Le mot « avis » vient de « vis », signifiant « ce qui est vu comme bon » en vieux français, auquel on a greffé une préposition (« a »). Son synonyme le plus courant, l'opinion (« doxa » en grec) vient de opiniare, soit « l'idée que l'on se fait d'une chose ou être d'avis que ». Opiniare a aussi donné « opiner » (le chef est venu après). Je dis çà...

Les sens semblent comparables, au moins au début. Est-ce à dire que tout avis vaut pour une opinion ?

Certainement pas. Ainsi l'avis d'imposition que vous recevez n'est-il pas une invitation au dialogue (social ou pas). Et le prendre comme tel vous exposerait soit à un séjour en prison (certes tous frais payés, mais bon...) soit, si vous savez faire preuve d'un art consommé de la rhétorique, à un internement psychiatrique.

De la même manière, l'avis de décès n'est pas une opinion plus ou moins tranchée sur votre séjour ici-bas. Il est plutôt une sorte d'avis d'expulsion du monde des vivants, vous concernant, mais qui serait adressé à ceux qui y stationnent encore : un sorte de rappel d'échéance effectué à leur intention mais sans indication de la date limite de paiement. Et contrairement à l'avis d'expulsion, l'avis de décès ne comporte pas de préavis, le préavis étant l'avis avant l'avis. Il relève plutôt d'une information ante mortem à l'intention des survivants : l'avis après la mort existe bien.

Une autre caractéristique de l’avis est de pouvoir être général sans jamais avoir été caporal. L’avis général est plutôt l'accrétion de la somme des jugements approximatifs de votre environnement relativement à un sujet (voire à un objet) et qui tente de faire passer n'importe quelle tranche d'actualité pour un drive-menu de télé-réalité.

Longtemps assimilé au bruit de couloir, l’avis général a acquis son bâton de maréchal et une autorisation de sortie (des couloirs) avec l’avènement des sondages. Il a alors été rebaptisé opinion publique. D’une part parce que qui dit « publique » laisse penser « à tout le monde » et que ça fait joli, ensuite parce que s’il y a bien quelque chose qu’ont les pauvres et que les riches veulent perpétuellement s'accaparer, c’est leur consentement. C'était en 1960 et la référence à la Grèce Antique (pourtant créatrice du concept) n'était pas le sujet. Le sujet était la création de leader d'opinion et le développement du chiffre d'affaire de la presse. Avec l'apparition de Lidl des suiveurs, l’opinion publique (à ne pas confondre avec l’opinion du public, qui suppose que le public existe vraiment et qu'il s’exprime en toute liberté) est devenue « l'ensemble des convictions et des valeurs plus ou moins partagées d'une société donnée ». Pour faire plus court, c'est un chiffre qui dit si vous êtes comme tout le monde ou pas.

Et c'est désormais dans un flonflon bienveillant, bien-pensant et bien payé que l'opinion publique, tel un réverbère inoxydable au clignotement perpétuel, illumine vaillamment ces exténuantes traversées du disert imposées par l'exigence démocratique et qui nous épuisent dans d'interminables débats sur le nom de l'artiste mort que nous aimerions voir renaître pour un dernier concert en Salle Plenel ou l'impact présumé de la prolifération des sèche-linges atomiques sur la date limite de démarrage de la transition énergétique.

Coup de bol, chacun de nous peut acheter l'opinion publique pour pas cher. En kiosque ou sur abonnement. On la trouve même sur les pages gratuites que la Déesse aux Cent Bouches met à notre disposition complaisamment via Internet. De cette façon nous pouvons savoir ce que nous pensons, ce qui nous évite d'avoir à choisir une opinion au hasard. Incidemment, lors de ces périodes électorales toujours fécondes en questionnements métaphysiques sur le rôle du costume-cravate dans l’évolution du PIB hexagonal ou l'impact de la couleur de la robe ministérielle sur l'avenir des relations Franco-Moldaves, la consultation de l'opinion publique permet d'avoir l'avis devant soi afin de distinguer vote utile et vote inutile. C'est donc peu dire qu'il faut redouter l'absence de sondage qui nous laisserait sans voie, tout à nos vains efforts pour deviner nos intentions de vote.

Tout avis n'est donc pas une opinion et certaines opinions n'ont rien d'un avis. Mais tous les avis qui valent pour opinion ne sont pas égaux entre eux, non plus. En matière de production d'avis, il y a les amateurs, les simulateurs et - comme partout en ces temps argentiques - des professionnels.

L'amateur va énoncer son jugement sur la foi de ses convictions ou de sa sensibilité. Sa personnalité, diront d'autres. On ne se lasse pas de sourire devant aussi peu de rigueur : confondre l'avis et la foi, et pourquoi ne pas prendre tout murmure d'attachement profond pour un cri d'amour en haute fidélité pendant qu'on y est. Le jugement amateur est donc d'abord un aimable divertissement qui permettra, au bout de trois bières ou deux noms d'oiseau d'échanger des fleurs ou des insultes avec l'interlocuteur/trice de votre choix. C'est aussi ça le lien social.

Le simulateur est déjà plus intéressant. Il est intéressant en ce qu'il est anonyme, et l'idée que quelqu'un fasse circuler son jugement sur le mode : « ne dites pas que c'est moi qui vous l'ai dit » révèle une stratégie, donc une forme d'intelligence prédatrice. On sous estime toujours les prédateurs au nom de la morale. Mais la morale, eux, ils s'en foutent. Et se protéger des prédateurs, c'est d'abord les connaître. Là où l'amateur peut, après trois cacahuètes et un petit jaune, vous serrer la paluche et vous dire « Bon, on règle çà à la pétanque ? », le simulateur a une idée derrière la tête. Et comme on ne voit pas la tête, l'idée chemine incognito.

Le simulateur a eu une idée de génie : proposer des avis « clés en main ».

Plus besoin d'argumentaires, inutile de s'informer : vous voulez un avis ? Voici le préjugé.

Le préjugé est un jugement que l'on a sur quelque chose dont on ignore tout, l'essentiel étant de ne pas dire qu'on ne sait rien. Le préjugé va se greffer sur tous ceux qui, hésitant entre avoir un avis sur tout et surtout un avis, vont être particulièrement réceptif a ce jugement prédigéré dont le transport ne demande aucun effort. Et cette symbiose naissante fait tout l'intérêt du préjugé qui devient alors un révélateur, une sorte de gyrophare juché au-dessus du crâne de celui qui le véhicule et nous informe qu'un crétin avance en pérorant.

La rumeur, puisque cette fois-ci c’est de cela qu'il s'agit, diffuse donc le plus souvent n'importe quoi. Ainsi celle prétendant que Dieu n'est pas marié...quelle foutaise ! Alors qu'on ne parle que de sa grande Clémence. Non mais vraiment...Et en plus, la taille de Clémence, on s'en fout.

Mais bref, revenons à nos opinions avant de lancer un avis de recherche.

Dernier avis avant fermeture : il y a l'avis professionnel. Alors là, attention, « c'est du lourd ». Alors que la plupart des gens donnent leur opinion, le professionnel, lui, la vend. Cher, si possible. Et c’est normal : il dispose d’un avis autorisé. Qu'un avis puisse être autorisé laisse entendre qu’il existe des avis non autorisés. Entre avis de contrebande et opinion hétérodoxe, l’avis non autorisé est un avis de profane : il n'est pas instruit du secret des choses. L’avis autorisé, lui, est forgé dans le creuset des preuves et de l'expérience et est le fait de l’expert (de expertus signifiant « qui a fait ses preuves »). Aussi, si jamais vous rencontrez un expert, celui-ci vous dira très rapidement que la foi n'est pas une opinion. Lui pense que la vérité est au bout des démonstrations et des relations de cause à effet, et hors de cette vérité point de salut. C'est carré. C'est un peu contradictoire, mais c'est carré. C'est contradictoire dans la mesure où s’il suffit de démontrer et déduire pour arriver à la vérité, on est tentés de penser que deux experts s'exprimant sur le même sujet vont finir par se rencontrer autour de la même vérité.

Tentons l'expérience.

Prenez un expert, idéalement dans un domaine ou l'expertise est d'autant plus suffisante qu'elle n'est pas nécessaire, et posez-lui une question. Vous allez avoir un avis que l'on dira « éclairé », même lors d'une nuit sans lune et alors que votre compteur électrique a sauté. Laissez-le s'installer dans ses démonstrations puis, lorsqu'il semble béatement repu de raisonnements circulaires, introduisez délicatement un deuxième expert. Agitez doucement en prenant soin d'alimenter le débat avec quelque boisson énergisante judicieusement mise au frais afin de ralentir l'échauffement des esprits. Distillez éventuellement quelques questions candides. La Contradiction va surgir rapidement, avec en toile de fond un débat sur le sens de l'avis. Ne prenez pas de notes, c'est inutile, tout au plus munissez-vous d'un double-décimètre et vérifiez ce que disait Platon : « L'opinion se situe à mi-chemin entre le savoir et l'ignorance ». Lorsque la température approche du point d'ébullition, déposez innocemment et avec des pincettes un troisième expert. Eloignez-vous un peu (il arrive que le mélange soit explosif) et observez. Le flux et le reflux des arguments risque de vous faire marée, alors par précaution prévoyez un antispasmodique afin de ne pas mourir de rire dans d'atroces convulsions abdominales : vous rateriez la fin et ce serait trop bête.

Jusqu'alors, Le débat interrogeait la vacuité de l'avis contraire au bon sens commun et voyait s'affronter deux avis qu'on trop versé. L'irruption d'un troisième avis va produire une sorte d'enracinement des opinions (d'où la radicalisation) dans une improbable technoscience parolière qui va renvoyer chacun aux origines de l'avis et à ce big blank qui est au commencement du Savoir. Notez le ballet plus ou moins convulsif des mains, les tics faciaux traduisant l'intense émotion des cobayes et les soubresauts réguliers des cages thoraciques.

Pour mémoire, le S.A.M.U. c'est le 15. Faites attention à ne pas vous rendre coupable de non assistance à expert en danger.

Par contre, ne vous étonnez pas de ce que ce débat vous évoque Winston Churchill lorsqu'il disait : “Un fanatique est quelqu'un qui ne veut pas changer d'avis et qui ne veut pas changer de sujet.”. Et dans le mouvement désordonné de ces opinions arrêtées qui s'entrechoquent, d'un seul coup la différence entre l'avis d'expert et l'intégrisme religieux ne vous apparaîtra plus aussi clairement. Un peu plus tard, lorsque le débat aura été interrompu par intervention de l'arbitre-infirmier(e) ou du G.I.G.N., une constatation s'imposera alors à vous : un expert, c'est une vérité, deux experts c'est une contradiction et trois experts c'est le chaos.

Il en est donc ainsi de ces avis les plus considérés et les mieux argumentés, ils sont d'autant plus dangereux qu'ils ne sont pas interprétés pour ce qu'ils sont : des opinions, c'est à dire des parti-pris.

 

Si nous nous trouvons tellement à l'aise dans la pleine nature, c'est qu'elle n'a pas d'opinion sur nous.” (Nietzsche)

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