine, alors ministre des affaires sociales et de la santé, parvienne à mettre fin à cette interdiction stricte. En effet, c'est à compter de cette date que les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes ont pu retrouver l'accès au don du sang en France sous condition d'une abstinence sexuelle de 12 mois. Malgré un infiniment faible taux de contaminations au VIH liées à une transfusion sanguine, il a fallu attendre le 2 avril 2020 pour que l'arrêté visant à réduire la période d'abstinence à 4 mois, voté le 17 décembre 2019 soit mis en vigueur.

En fin d'année 2019, l'apparition du premier cas de COVID-19 marque le début d'une crise sanitaire mondiale. La propagation de ce virus s'est montrée rapide, violente, incontrôlable et très mortelle. Afin de limiter le taux de contaminations et donc la propagation de ce virus, la France a mis en en place 3 confinements. Dès le premier, l'Établissement Français du Sang (EFS) a alerté quant à une baisse inquiétante des stocks en produits sanguins. En effet, la situation sanitaire a entrainé l'annulation de nombreuses collectes dans les entreprises, universités et autres. Les autorités estimaient à cette période la baisse à plus de 35%.

Les confinements se succédant, les réserves se sont de plus en plus asséchées. En effet, de nombreux médias (Le Monde, Science et Avenir, Le Point et LCI entre autres) n'ont cessé de retransmettre les messages d'urgence de l'EFS entre le 21 Septembre 2020 et le 2 Juin 2021. Le 28 Septembre, un premier espoir naît lorsque la France Insoumise propose son amendement auprès de l'Assemblée Nationale. Cet amendement n°AS11 proposait d'insérer après l'article L. 1211-6-1 du code de la santé publique le paragraphe suivant « L'orientation sexuelle ne donne pas lieu à des critères de sélection différents pour l'acceptation du don. Un arrêté du ministre de la santé définit les modalités d'application du présent alinéa ». Or, après avoir reçu un avis défavorable du rapporteur de la commission des affaires sociales et du gouvernement, cet amendement a été rejeté. Il a fallut attendre cette situation actuelle de pénurie extrêmement préoccupante de sang pour que le 8 Juin 2021 soit enfin adopté l'amendement 1646 portant sur l'article 7 bis de la loi « bioéthique » proposé par une union de la gauche, un amendement de même nature que celui proposé par la France Insoumise et rejeté en 2018.

Trois ans ont donc été perdus et de nombreuses personnes n'ont pu être transfusées à temps. Afin de comprendre l'hypocrisie de la France face à ce sujet, il faut remonter à Juillet 2013, lorsque Olivier Véran, alors député de l'Isère, fait paraître son rapport sur la filière du sang en France. Dans ce dernier, le député, fait clairement comprendre que le risque de contamination au VIH des poches de sang est infime et que le risque de contamination au VIH par transfusion sanguine est encore plus faible. En effet, ce dernier affirme que « Du point de vue scientifique, les critères actuels ne sont donc pas satisfaisants, même si le principe de sélection du donneur n’est pas remis en question ». Il affirme même que « l’erreur consiste à se limiter à la sexualité, lors même que c’est le comportement sexuel qui peut être à risque, quelle que soit l’orientation sexuelle par ailleurs. ». De plus il sensibilise le ministère de la santé de l'époque sur le fait qu'« Un homosexuel en couple, stable dans sa relation, et n’ayant pas eu de relation à risque dans un délai susceptible d’être couvert par un dépistage virologique, peut percevoir son éviction comme discriminatoire ». Mais alors, pourquoi n'a-t-il pas proposé de projet de loi dès son arrivée au pouvoir en tant que ministre de Solidarités et de la Santé le 16 Février 2020 ? Pourquoi a-t-il ralenti le processus de « ré-insertion » des hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes dans le processus du don du sang en France ? Pourquoi, lors d'un débat à l'Assemblée Nationale le 31 Juillet 2020, le ministre des solidarités et de la santé a-t-il refusé la suppression du délai d'abstinence sexuelle alors que d'après lui les risques sont infimes ?

Selon lui, « il y a eu entre 2001 et 2018, [...] 27 donneurs particulièrement à risque de transmission du VIH par transfusion, 24 hommes, 3 femmes. Sur ces 24 hommes, 15 était des [hommes ayant des relations avec d'autres hommes]*. Lui permettant alors de conclure que « Cet amendement, je le dis, il est dangereux » en parlant d'un amendement visant une nouvelle fois a supprimer les discriminations faites aux hommes homosexuels et bisexuels. Le gouvernement voulait même supprimer le second alinéa suivant : « Les critères de sélection du donneur ne peuvent être fondés sur le sexe du ou des partenaires avec lesquels il aurait entretenu des relations sexuelles. » de l'article L.1211-6-1 du code de la santé publique. Cela va pleinement à l'encontre de son étude menée en Juillet 2013. Cependant, malgré la baisse significative des contaminations au VIH concernant les hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes, l'évolution et l’expansion massive de la prévention sur les risques de contaminations lors de relations sexuelles non protégées et l'amélioration de l'accès aux tests de dépistages et à la contraception, Olivier Véran change radicalement de discours et bafoue ses idéaux défendus 7 ans auparavant. Mais que s'est-il passé alors que nous manquions de plus de plus de 650 000 poches de sang l'année dernière ? C'est donc ce climat de tension en acquisition de produits sanguins qui amène une première fois à se poser des questions quant aux intérêts de ce changement de discours du gouvernement. Enfin, le plus étonnant est le tweet publié le 9 Juin 2021 par le ministre des Solidarités et de la Santé dans lequel il écrit « Donner son sang répondra aux mêmes impératifs de sécurité sanitaire, et ce quelle que soit sa sexualité. Le parlement vient d'en voter le principe. J'alignerait ainsi les critères de sélection des donneurs dans les prochains mois. L'aboutissement d'un engagement pris en 2013 ». Mais ne faudrait-il pas préciser que cet engagement n'était plus d'actualité lorsqu'il est arrivé à la fonction permettant de statuer sur les critères d'accès au don du sang en France ?

Il est intéressant de lire la définition que fait l'Académie Française du terme « hypocrisie ». Selon cette institution de référence concernant la langue française, l'hypocrisie désigne un « vice qui consiste à affecter une pitié, une vertu, une conviction qu'on ne possède pas », la « duplicité dans le commerce avec autrui, [la] dissimulation sous des dehors trompeurs de ses sentiments, de ses intentions véritables ». Il est également intéressant de s'intéresser aux symptômes dissociatifs de la schizophrénie établis par l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Selon lui, dans le cadre des symptômes dissociatifs de la schizophrénie, « La cohérence et la logique du discours et des pensées sont perturbées. [...] Il peut avoir des difficultés à planifier des tâches simples comme faire son travail [...] » Ainsi, s'agit-il d'hypocrisie ou de schizophrénie de la part du gouvernement ? Quoiqu'il arrive, des situations d'urgence auraient pu être évitées et des vies auraient pu être sauvées si nos politiques n'étaient pas hypocrites ou schizophrènes. Enfin, ce n'est pas à partir de 2022 que nous avons besoins des plus de 300 000 dons que les hommes ayant des rapports sexuels avec d'autres hommes pourraient réaliser mais AUJOURD'HUI puisque l'EFS s'efforce à alerter sur l'urgence des faibles stocks en produits sanguins.

Pour conclure, une des principales et une des plus manifestes discriminations faites par l'État à l'encontre de la communauté LGBTQ+ française et plus précisément des hommes homosexuels et bisexuels français s'essouffle enfin. Il aura donc fallu 38 ans de combat de la part des associations de défense des droits de l'Homme et des acteurs politiques de gauche pour faire face à ces discriminations et aux 8 ans d'hypocrisie ou de schizophrénie de notre actuel ministre des Solidarités et de la Santé. Cela est tout de même regrettable que notre beau pays, 5ème pays le plus riche du monde et 2ème à l'échelle de l'Union Européenne selon le Fond Monétaire International (FMI) ait dû mener une telle bataille contre un sujet n'ayant même pas sa place dans le débat publique car aucune distinction ne doit être établie entre les personnes en raison de leur orientation sexuelle.

*Le ministre avait utilisé l'acronyme « HSH » que je refuse d'employer.

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