La vie édifiante et mouvementée de Gaphaël Duflouze

Ce texte est une stricte production de mon imaginaire. Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.

Nous sommes en l’an 117 de la 3ème ère et l’histoire commence dans un appartement du centre-ville de la petite cité bourgeoise de Métoncula-Monpoulo.

Madame Duflouze est enceinte et c’est un garçon. Elle veut le prénommer Gabriel mais son mari ne veut pas d’un ange chez lui et préfère Raphaël, parce que ce saint prénom lui évoque le soleil et le sable fin. Le débat fait rage pendant de longues semaines jusqu’au jour J. Ils conviennent alors qu’il leur faut un prénom qui satisfait chacun d’entre eux et décident que l’enfant s’appellera Gaphaël afin de contenter un peu chacun. C’est ainsi que vint au monde Gaphaël Duflouze.

Nombre des historiens qui étudièrent, longtemps après les faits, l’origine du comportement singulier de Gaphaël Duflouze, considèrent que cette incapacité parentale à choisir un prénom marqua profondément l’enfant. Et la plupart attribuent à ce stress prénatal le retard mental qu’il fallut constater au fil de sa croissance physiologique de Gaphaël : tout se passait comme si le développement psychique de l’enfant s’effectuait en marge du réel, dans un déni perpétuel des faits nourri de récits. Cet adualisme pathologiquement pérenne lui faisait refuser toute forme de débat n’étant pas initié et clôt par lui même, et toute contradiction le mettait dans une colère dévastatrice. Il était le monde et ce qui n’était pas lui ne devait pas avoir d’existence.

L’enfance de Gaphaël est cependant calme et studieuse. Il passe ses premiers examens sans réelle difficulté mais petit à petit les disciplines scientifiques, par leur nécessaire relation à la notion de mesure et de réel, lui sont pénibles. Ses parents l’orientent donc vers les métiers de l’illusion et il se retrouve tout naturellement dans l’univers de la finance. A 23 ans, fraîchement bachelier, il entre dans la prestigieuse ENSTC, l’ Ecole Nationale Supérieure de Tripotage des Chiffres, marchepied pour la conquête de ce Pouvoir politique qui le fait de plus en plus rêver.

Là, son parcours est plus difficile que prévu. L’impossibilité qui est la sienne d’accéder au réel d’une part et de formuler un raisonnement rigoureux d’autre part le pénalisent plus qu’anticipé, et même s’il brille dans la production de procédure ou de discours, il échoue au concours final. Mais il refuse toute réorientation, s’obstine au fil des échecs. Monsieur et Madame Duflouze conviennent alors avec la direction de l’école que, pour lui éviter de rester toute sa vie scolarisé, le plus simple est encore de se mettre d’accord sur le prix du diplôme. Un chèque plus tard, Gaphaël est donc diplômé de l’ENSTC, et avec seulement 8 années d’études de plus que tous les autres. Nous sommes en 152.

Toute sa vie, Gaphaël se félicitera de ces huit années de redoublement de la même classe. Comme il le dit dans la fameuse autobiographie (« Mon Moi et moi : émois» - 3987 pages - Ed. Dunombril) qu’il produisit en l’année 191 et à l’âge de 74 ans : « Durant toutes ces années, je suis resté dans la même classe, en même temps que changeait le groupe classe. Le Temps disparaissait au profit d’un éternel présent qui était le mien et que des humains étranges traversaient, aveugles et inconscients. Mon Moi et moi nous ne faisions qu’un pluriel, mais un pluriel entièrement unifié : c’est ce qui m’a sauvé de la multitude  ». Il y a aussi un quasi consensus chez les historiens sur le fait que c’est à cette époque que naît l’ambition qu’il affichera une quinzaine d’années plus tard : être Le Grand Séparateur, celui qui permettra à l’Humanité de s’affranchir du réel pour entrer dans une vie post-humaine. Le futur président du gouvernement semi-mondial trouve probablement son inspiration spirituelle à l’ ENSTC et tout laisse penser que son plan pour combattre la maladie et la mort en déclarant la guerre au Temps a pris forme dans quelque couloir de cette prestigieuse institution. Les quelques écrits encore disponibles montrent aussi que sa foi en la toute-puissance du numérique s’enracine à cette époque. C’est d’ailleurs en 149, alors qu’il en est à son 6ème redoublement de sa dernière année à l’ENSTC, qu’il écrit son recueil de pensées ( « Fluxions de la cervelle : réflexions parapsychiques et méta-personnelles » - 2487p – Ed. Tétaré) dont la plus célèbre («  La science klaxonne mais la raison résonne ») ornera plus tard le fronton des bâtiments publics.

Comme cela a été abondamment relayé par les journaux que le pouvoir finançait à l’époque, Le Grand Séparateur symbolisait la future désincarnation de l’Humain au profit, selon ses propres termes, d’une « virtualisation de l’Humanité qui lui assurerait son éternité par-delà l’effondrement de sa réalité » (« Je pense donc j’essuie » - Gaphaël Duflouze – 997 pages - Ed. Tétaré). Et c’est dans cette perspective qu’il crée le Transhumanisme Radical Unifié et Cyberdélique, en compagnie d’ Alphonse De Latune, le célèbre professionnel de la prise de parole médiatisée et spécialisé en cybernétique rétro-dissipative à induction pédologique que l'on peut entendre sur toutes les chaines de télévision dès qu'il s'agit de numérisation de l'Homme.  Duflouze le décorera d'ailleurs un peu plus tard de l’Ordre du Mérite Artificiel pour la réalisation du célèbre projet NaPoTo : « Nano Pour Tous : un petit pas pour les estropiés, un grand pas pour l’Humanité »).

Dès qu’il accèdera à une fonction de gouvernance, G. Duflouze n’aura de cesse de s’attaquer à la question qui l’obsède : la surpopulation mondiale. Il considère qu’il s’agit à la fois d’un gaspillage de ressources et d’un grave risque pour la survie de l’Homme. Et de son point de vue la seule solution aux maux de l’humanité est de nature technologique. Nombre de lecture dont celle du célèbre essai « Monde ancien et monde de demain », de Tartari Radukiki, le convainquent que le génocide est inscrit dans la nature même de l’Homme, c’est à dire inspiré par Dieu. Par conséquent le rôle d’un leader mondial est de mettre en œuvre le projet de Dieu : ouvrir le chemin de l’éternité aux meilleurs. L’idée d’exterminer qui que ce soit lui est étrangère : il existe pour inscrire l’élite dans le futur, et Dieu se chargera d’éliminer les plus faibles. Ainsi serait-il, lui, et ainsi mourraient-ils, eux, Dieu s’exprimant par l’intermédiaire du Destin. Parce que pour Duflouze, il ne faut pas contrarier un dieu en marche.

Il inaugure sa vie politique en 155 par un passage remarqué à la présidence de la Région du Grand Bois. Avec ses deux métropoles de 8 et 10 millions d’habitants, il dispose alors d’un laboratoire grandeur nature qui lui permet de mettre ses idées à l’épreuve. « Je veux cultiver le culte d’une culture culturellement cultuelle » dit-il lors du discours inaugural de « Estro pour vous », ce tournoi de pianistes qui avaient été amputés de leurs bras réels et auxquels on avait greffé des brais cybernétiques pour en augmenter la performance (les « estropianistes »). Une telle démonstration devait, dans son esprit, ouvrir la voie à une pratique artistique « dépassant l’humain pour s’inscrire dans l’éternité » (sic). Elle déclenche pourtant de violentes manifestations et il est contraint de mettre en place une série de sanctions, dont la peine de mort à usage unique, officialisant en même temps un nouveau crime : le « blasphème vis à vis de la laïcité locale». Il n’est pas très heureux avec ses initiatives suivantes et la plus contestée est sans nul doute le soignant-cyborg, robot animé d’une intelligence artificielle, conçu par Alphonse de Latune et censé résoudre toutes les variations saisonnières en besoin de personnel médical. La communauté des médecins crie au monde « cyborgdélique », plus personne n’ose entrer à l’hôpital et il ne peut qu’inscrire le cyborg-soignant dans les « options souhaitables » pour tout établissement de soin, en assortissant ce choix d’avantages fiscaux. A contrecoeur. Il dira ensuite sa conviction d’avoir eu à faire à « des rétrogrades, des réfractaires au progrès ».

Il quitte la présidence régionale en 158 pour une fonction de Président de la DDECIE (Délégation Démocratique Européenne à la Création d’Impôts Equitables), à laquelle il est élu malgré les soupçons de fraude électorale. Cette fonction lui permet alors de rencontrer les plus grandes fortunes mondiales et c’est lors d’un dîner de gala, sur la péninsule du Croque-Odile, qu’il rend public son livre blanc : « Projet N2F : Pour un Nouveau Normal du Futur ou Comment se séparer de l’inutile pour sauvegarder l’intérêt général ». Le Grand Séparateur n’est plus loin : il y défend la généralisation de la « Santé Numérique », la fiscalisation des gens sans implant sanitaire, une prime conséquente attribuée à tous les volontaires expérimentant les dispositifs cybernétiques de connexion homme-machine et le badge « Je suis sain » obligatoire et attestant d’une employablité sans risque sanitaire associé.

La Période communément nommée « Le Grand Désordre » survient en 161, alors que la technologie envahit la vie privée, les politiques de santé et l’ordre social. Le désordre est quasi-général sur la planète : Miné par des conflits raciaux et religieux, l’amérique du nord se transforme en champs de bataille et son influence politique planétaire s’évanouit cependant que, sur les restes encore fumants de ce qui fut les Etats-Unis, naissent des nations autoproclamées autour de quelques multinationales. Ainsi naissent Twitland ou GatesTown par exemple. La zone asiatique, en tant que leader économique mondial mais miné par un surendettement massif que sa cryptomonnaie peine à enrayer, étend durablement sa zone d’influence politique sur l’ensemble de la planète et partage avec la Russie le contrôle de la zone moyen-orientale cependant que l’Afrique établit ses statuts de continent-état et s’affirme comme premier partenaire économique d’une zone eurasiatique déjà réunie depuis longtemps dans une zone de libre-échange. Et à l’Afrique près, tout le monde est désormais confronté à une baisse démographique importante d’une part, à des successions de désastres environnementaux d’autre part, et le tout sur fond de crises sanitaires à répétition. Quant à l’Europe, plus encore que tiers-mondisée, qui signifierait une absence de développement, elle vit une involution économique et culturelle, et l’idée d’en faire une réserve naturelle à vocation muséographique fait son chemin.

En 161, Gaphaël Duflouze commence à tourner en rond dans son bureau de la DDECIE. Mais il a fait parlé de lui, notamment au travers de son impôt sur les non-vaccinés et sa TDR (Taxe sur le Débit Respiratoire), deux fiscalisations très rentables. Et c’est par un jour de septembre 161 qu’il rencontre le PDG de WhiteGravel dans une première poignée de main restée célèbre :

- My name is Poth, Jack Poth

- Bonjour Monsieur Poth. Je suis Gaphaël Duflouze. Alors : combien êtes-vous prêts à mettre pour acheter l’éternité ?

WhiteGravel est un très gros groupe financier, le plus puissant dit-on. Et Jack Poth est très intéressé par le projet N2F. La rencontre durera près de trois heures et rien n’en filtrera jamais. Quelles tractations eurent lieu ? Quels termes furent convenus ? Impossible à dire, mais plusieurs faits sont avérés :

- D’une part, partout en Europe et aux Etats-Unis les petites entreprises et commerçants, exsangues, étaient soit en faillite soit surendettés. Or à peine plus de sept semaines après cet entretien, 87 % de cette population disposait d’un revenu minimum moyennant une contribution contractualisée avec l’État au travers des ateliers de Soutien Tampon Oblitérant, activités dédiées à l’intérêt général telles qu’identifiées par l’État.

- Les très grosses valorisations boursières tel Mah-Zôn, le célèbre producteur de vaccins-sirops « bio » aromatisés à la fraise des bois ou Instaglamour, le géant mondial de fabrication de drônes sexuels rachetaient par milliers de mètre carrés les fonds de commerce en centre-ville au point de devenir les premiers propriétaires fonciers et installer des équipes municipales « sur mesure »

- Le plus gros réseau social planétaire, l’africain Koukoulé Gnôme (KG), avec ses 12 milliards de compte pour 10 milliards d’habitants avait envahi tous les circuits commerciaux avec sa monnaie numérique, le TwistCoin, qui représentait plus de 70 % des transactions commerciales mondiales impliquant les particuliers

C’est dans cet univers à la fois surpeuplé, très numérisé et complètement mondialisé que la rencontre entre G.Duflouze et J.Poth a eu lieu. De plus :

- C’est à peine trois semaines après cette rencontre que, subitement et contre toute attente, les valorisations boursières du monde entier s’effondrent. Tous les analystes pointèrent du doigt le risque atomique justifiant les restriction d’eau consécutive à la longue période de sécheresse. Mais les centaines de milliards déplacés depuis les obligation d’État vers les valeurs immobilières et les métaux précieux ne peuvent s’expliquer ainsi. En l’absence de valeur refuge, les bourses ont perdu la tête. Et tout laisse penser qu’on les y a aidé.

- Les travaux de construction de Mélachnou Fissi, l’île artificielle conçue comme une navette spatiale et depuis laquelle Gaphaël Duflouze lance son fameux « Aimez-moi les uns les autres » avant de demander la création d’un gouvernement mondial, a été construite en trois semaines et juste après cette rencontre.

- Enfin, la nationalisation de toutes les sociétés de télédiffusion un peu partout sur la planète s’est effectuée en quelques semaines juste après le discours de Duflouze. Or en Europe, c’est grâce à un emprunt record de 1500 milliards d’euros contracté auprès de WhiteGravel, que ces rachats ont pu avoir lieu.

La scission monétaire qui intervient entre un bloc asiatique conduit par la Chine et la Russie et un bloc occidental conduit par un FMI désormais dirigé par un consortium de géants numériques aboutit rapidement à la mise en place d’une gouvernance dite « semi-mondiale » puisque excluant l’Asie et l’Afrique et conduite par Gaphaël Duflouze après une élection au suffrage censitaire au cours de laquelle les 10 % les plus riches de la population votèrent. Gaphaël Duflouze sera élu de justesse après cinq recomptages des voix, cent quarante sept procédures de recours invalidées et la sécession de trois pays qui décident de se rallier au bloc eurasiatique (Suisse, Italie et Grèce). L’EUTU (État d’Urgence Très Urgente) permanent est alors déclaré sur fond de catastrophes environnementales ininterrompues et c’est à ce moment que le badge « Je suis sain » devient un laisser-passer obligatoire et payant pour tout déplacement de plus de 450 mètres autour du domicile. Les émeutes se multiplient et le mouvement PFN ( « Pour se Faire un « Non ») naît en plein chaos social généralisé, sur le modèle de la Confrérie du Serpent dont il se réclame l’héritier. Il devra son impact aussi au fait d’être déclaré « hérétique » par le Vatican et « Ennemi public N°1 » par le nouveau gouvernement semi-mondial.

L’ouragan Minux dévasta la moitié du continent américain en 167 et ce fut, pour Gaphaël Duflouze, l’occasion inespérée de viser encore plus haut. Dans son allocution du 14 décembre 167, il stupéfie tout le monde en annonçant détenir LA solution contre le réchauffement climatique. Cette solution, que lui a suggéré Alexandre Dusoldinconu, le cousin d’Alphonse De Latune, consiste en la vaporisation tout autour de la terre d’un aérosol arrêtant les rayons solaires. A la surprise générale, l’ensemble du gouvernement, enthousiaste, approuve l’initiative et le mandate officiellement pour l’aérosolisation de l’atmosphère. La mise en orbite de Duflouze aux commandes de Mélachnou Fissi transformée en navette spatiale eut lieu sans encombre. C’est une fois mis en orbite qu’un imprévu fut identifié : rien n’était prévu pour un retour sur Terre. Les ingénieurs plaidèrent « l’absence de requête sur le cahier des charges », l’enquête conclut à un défaut de conception, et Gaphaël Duflouze tourna autour de la Terre jusqu’à la fin de sa vie, soit pendant 22 ans, 4 mois et 11 jours.

Il décéda un premier avril, et il fut décidé que cette journée deviendrait la Saint Gaphaël. On note d’ailleurs que cette tradition a été immédiatement adoptée par l’Eurasie.

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