Géométrie d’un drame

On l’appelle Triangle de Karpman ou Triangle dramatique ou encore Triangle compassionnel. C’est une figure (au sens géométrique du mot) issue de l’analyse transactionnelle qui sert à construire des récits, donc des romans littéraires ou ... des discours médiatiques. Ici comme ailleurs l’essentiel est dans l’intention. L’essence du drame est d’affirmer et de conclure.

Boris Carrier, dans un récent billet, a fait état de quelque chose d’à la fois bien connu et très fréquemment oublié : le sens des mots conditionne la pensée et leur perte (de sens) provoque une aliénation. Perdre le sens des mots, c'est perdre sa capacité à penser. Ce billet à pour propos d’illustrer cette idée en faisant abstraction de toute considération linguistique (en particulier relativement de l’impact de la novlangue).

Un triangle pour ne plus tourner en rond

Dans une publication de 1968 (Fairy Tales and Script Drama Analysis – indisponible au téléchargement), Stephen Karpman, médecin psychiatre, enseignant à l’Université de Californie et figure renommée de l’analyse transactionnelle, propose un schéma des relations de pouvoir mettant en scène trois acteurs : le persécuteur, la victime et le sauveur. Son propos est de considérer que cette relation devient contre-productive lorsque ces rôles sont tenus par calcul plutôt que de façon « naturelle » (je revendique l’utilisation des guillemets). Le triangle qu’il propose est donc d’abord pensé comme un outil permettant d’identifier des postures manipulatoires, qu’elles soient conscientes ou non, afin de « repartir sur des bases saines ». Les personnages principaux sont :

Le persécuteur. Il est « le méchant ». Mais quand je dis « Il » c’est une soumission aux règles de grammaire. D’une part ce peut être « elle », mais surtout ce peut être un pluriel ou un danger plus général (l’alcool, le cancer, des gilets jaunes voire des jaunes sans gilet, un virus, les reptiliens provenant d’une galaxie lointaine ou les femmes qui n’obéissent pas assez bien aux hommes …). Le persécuteur est rigide, vilain, « supérieur » (en intelligence, en nombre, en puissance, en sournoiserie), possiblement caché derrière un fagot mais toujours mal intentionné. Il oppresse et est un danger le plus souvent mortel éventuellement déclinable en facteurs de risques. Vous l’avez compris, on n’est pas très loin de l’indispensable antéchrist, celui sans qui Dieu ne serait qu’un figurant hantant les séries B et à peine connu des éclairagistes. D’autre part, sans persécuteur il n’y a pas de sauveur et c’est l’horreur : l’analyse transactionnelle entame une révolution intérieure, les chefs de gouvernement partent en stage makramé à Bab El Oued et Mac Kinsey se convertit à la fabrication de diaporamas bio. Au moins.

La victime. La victime est là pour crier « Au secours ». C’est son job. Et elle doit crier très fort. D’une part parce qu’il arrive que le persécuteur soit un peu dur d’oreille et qu’il faudrait quand même qu’il s’occupe d’elle faute de quoi le scénario tombe à plat, mais surtout parce qu’il faut qu’un maximum de gens sache qu’elle est là, elle, la victime. Donc soit elle s’époumonne sur le mode : « Hé ho c’est par ici que je défaille ! », soit de gentils porte-voix de toutes sortes le font pour elle. Par exemple quand elle ne dispose pas de cordes vocales personnelles, comme c’est le cas pour une république ou une souveraineté. La victime est priée d’être impuissante à se tirer d’affaire toute seule (sinon, le sauveur est au chômage et c’est le bazar). Elle doit aussi savoir attendrir son entourage car il est important que l’entourage « joue le jeu ». Si ledit entourage lui renvoie « Tu t’es mis dans la m.. tout-e) seul(e), donc maintenant dém...-toi » il faut demander à la victime de relire le scénario ou changer de victime, parce que là, le sauveur est à nouveau au chômage technique. La victime a besoin d’un persécuteur au même titre que le masochiste a besoin d’un sadique pour une soirée « fouettons-nous les un(e)s les autres » : peu importe le persécuteur, mais il faut qu’il fasse mal et/ou peur. Que le persécuteur soit jeune, vieux, jaune, rouge, populiste, russe ou bleu à pois verts n’importe pas : la victime est là pour crier son impuissance, son désarroi, sa peur de mourir ou son allergie aux moustiques à poils durs (les pires). Car si, et à son grand dam, lorsque Jésus crie la caravane passe, il faut que quand la victime crie il y ait un maximum de caravaniers qui s’arrêtent. Il est essentiel de tout faire pour que la victime attire l’attention de manière à ce que le public puisse ovationner un Sauveur qui, sans elle, ne servirait à rien et errerait sur les plateaux télé comme une âme en peine, emmitouflé dans son cafard (Merci à « Téléphone »).

J’y reviendrai quelques lignes plus loin, mais je souhaite là insister sur un point qui me semble essentiel : dans ce triangle, le pouvoir, le seul vrai pouvoir existant, est détenu par la victime. Tout le reste n’est que Discours et/ou transfert de pouvoir. Le levier principal du triangle de Karpman est donc la culpabilité induite. Lorsque la victime est une personne réelle, cela donne un scénario que les un(e)s et les autres connaissons. Lorsque la victime est un concept ou une représentation mentale/morale (la république, par exemple), le choix de la victime est toujours effectué par le sauveur, qui est nécessairement celui qui va créer le récit médiatisé. Pour cette même raison le choix de la victime par le sauveur lui permet via une culpabilisation de la cible (un public), un « transfert » de pouvoir d’une part (le symbole choisi) et toute latitude pour la désignation du persécuteur le plus pratique d’autre part.

Le sauveur. Le sauveur est celui qui a besoin de la victime pour exister et du persécuteur pour se justifier. Parce qu’un sauveur sans justification, c’est un héros sans légitimité, c’est à dire un usurpateur. Le sauveur a besoin de sauver, faute de quoi son sentiment d’inutilité le renvoie dans l'anonymat, c'est à dire l'Enfer des sauveurs. Sauver est son credo et sans sauvetage à annoncer  le sauveur dépérit, se fane, s’étiole, et finit par se noyer dans le caniveau : qu’il s’agisse d’un canival de droite ou de gauche. Personnage narcissique s’il en est, la question de savoir si la présumée victime a besoin d’autre chose que Lui ne l’intéresse pas : il est là pour sauver, merde ! Si en plus il faut penser, c’est pas possible. Le sauveur n’est responsable de rien puisque tout est de la faute des autres : si la victime n’était pas si faible et/ou autant en danger et si le persécuteur n’était pas si méchant, il n’aurait pas besoin d’intervenir. Donc il est « choisi par les évènements » et il n’est pas loin de penser qu’il est « l’élu ». Une fois le sauvetage en marche, pour les remerciements il accepte les chèques, le liquide, la CB ou les paiements « en nature », mais si possible pas au grand jour. Sans doute est-il soucieux de ce que sa modestie naturelle n'en souffre pas. Par contre, les éloges publics sont souvent très prisés.

Remarque : deux rôles distincts peuvent être tenus par la même personne. Ainsi le persécuteur peut tout à fait afficher une générosité, si possible médiatisée, pour mieux vous inférioriser. Le triangle reste applicable mais avec deux acteurs seulement.

Donc et en résumé :

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A vie mort tu erres ?

Venons-en au scénario. Il s’agit de construire un récit. Des récits, on en trouve dans les livres, dans les médias, dans le quotidien de chacun(e) d’entre nous. Ce triptyque est très commun et on n’y entre pas forcément en pleine conscience de le faire. C’est un scénario à trois entrées, en quelque sorte, où chacun interprète un rôle voire en change en cours de récit. Nous sommes dans un récit toxique, pour au moins une des parties prenantes. Et la question se pose donc, naturellement, de savoir comment on y entre certes, mais aussi comment on en sort.

Selon Karpman ces trois comportements qui sont utilisés / choisis sont à l’origine des relations négatives avec l’autre ou les autres sous réserve d’insincérité. Le postulat est que, par exemple dans la plupart des conflits personnels ou professionnels, leur caractère malsain (au sens générateurs de déséquilibres durables) sont liés au fait que nous entrons dans une situation par une de ces entrées, un de ces « rôles » soit par calcul plus que de façon spontanée, soit sans nous en rendre compte (« inconsciemment » ou à la suite d’une manipulation). L’autre postulat est que la « remise à plat » des intentions réelles des un(e)s et des autres permet « d’assainir » la situation. Pour autant, l’histoire ne se conclut pas nécessairement par un mariage avec plein de bébés à suivre, non plus. Le propos est « d’apaiser les relations interpersonnelles », quelles qu’elles soient, par une « prise de conscience du rôle tenu par chacun ». Il s’agit d’évacuer la source de conflit en ce qu’elle est présumée nécessairement à la fois « anti-naturelle » et contre-productive. Issue d’un « mauvais choix », aussi. Ne pas oublier que ce triangle provient de l’analyse transactionnelle...

Ce triangle dramatique est aussi un jeu, au sens strict, ludique. C’est un jeu de rôle, d’approche psychologique des relations de pouvoir et dans lequel les acteurs doivent pouvoir changer alternativement de rôle afin « d’éprouver » chaque Discours. L’objectif est de faire prendre conscience à la fois du jeu d’acteur sous-tendu par le cadre scénaristique et de l’éloignement du réel provoqué par ce qui devient avant tout un récit alimenté par les participants. Avec pour objectif final un « retour à l’authenticité » devant permettre de dénouer les nœuds initiaux.

Une remarque : s’il faut parler « Pouvoir », donc rapport de force (ou de séduction), attention à ne pas se tromper : c'est la victime qui mène le Jeu dans le Triangle Dramatique. Sans victime les deux autres acteurs n'ont aucune de raison de se rencontrer et perdent même le sens de leur existence. Donc le vrai rôle de la victime est celui de maître du Jeu. Le sauveur, en bon Narcisse, aspire à attirer l’attention sur lui, et il sera possiblement tenté d’être le « fabricant de victime » ou au moins celui qui la choisira pour mieux désigner le persécuteur.

Le triangle de Karpman s’invite dès qu’à la place d’une posture d’accompagnement et/ou de coopération vous constatez une posture de jugement et/ou de dénigrement/mépris. Cette lecture triangulaire est utilisable dès que, d’une façon ou d’une autre, une posture de disqualification d’un acteur génère un engrenage. Karpman décrit alors les comportement qui vont soir entretenir le drame soit l’évacuer. Il parle ainsi de « modèle CASE » et distingue :

- Le « modèle CASE » (Condescendant, Abrupt, Secret, Evasif) correspond aux quatre attitudes qui vont entretenir la relation toxique.

- Le « modèle CASE+ » (Chaleureux, Accueillant, Solidaire, Engagé) qui décrit les modes et postures permettant de se dégager du « triangle vicieux ».

L’idée directrice est finalement de considérer que, une fois la « conscience de la situation » acquise, pour ne pas rentrer dans le « jeu » des autres, il ne faut pas adopter le comportement décrit dans le triangle : s’il n’y a plus de victime à attaquer, le persécuteur ne peut plus réellement se comporter comme tel et sans victime ni persécuteur, il ne reste plus au sauveur qu’à aller se faire voir ailleurs.

Epilogue

Je laisse aux spécialistes de l’analyse transactionnelle le soin de proposer/commenter les « solutions pour en sortir » (n’importe quelle recherche via votre moteur de recherche vous en fournira des pages). Mais au-delà de l’intérêt de cette représentation graphique et mentale d’une situation nommée dramatique, je souhaite effectuer quelques remarques personnelles :

Ce « triangle de Karpman » est donc issu de l’analyse transactionnelle (AT). Parmi les critiques les plus courantes de cette approche, il y a le fait que l’AT s’intéresse plus à l’analyse de la situation qu’à la résolution de problème, privilégie l’interprétation sur le questionnement, le modèle « clé en main » sur l’interaction et le questionnement. Et effectivement, en l’occurrence, je m’interroge sur cette façon de laisser penser qu’il est très simple d’aider les autres moyennant « le bon modèle d’analyse ». Il y a, dans ce triangle, une logique d’outil, une recherche de solution « à tout prix » moyennant une conceptualisation modélisatrice. Tout se passe comme si la maîtrise d’un concept/d’un modèle permettait de s’éviter la compréhension de l’interaction avec l’Autre dans ce qu’elle a d’historique (la rencontre de deux histoires, deux cadres de références, deux réalités en quelque sorte). Par contre, à l’échelle des discours médiatiques, on trouve une profusion de victimes « symboliques ». Allez savoir pourquoi ...

Parmi les « suggestions pour en sortir », on trouve notamment des recommandations telles que «  rester extérieur », « surveiller nos propos: rester factuel, bienveillant, empathique, neutre ». On peut lire aussi que « une fois que vous avez pris conscience du rôle que vous avez, c’est à vous de prendre la décision d’arrêter d’être enfermé ». Il y a dans ce « c’est à vous de prendre la décision » une dimension « technique » et une injonction présumée facile à suivre, presque un Yapuka, qui me laisse au moins très perplexe. Accessoirement, il y a derrière « Vous devez adopter une autre posture », les traces d’une victimisation possible si jamais l’interlocuteur est en difficulté pour mettre «la solution » en œuvre.

On peut remarquer que le conflit est perçu comme quelque chose qu’il faut résoudre, un « contexte toujours solutionnable ». Le conflit est considéré comme toxique. Moi qui croyait que le conflit était inéluctablement lié à la diversité et devait être pris comme l’opportunité d’affronter mes peurs et « grandir », le conflit comme outil de transformation… Errerais-je dans l’erreur ?

Comme quoi, si certains modèles peuvent être utiles, aucun n’est parfaitement cohérent ni complètement exact. Et ce ne sont pas les économistes qui vont me contredire.

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