San Drion

San Drion : ses plages, ses casinos, ses champs de courses hippiques, ses résidences de luxe...et ses femmes de ménage.

La petite ville de San Drion est nichée entre mer et montagne, avec vue sur une baie splendide, une mer sans bouée Snoopy qui flotterait négligemment et de multiples criques enchanteresses comme autant d’invitations à la Contemplation.

Très vite, San Drion conquit le coeur des habitants de San Zunron, la grande métropole qui proliférait pas très loin. Mais la spéculation immobilière fit son travail et San Drion devint rapidement un lieu de villégiature pour rentiers et autres soi-disant hommes d’affaires. Les plus belles villas côtoyèrent petit à petit de majestueux bâtiments dans lesquels le plus petit appartement aurait pu loger plusieurs familles nombreuses.

Tout à leurs affaires, les hommes qui habitaient San Drion avaient pour autant des préoccupations très prosaïques, telles que le ménage ou sortir les poubelles. Craignant que la proximité de la poussière n’altère leur santé et que le temps consacré à des tâches sans rendement n’affecte leur compétitivité, ils stimulèrent le développement d’un marché : celui du nettoyage et de l’entretien des hôtels particuliers et autres résidences de luxe. En esprits éclairés à la lumière artificielle qu’ils étaient, ils décidèrent alors que la parité existeraient à San Drion sous la forme d’au moins une femme de ménage par homme d’affaire. Nombre de ces nantis firent donc la promotion de leur grande idée en pratiquant des tarifs avantageux à l’égard de la gente féminine qui était au chômage alentour.

C’est donc par une belle matinée d’hiver que Shamira se présenta à l’ATTI, l’Agence de Travail Temporairement Illimité de San Drion, avec l’intention de profiter au moins momentanément de cette possibilité de vivre décemment de son travail. L’agence lui fournit très rapidement plusieurs adresses de clients et Shamira les rencontra les uns après les autres. Elle conclut en une journée 5 contrats et était très fière d’elle : elle avait retrouvé temporairement de quoi subvenir à ses besoins immédiats et l’ATTI lui fournissant un logement en périphérie moyennant une retenue sur le salaire à venir, elle allait pouvoir souffler un peu.

Les premières semaines passèrent et Shamira était ravie : le salaire était très correct, la situation géographique lui convenait parfaitement et elle n’était pas si loin de la ville qu’elle ne puisse aller voir ses ami(e)s régulièrement. De plus, elle était logée dans un petite bâtisse, une ancienne bergerie rénovée avec soin, entourée de quelques centaines d’ares boisés où elle avait pu installer confortablement ses fidèles compagnons : une famille de rats qui s’était constituée autour de son ami d’enfance, un rat qu’elle avait nommé Iode-A. Elle ne comptait plus les soirs de conversation avec ce merveilleux animal dont le sens de la famille n’avait d’égal que l’intelligence. Et à de nombreuses reprises, Iode-A lui avait permis de comprendre la psychologie masculine et lui avait évité ces mésaventures qui naissent de trop de proximité avec ces prédateurs à testostérone qui, en bons vampires modernes, se nourrissent de l’énergie vitale de la femme. A chaque rencontre risquant de mal tourner, Iode-A l’avertissait en jetant une gousse d’ail au pied du prédateur masqué. Elle lui avait donc décerné le titre de Maître Jet d’Ail.

Les journées s’écoulèrent. Petit à petit elle rénovait sa garde-robe et s’était surprise à envisager de changer de coiffure et de parfum. Elle était en train de vivre une période de transformation en profondeur de sa vie mais bien que tout semblait concourir à des lendemains qui chantent, elle entendit une petite voix intérieure se faire régulièrement plus présente. Venue d’un ailleurs qui était en elle, un murmure survenait qui lui chuchotait, mais à voix trop basse pour qu’elle entende. Mais Iode-A ne semblait pas inquiet, donc elle choisit de rester vigilante sans trop se poser de question : entrer dans l’avenir à reculons n’avait aucun sens.

Ce jour là allait être spécial. C’est ce que Iode-A lui dit un matin en grignotant une croûte de fromage pendant qu'elle sirotait son thé. Elle tenta d’en savoir plus, mais son regard malicieux lui dit qu’elle ne courait aucun danger et devait vivre cette journée avec ses imprévus. Elle partit donc le sourire aux lèvres et l'esprit plein de questions. C’est en arrivant chez son premier client de la journée que Shamira comprit ce que Iode-A voulait dire. En entrant dans l’immense salon un impressionnant bouquet de fleurs trônait sur une table disposée de façon centrale dans la pièce et au pied de laquelle était déposée une boite de chocolats de luxe. Au pied du bouquet, sur un petit carton rose pâle, était griffonné : « Ne me quittez pas. Epousez moi. Devenez ma première femme. S’il vous plaît. Merci. ». Elle fit son travail aussi consciencieusement que d’habitude puis prit un stylo et écrivit sur la carte « Arrivée 9h00 – départ 11h00. Heures dues : 2. S’il vous plaît. Merci ».

Ce soir il lui fallait avoir une conversation sérieuse avec Iode-A. D’autant que comme elle vivait un compte de faits, elle devait s’attendre à ce que le reste de la journée soit de la même veine, du même filon.

Et effectivement, les surprises n'étaient pas terminées. Lorsqu'elle arriva devant le second appartement, elle ouvrit doucement la porte et son regard tomba sur un tableau de papier qui barrait le couloir et sur lequel un long texte n’attendait que d’être lu. Elle le parcouru rapidement. Il était question de sa beauté, de son intelligence, de son art du ménage et de ses aptitudes physiques qui lui permettaient de nettoyer le dessus d’étagères montant à plus de 2 mètres 50 au-dessus du parquet. Le texte se terminait par une invitation à passer un week-end dans la propriété équestre de l’auteur. Après avoir consciencieusement lu le texte, Shamira se dirigea vers la cuisine où elle prit l’escabeau qui lui permettait de nettoyer les étagères et termina son travail, comme d’habitude dans cet appartement, avec quelques minutes d’avance. Avant de partir, elle inscrit au bas de la feuille qui lui était destinée « Arrivée 11h30. Départ 13h15. Heures dues : 1,45. Il y a trois fautes d’orthographe. Elle sont signalées en rouge. Bon travail mais doit poursuivre ses efforts. 14/20 ». Les deux autres résidences lui réservèrent la même catégorie de « surprise ». L’un lui proposait d’aller à la plage tous les soirs à partir de 23h00 et l’autre lui offrait une semaine de vacances dans une station de ski réputée. Elle décida alors d’aller en parler à l’agence de travail avant même d’en discuter avec Iode-A.

« Mais c’est merveilleux !» lui répondit sa conseillère en gestion de carrière. « Vous n’avez plus qu’à choisir. Attendez, je crois que j’ai la fiche complète de chacun d’entre eux. Vous allez pouvoir choisir à partir d’une photo » Elle sourit d’un air très fier « C’est l’avantage de notre agence : on est très rigoureux sur les tics, et le premier tic à avoir, c’est de collecter les photos de nos clients et fournisseurs ». Puis elle ajouta en prenant un air malicieux « Vous avez très bien choisi la votre, de photo ».

Shamira regard la conseillère étaler les dossiers. Elle avait l’air contente et Shamira se demanda brièvement ce qu’elle-même faisait là. La conseillère lut : « 45 ans, golf et tennis. Avec bateau de 12 mètres. » elle s’interrompit quelques secondes « Non, pardon, 12mètres 50. Pas d’enfant mais trois chiens ». Elle leva les yeux vers Shamira qu’elle jaugea « 45 ans quand même. 10 de moins ce serait meilleur ». Elle se plongea dans le second dossier « Ah ! Ca a l’air mieux. 33 ans, héritier » elle se pencha et murmura « Le papa est mort noyé dans sa piscine : il a voulu essayer de se travestir en sirène mais comme il était manchot il n’a pas surnagé lors du premier bain». Puis elle se redressa : « Absent régulièrement pour cause de rénovation de son bunker en Nouvelle Zélande – donc vous avez droit à une double vie -, un enfant mais c’est la mère qui en a la garde et elle vit à 800km, donc vous êtres tranquille. Pas de bateau (il semble qu’il n’aime pas l’eau) mais collectionne les Porsche. Vous aimez les Porsche ? ». Shamira sortit son smartphone et la prit en photo, de crainte que demain elle doute de sa propre mémoire. La conseillère afficha un grand sourire : « C’est votre jour de chance ! » dit-elle en se levant à l’appel de l’agent d’accueil. Shamira contempla les dossiers étalés puis griffonna rapidement sur un bout de papier « Je dois partir. Bonne soirée ». Elle quitta l’agence en regrettant que ce ne soit pas les rats qui président au destin de la planète.

Lorsqu’elle se retrouva dans sa bergerie, Shamira prit une douche le plus vite possible, prit quelques minutes pour une collation et partit en randonnée intérieure en visitant son jardin. La question qui se posait à elle était moins de savoir ce qu’elle allait faire que de savoir comment elle allait le faire. De toute façon, son avenir à San Drion était désormais bouché. Discuter ? Peine perdue : elle était en face de représentants tout à fait caractéristiques de cette partie de la gente masculine qui voyait dans la femme un meuble à mi-chemin entre l’aspirateur et le trophée de salle à manger. Question de culture, sans doute. D’éducation, sans doute aussi. Mais leur aptitude au dialogue serait très probablement nulle : les actes spontanés ont ceci d’essentiel qu’ils ne traduisent pas une réponse mais une intention et l’univers mental qui les a créés. Elle ne ferait qu’écouter des sourds, et prêter l’oreille à un sourd ne lui permet pas de mieux entendre.

Son regard tomba sur Maître Iode-A. Le crépuscule arrivant, celui-ci descendait de son nichoir en observant les alentours. Il la salua de la tête puis s’approcha d’elle. « Alors ? Ta journée ? ». Elle lui raconta brièvement, convaincue qu’il savait déjà tout. « C’est tout le problème avec la représentation de la femme-sirène chez les hommes. La sirène est une femme qui ne tient pas debout, ce qui permet à l’homme de se sentir indispensable ». Il nettoya distraitement sa fourrure. « Je me suis toujours demandé si les talons aiguille n’avaient pas été inventés pour que la femme soit en équilibre précaire, une sorte de déséquilibre permanent que seule l’épaule masculine sécuriserait. Les talons hauts comme une « sirénisation » de la femme réelle ». Shamira sourit et lui répondit que les talons hauts étaient initialement portés par les hommes comme par les femmes. Iode-A haussa les épaules. « Tant pis. Je vais mettre cette hypothèse à la poubelle. Mais dommage, elle me plaisait bien ».

Le soleil avait disparu de l’horizon. La nuit s’invitait dans la discussion, et les cigales avec elle.

Un silence fleuré hantait le jardin. « Quel est ton problème, Shamira ? ». Son regard se perdit quelques instants. « Je suis un objet, une chose. Et il n’y a rien que je puisse dire qui changera cette représentation de moi qui est la leur. Partir en claquant la porte, c’est perdre l’occasion de les affronter, d’affirmer qui je suis. Mais entrer dans une tentative de faire prendre conscience, c’est m’essayer à devenir Prométhée. » Iode-A sourit. « Tu es pour eux une vache, et la seule question qu’ils se sauront se poser est : traire ou ne pas traire. Tu es destinée, dans leur esprit, à être exploitée, subordonnée. Mais ils ne seront grands que si tu te mets à genou ». Elle plongea son regard dans celui de Maître Iode-A puis lui répondit « Et le mot que j’ai prononcé et sur lequel tu m’invites à réfléchir est le mot « dire ». C’est ça ? ». Maitre Iode-A ne put cacher son plaisir. « C’est un grand honneur que de t’avoir pour amie, Shamira ». Puis il partit en trottinant gaiement vers sa nuit de travail.

Shamira laissa ses pensées s’égarer. Elle était un récipient à fantasmes, une cruche qu’ils remplissaient de leur désir d’avoir. Et demain ils lui proposeront d’aller à la plage en présumant que tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se case. Ses pensées dérivent au gré des parfums de la nuit quand une phrase de Victor Hugo lui revient en mémoire : Être contestée, c’est être constatée. Et un sourire serein lui vient aux lèvres.

Durant les jours qui suivirent, les cadeaux et propositions s’amoncelèrent sans qu’ils ne produisent la moindre réaction de la part de Shamira. Week-end dans une station sous-marine et voitures de luxe furent rapidement remplacés par un séjour dans une station spatiale ou un compte bancaire au Lichenstein dont elle choisirait le nombre de zéro précédant la virgule. Mais Shamira avait surtout besoin de quelques jours pour contacter quelques ami(e)s et organiser une journée de célébration. Et cette journée vint rapidement.

Ils étaient sept à l’accompagner. Et Shamira se dit que sept bergers dans une bergerie, ce ne pouvait pas être le fait du hasard. Elle avait fait très attention à ce que, sur son planning, ses 5 clients soient visités ce jour là et qu’ils soient absents de leur domicile. Chez le premier, elle fit repeindre la cuisine en mauve et jaune avec une jolie frise représentant les 120 positions du Kamasutra recommandées par Doctissimo.fr. Chez le second, elle fit transporter chaque armoire de chaque chambre dans le salon et fit placer le mobilier de salon dans le jardin. Chez le troisième, elle fit creuser un trou au milieu de la cuisine qu’elle fit recouvrir de planches vermoulues et baptisa « cachette secrète : réservée aux initiés ». Chez le quatrième, elle fit installer une moquette murale dont le vert fluo était gaiement agrémenté de symboles anarchistes. Enfin, le cinquième bénéficia de la promotion qu’elle avait eu sur un lot de deux tonnes de boites de camembert vides qui décorèrent chaque pièce de « sculptures » improbables érigées au nom de la promotion de l’Art Moderne. Et à chaque fois elle laissa un petit carton à l’effigie des Bisounours et sur lequel elle avait écrit « Devant tant de cadeaux, il m’importe de vous dire que je ne pouvais rester sans réaction. Bien entendu, tous les frais occasionnés par l’amélioration de votre univers sont à ma charge. Aucune facturation ne vous sera donc adressée. Vos présents sont destinés à remplir une case d’aujourd’hui, mais je ne suis pas la mère qu’on voit danser le long des Golf claires. Je ne peux que m’intéresser à une âme qui offrira à nos enfants des racines et des ailes. Votre présent ne m’intéresse donc pas. Je vous souhaite une excellente soirée. »

Le scandale éclata le soir même. Et toujours enclins à ne jamais remettre au lendemain ce qu’ils peuvent faire faire le jour même, les cinq clients de Shamira envahirent dans la nuit les salles de rédaction de leur indignation. Et ce qui devait arriver arriva : dès le lendemain, la presse locale fit ses gros titres de ce qui fut considéré comme un quasi-blasphème. Shamira constata avec satisfaction que le petit mot qu’elle avait laissé apparaissait en première page de chaque édition spéciale. Tout se passait comme elle l’avait souhaité. Le surlendemain matin, elle recevait un courrier l’invitant à enrichir la ville d’Ishtar de sa malice. Quelques recherches d’informations plus tard Iode-A, sa famille et Shamira étaient en route. Après avoir brièvement formulé sa rupture de contrat avec l’agende de travail, Shamira était désormais convaincue que le bonheur n’est pas une destination mais un chemin.

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