Bienvenue au Tapasambal

Vous ne connaissez pas la Tapasambal ? C’est une contrée tout à fait exotique ou d’étranges créatures moitié missel et moitié pixel s’agitent avec la frénésie du chihuahua cocaïnomane dans une profusion de chiffres en tous genres et de créatures magiques tout à fait originales. Petite visite guidée.

Le Tapasambal est né il y a quelques décennies de deux constats effectués par ceux qui se proclamaient "Initiés" : d’une part l’Homme est impuissant à transformer la réalité au gré de sa volonté, et c’est très agaçant compte tenu du rôle central qui est le sien dans le devenir de l’Univers. D’autre part l’essentiel n’est pas la nature des choses mais la façon que l’on a de les nommer. Le réel impose le choix, or le caprice doit être roi. Il faut donc recréer d’autres vérités pour pouvoir n’être jamais contredit et effacer ce qui dérange. Ainsi suffit-il de supprimer le mot « opprimé » pour que les oppresseurs n’existent plus, par exemple. Alors naquit une nouvelle race d’êtres qui se nommèrent « élite » auprès des Hommes et créèrent le Tapasambal pour se réunir entre gens qui faisaient du travail une honte et de l’esclavage une pratique salvatrice.

Le Tapasambal est habité par des transhumains, entité d’origine biologique mais considérablement décervelées et auxquelles on a greffé dans l'espace ainsi évidé un processeur et de de la connectique tout autour de façon à ce qu’ils puissent se connecter à tout ce qui fait bip quand on l’allume. Le processeur a été nommé « supermatozoïde » pour bien souligner que les tapasambaliens sont de la graine de héros.

Le système économique tapasambalien est doté de deux monnaies distinctes le thien et le tulora. Un thien vaut deux tuloras. Le thien est réservé aux tapasambaliens alors que le tulora est réservé aux humains. Cela permet aux tapasambaliens, lorsqu’ils s’adressent aux humains, de toujours parler de « Demain », lieu mythique où est stockée 99 % de la productivité et auquel on accède par la Route de l’Austérité, après avoir parcouru les collines de l’Etat d’Urgence Nationale et soigneusement évité les Marais de l’Amethune dans lesquels se noient celles et ceux que broient les fins de mois.

Un univers religieux tout à fait original

Sur le plan religieux, les Tapasambaliens sont très croyants, et même intégristes, c’est à dire à la fois incapables de changer d’avis et incapables de changer de sujet. Ils cultivent un mythe, le mythe de la monnaie salvatrice, au travers de trois rites fondateurs.

1) Les naissances, ou Ipéo, font l’objet de longs préparatifs et sont saluées par des pluies de monnaie comme d’autre font pleuvoir le riz.

2) Les mariages, renommés Fusac, sont l’occasion de réunir des conseillers en investissements conjugaux dans l’ivresse des biznessplan. Formés à la tarologie et au jargonautisme, ces conseillers en investissement conjugal sont en règle générale des membres de la Caste du Grand Coué. Une caste dont on dit qu’ils ont divorcé d’avec ce qui leur restait de cerveau mais n’ont pas obtenu la garde de leurs neurones. Mais ce n’est qu’une rumeur.

3) Enfin il y a les les funérailles, nommées faillites et qui sont fêtées dans la liesse. Il y a ceux qui se réjouissent de la disparition de quelqu’un qui faisait la même chose, il y a ceux qui se réjouissent d’avoir misé sur une faillite qu'ils ont vu venir et il y a ceux qui se réjouissent parce que la Caste du Grand Coué l’impose. Car, comme le Grand Coué le dit lui-même : « Un capitalisme sans banqueroute, c’est comme un christianisme sans enfer. Le projet est notre destin et il faut l’habiller de notre foi : les habits sacerdotaux ».

Une trinité sacrée

Au milieu (forcément) : celui que l’on nomme « le banquier central ». Dans l’iconographie tapasambalienne, il est doté d’une baguette grâce à laquelle il crée la monnaie en prononçant sa célèbre incantation « Federacadabra ». La monnaie ainsi créée va alors inonder de lignes de crédit les différents temples. On entend souvent, à cette occasion, la ferveur des cris de remerciements se mêler à une sorte d’extase orgasmique : c’est le chant des SIREN, une sorte de râle à mi-chemin entre le jappement du labrador affamé auquel on tend une gamelle fraîchement préparée et l’ovation réservée au vainqueur du tour de France avant le contrôle anti-dopage.

Devant le banquier central : Isséa, parfois écrit ICA. C’est le demi-dieu régnant sur les statistiques et les indicateurs. Parce que les faits sont têtus, alors que les statistiques sont extrêmement dociles

Derrière le banquier central, il y a Shado. Shado agit dans l’ombre du banquier central et est accompagné de créatures assez étranges : les fées de Leuwié. Accompagné de ces fées, Shado a fait vœu de lutter contre la Connerie Naturelle de l’Homme en s’en remettant à l’Intelligence Artificielle. Il exécute donc régulièrement des danses sacrées dont les algorithmes marquent la démesure.

Trois commandements fondateurs

L’observance des ces trois commandement est la condition sine qua non de l’appartenance à la communauté et garantit contre toute forme de déviance telle que la solidarité, assimilable à l’extinction de la race ou l’esprit critique, véritable cancer de la pensée tapasambalienne. Ces trois préceptes sont :

1) Le bonheur est dans la rente. Le raisonnement est simple : la monnaie c’est du travail accumulé, travail réalisé ou travail à venir. Mais on ne peut pas tout faire, donc il y en a qui travaillent (les humains) et les autres qui accumulent (les tapasambaliens). De plus, parce que les efforts sont payants il faut les laisser aux humains-travailleurs

2) Le mot crée le réel, la Vérité est dans le néologisme. Ainsi, par exemple, le risque est porteur d’incertitude, et cela n’est pas bon pour le moral. Donc on supprime le risque en supprimant le mot qui le désigne et on crée la notion de volatilité, que l’on mesure de telle sorte qu’elle puisse être un support d’investissement.

3) L’Être est le néant mais l’Avoir est dans l’armoire. Ainsi, si un dieu humain a pu dire « je suis celui qui est », le tapasambalien bien élevé dira « Je suis celui qui a ». Dans le cas contraire, il est déconnecté du réseau et ré-utilisé comme clé USB.

Des coutumes exotiques

La futurologie est la discipline la plus prisée, au Tapasambal. On lit l’avenir chez des oracles, les LBO ou Licornes de Brume Oraculaires. Les LBO sont une espèce de Fée de Leuwié que l’on honore de 9h00 à 18h00 (pause déjeuner en option) au travers de rites rigoureusement exécutés parce que pour eux, les chiffres sont comme les individus : ils n’ont de valeur que par leur position. Et il y a deux catégories de chiffres : ceux qui sont avant la virgule et qui sont pour les financiers, et ceux qui sont derrière la virgule et qui sont pour les bureaucrates.

D’ailleurs, leur seconde passion, c’est les chiffres. Un proverbe tapasambalien dit « Ce ne sont pas les chiffres qui mentent mais les menteurs qui chiffrent ». Et leur univers chiffré et parfois indéchiffrable a ses jeux de mots, que l’on nomme sondages. Mais seuls les chiffres produits par des opérations si possible complexes sont pris en considération. Les chiffres brut sont bannis. « Je n’arrive pas lire l’heure, les chiffres changent tout le temps » disait un grand penseur tapasambalien. Du fait de leur caractère fixe, les statistiques ont donc naturellement fait l’objet d’une dévotion rapidement générale et vous trouverez aisément quelqu’un vous rappelant avec raison que plus on fête beaucoup de fois son anniversaire, plus on vit longtemps. Il y a donc une fête nationale par tapasambalien : le jour de son anniversaire. Et puis on ne pleure pas devant des statistiques, les Tapasambaliens sont ainsi immunisés contre toute forme de résurgence d’humanité. Mais ils savent parfois convenir que les humains leurs sont utiles : au Tapasambal, le free-lance est d’or. Mais ne leur dites pas que ce sont des assistés car c’est un mot qui, dans leur dictionnaire, ne s’applique qu’aux humains. Ils ne comprendraient pas.

Enfin, le Tapasambal est un pays où la culture est extrêmement développée, et en particulier la titriculture ou culture des titres. Les uns cultivent les titres de propriété, les autres des titres de créances, et c’est dans brouhaha joyeusement éclairé par des guirlandes multicolores que les tapasambaliens vendent ou achètent des titres au gré des soubresauts de valeurs ou des déclarations secrètement officialisées par le banquier central. Et lors d’évènements importants tel que l’effondrement d’un secteur industriel ou une croissance incontrôlable du chômage, la fébrilité s’empare de cette assemblée d’objets connectés, car tous savent que bientôt viendra l'heure du Grand Déversement : combien de monnaie le banquier central va-t-il produite cette fois çi ? Et là, tenus en liesse par la voix nasillarde qui égrène les chiffres magiques, une transe commune les unit pour une félicité non cotée. Et quand au soir de ces grands évènements on déambule dans la campagne, il n’est pas rare de retrouver quelques uns d’entre eux, repus et heureux, agenouillé devant Sainte Croissance du Péhibé, la mère de toutes les inflations et devant laquelle a été posée une urne. Et certains d’y glisser quelque créance douteuse, quelque titre malencontreusement choisi de façon hasardeuse, jurant qu’on ne l’y reprendrai pas. Ou au moins pas avant le lendemain matin.

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