Le banquier, l'hélicoptère et le culte du cargo (conte à rebours)

Déversements pléthoriques et inefficaces de monnaie (même la planète finance est malade), pensée unique déconnectée de la réalité et assénant ses contradictions en tout obscurantisme dans un univers mental plus proche de la pensée magique que de l'observation de la nature des choses : les économistes (orthodoxes) s'en remettent-ils désormais au culte du cargo ?

Préambule

Afin de tenter de réguler la machine économique, tout pays dispose (en principe) de deux types de leviers différents : la politique monétaire et la politique budgétaire. La première est du ressort d'une banque centrale et porte essentiellement sur la gestion du niveau des taux d’intérêt ainsi que sur la masse monétaire. La seconde est le fait des gouvernements et recouvre en particulier la politique fiscale. Dans l'UE tout est simple (à défaut d'être cohérent) : les termes du budget sont définis à Bruxelles et la monnaie est produite par la BCE. Et l'UE, sous la pression allemande, s'est doté d'un outil de coercition : la Règle d'Or. En gros, la Règle d'Or dit que si vous êtes un pays riche vous aurez le droit d'exploiter les pays pauvres et si vous êtes un pays pauvre, vous aurez le droit de la fermer. Dit encore autrement, demander à la Grèce ou au Portugal de suivre les règles budgétaires « communes » instaurées par l'Allemagne, c'est demander à un caniche estropié et sous Tranxène® d'affronter à la course un lévrier transgénique dopé à l'EPO. Quant à l'Histoire qui a fait échouer ces société dites évoluées sur ces rivages délirants, l'article de Romaric Godin vous dira tout. Il témoigne très bien de cet historique qui a amené la secte des économistes orthodoxes, lassés de ne pouvoir témoigner de ce que l'économie est une science, à créer l'économisme en tant que religion révélée, avec ses gourous et ses séides.

 

Acte 1 (le banquier) : Contre la collapsophilie, la Mariocéphalie

2007 : L'effondrement du système financier laisse presque tout le monde effaré. Mais force est de constater cependant que l'hagard demeure mais ne se rend pas, même à l'évidence. Il est donc décidé que puisque le système ne fonctionne pas il faut le maintenir en vie, au moins au motif qu'il a été décidé qu'il n'y aurait pas d'alternative, épicétou. Ite missae est. Alors la B.C.E. et son chamane-chef-de-clan montent au créneau. On va voir ce qu'on va voir et que les collapsologue ne s'y trompe pas : la BCE fourbit ses armes et la finance chirurgicale va nous sauver. Et tel un super héros de chez Marvel mais sans son pyjama, Super Mario part combattre la stagflation diabolique (entendez « l'absence de croissance qui nuit à l'enrichissement des investisseurs et au fonctionnement des fonds de pension ») dans une quête du Graal inflationniste à 2%, (frais de dossier inclus). Armé d'un QE dans la main droite et d'une baisse des taux dans l'autre main droite (z'imaginez quand même pas que SuperMario a quoi que ce soit à gauche non ?), n'oubliant pas d'arroser au passage les banques commerciales avec un LTRO pour chouchouter leur bilan, tout est alors écrit sur le mode : « Gloire à SuperMario et à nos courageux gouvernements tellement méritants dans l'adversité ». Il se trouve même un ersatz de ministre pour dire « le gros de la crise est derrière nous » alors même que la pleine mesure du problème n'était pas identifiée. Sans doute avait-elle sniffé du hamster pendant sa soirée de poker menteur de la veille au soir pour afficher pareillement son incompétence.

Près de 10 ans plus tard, nous sommes en 2016 et ça ne va pas fort. De plus en plus modéré dans sa confiance, et de plus en plus politique, aussi, SuperMario a laissé tomber son kart et son casque à pointe et accepte d'envisager un hélicoptère à billets. Et certains de murmurer alors que ces pales célestes pourraient brasser un air nouveau pour instaurer une ère nouvelle. D'ailleurs, à la suite des déclarations de SuperMario, la Nordea Bank estime à environ 1300€ la somme que la BCE pourrait distribuerannuellement à chaque européen. Bon, mais c'était en 2016 et l'hélicoptère n'a rien brassé parce que finalement on ne l'a jamais sorti du hangar.

Eté 2019. L'inflation c'est pas bon, la croissance est toute molle et la dette qui s'envole. Pour plus de précisions, je vous renvoie à l'excellent article de Martine Orange. Alors que des marchés cyclothymiques sont ballotés au gré des tweets de l'obsédé textuel qui fait office de gestionnaire de la monnaie de réserve mondiale, la Banque d'Angleterre s'interroge sur l'opportunité pour les banques centrales de se réunir pour créer leur propre monnaie de réserve de remplacement. Et une crypto-monnaie, en plus ! Il y a à peine six mois, ce genre de déclaration aurait provoqué les mêmes effets que l'annonce par le Grand Rabbin de France de l'organisation d'une bar mitsvah géante à Téhéran. Certes la Banque d'Angleterre ce n'est ni la Fed ni la BCE, mais quand même : Londres reste une place financière majeure à l'échelle planétaire. Mais les courbes de taux s'inversent, les placements obligataires ont un rendement négatif (donc vous récupérez moins d'argent que ce que vous avez placé, ce qui , s'il faut parler d'investissement, est pour le moins paradoxal) et la géopolitique est chaque jour un peu plus riche de perspectives guerrières.

Bref.

C'est dans cette ambiance financière qui évoque la joie de vivre d'une assemblée de nudistes survivalistes réunis en plein Riyad et encerclée par la Muttawa que BlackRock, un des plus gros gestionnaires d'actifs (plus de 6 000 milliards de dollars en portefeuille) rebondit sur l'idée émise par SuperMario en 2016 et suggère de mettre en place la monnaie hélicoptère. Leur slogan (« Stagflation = spoliation ! Rendez-nous l'inflation ! ») est aussi facile à présenter qu'à expliquer  : entièrement dépendants des valorisations boursières pour continuer d'exister, inquiets de la tournure que semblent prendre les évènements, ils proposent d'instaurer une fête de la Sainte Croissance qui verrait les banques centrales nous asperger de billets et restaurerait l'inflation tant attendue. « Pluie monétaire en septembre, Noël boursier en décembre », en quelque sorte.

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Acte 2 (l'hélicoptère) : Un Etat dans l'état d'esprit

A l'origine du concept, on trouve un grand pourfendeur de l'égalité, un promoteur infatigable de la méritocratie pour et par le fric et qui considère que la responsabilité sociale de l'entreprise, c'est de faire du bénéfice. Ce mélange tyrannique d'eugénisme mal assumé et d'immoralité célébrée, c'est Milton Friedman. Théoricien du monétarisme dans les années 40', il crée la formule « helicopter money » en 1969 afin d’expliquer de manière imagée une distribution d’argent qui serait effectuée directement aux ménages afin de relancer l'économie (entendez « l'inflation ») sans passer par les circuits économiques habituels (les banques commerciales). Pour lui et ses disciples (de Thatcher ou Reagan à Macron ou Trump), non seulement la notion de répartition équitable ou égalitaire n'a aucun sens, mais la simple idée que les inégalités sont sources de perturbations dans la machinerie économique relève de l'hérésie et vous condamne à un stage de survie de dix ans dans une cellule du Ku Klux Klan avec, collée sur le front, l'étiquette « LGBTQ+, Musulman, Végan ». Les inégalités sont le système et ne doivent surtout pas être combattues. Sinon « la théorie » dit que « le système » s'écroule.

La « monnaie hélicoptère » est donc une alternative à l'assouplissement quantitatif (QE) : dans les deux cas il s'agit de stimuler la consommation par une augmentation temporaire du pouvoir d'achat afin d'augmenter l'inflation (c'est à dire la quantité de monnaie circulant). Mais alors que le QE correspond à un achat de titres financiers, la monnaie hélicoptère envisage de donner de l'argent aux entreprises et/ou aux consommateurs (éventuellement via l'Etat et une baisse de la fiscalité, puisque seules les banques commerciales ont un compte à la BCE). Le concept de monnaie hélicoptère correspond donc à la distribution aux ménages ou aux entreprises de monnaie directement créée par la banque centrale, et sans aucune contrepartie (dette) contrairement à ce qui se pratique lorsque cette dernière utilise la planche à billets pour financer le déficit public (QE).

Pour le dire encore autrement et en considérant que les questions économiques ont à voir avec la plomberie, on va considérer que le monde est sous perfusion de monnaie et que cette monnaie est issue d'une baignoire. La banque centrale remplit la baignoire. La baignoire irrigue en principe l'économie réelle (consommation sous toutes ses formes via le financement des Etats et l'accompagnement des banques) et l'économie financière (les actifs financiers et ce qu'on appelle leurs dérivés). Lorsque l'économie ralentit c'est qu'il n'y a plus assez d'eau dans la baignoire, donc Yapuka en remettre et c'est reparti pour un tour.

L'idée que, après injection de plusieurs milliards de milliards de dollars (ou d'euros, ou de yens...), si la baignoire est toujours mal remplie c'est parce qu'il y a une fuite (shadow banking) et/ou que si l'eau circule mal c'est parce qu'il y a un des tuyaux d'alimentation qui est bouché (priorité donnée à la rente sur la rémunération du travail) n'est pas acceptable (rejetée par la théorie).

Non mais !

Ku-Klux-Klan vous dis-je !

Acte 3 (Le culte du cargo) : Un banquier nommé désir

On appelle « culte du cargo » un ensemble de rites apparus à la fin du XIXe siècle chez les mélanésiens et qui se sont notamment développés (les rites, pas les mélanésiens...) lors de la seconde guerre mondiale. Cela consiste (originellement), pour les mélanésiens, à imiter les opérateurs radios américains commandant du ravitaillement (distribués par avion-cargo, d'où l'intitulé) en espérant déboucher sur les mêmes effets (obtention de vivres largués par des avions ravitailleurs) en mimant le comportement de ces opérateurs radio. Dans leur esprit, il suffisait de s'adresser à une boite métallique (quitte à la bricoler avec deux pinces à linge et trois clous rouillés) en lui parlant dans une langue qu'on ne connait pas (de l'importance de l'ésotérisme dans la diffusion d'une croyance...) pour qu'un gros objet volant très bruyant largue des caisses de corned-beef (par exemple, mais ça marche aussi pour les chips ou le Coca-Cola). Pour être rigoureux, il faudrait parler de cultes du cargo, au pluriel, tant les manifestations sont polymorphes. Mais peu importe ici : le point commun de ces différents cultes est que tous reposent sur la croyance que pour obtenir un bien matériel il suffit de mimer des postures et être affilié à un « chef de cargo » (un chamane en quelque sorte, présumé être en lien direct avec les Dieux et permettant ainsi l'obtention des biens désirés par l'intermédiaire du rite exécuté). Enfin, point essentiel, lorsque le bien n'apparaissait pas, les mélanésiens ne remettaient pas en cause le bien fondé du culte mais la façon (nécessairement imparfaite) avec laquelle ils avaient exécuté les rites.

Quelque chose me dit que vous percevez désormais où je veux en venir...

 

Acte 4 épilogue : #faitespasserlachnouf

L'un des aspects des problèmes macro-économiques actuels relève du traitement d'un comportement addictif : habitué à des taux de crédit très bas, à de l'argent facile et à la « bienveillance » des banques centrales, les investisseurs (enfin ceux qui sont encore sur les marchés) ne veulent surtout pas d'une « normalisation ». Ils sont dans la situation du cocaïnomane qui veut son rail quotidien, voire plus si les stocks le permettent. A moins qu'ils ne carburent au Planteur...

Dès 2012, l'efficacité des politiques monétaires mises en œuvre pour traiter la crise est remise en cause très officiellement (OFCE) et Natixis soi-même, par l'intermédiaire de Patrick Artus (qu'il va être extrêmement difficile d'accuser d'hétérodoxie) souligne l'inefficacité des politiques dites « conventionnelles ». Entre autres, en 2017 et ici même, un article de Martine Orange souligne aussi non seulement les limites de ce type d'opération mais aussi que SuperMario à face de lui des dirigeants dont le moins que l'on puisse dire est que s'il fallait admettre qu'ils comprennent vite alors il faut prendre pour démontré qu'il est nécessaire de leur expliquer très très très longtemps et qu'on n'est pas arrivés. Donc et en résumé : les politiques monétaires mises en œuvre n'ont rien produit d'autre que de la surabondance du crédit qui a fait s'envoler le prix les actifs financiers (rachats d'actions par les entreprises elles-mêmes) et immobiliers, produit des taux nuls et de l'ingénierie financière.

Si on reparle plomberie, on ne peut que constater qu'il y a (au moins) une canalisation d'obstruée en sortie de baignoire, que ça bouchonne sacrément et que plus on attend pour déboucher le bazar, plus le raz de marée va être destructeur. Or ces QE et autres baisses de taux, en tant que politique monétaire, sont fondées sur deux dogmes, deux croyances, prises pour forcément vraies tellement elles sont évidentes :

Croyance N°1 : La demande globale est égale à l’offre (loi de débouché de Say). Dit autrement, cette loi (par ailleurs controversée depuis sa naissance) dit que l'offre prime sur la demande. C'est à dire que que toute production crée « naturellement » ses propres débouchés. Que demain vous soyez LE créateur (ou LA créatrice...) de la pelle à tarte biodégradable entièrement soluble dans l'eau de vaisselle et vous trouverez forcément votre marché (il faudrait ajouter désormais « sauf à ce que vous soyez incompétent(e) » afin de disposer d'une sortie de secours "au cas où"). Vous reconnaîtrez ici un des fondements des «politiques de l'offre » privilégiant l'entreprise sur le consommateur et pourtant régulièrement remise en cause dans son efficacité. Le comportement du consommateur est, dans cet univers, une production de l'offre. Il n'est pas envisagé qu'il soit un acteur auto-déterminé par exemple capable de déconsommation (ce que l'Histoire dément, ne serait-ce que ces dernières années).

Croyance N°2 (qui est à la croyance N°1 ce que, pour un chrétien, l'existence de Jésus est à la croyance en Dieu) : La monnaie n'est qu'un intermédiaire d'échange, pas un objectif en soi. C'est ce que l'on appelle la neutralité de la monnaie. Ce postulat affirme qu'aucun agent économique ne stockera jamais durablement de monnaie mais la convertira toujours soit en consommant soit en transformant cette monnaie en « actif » (investissement / placement). Elle prend pour acquis que la quantité de monnaie thésaurisée en tant que billet / monnaie scripturale (une ligne sur un relevé de compte) est négligeable dans le temps. Or 12 ans après les premiers QE, les dépôts à vue (autrement dit l'argent liquide immédiatement disponible hors livrets et assurance vie par exemple) sont à un plus haut historique : 1106 mds d'€ dans le comptes à vue en aout 2019. Près de la moitié du PIB français. Et l'Allemagne est sur la même pente. Je ne compte même pas les 122 milliards de $ que Warren Buffet "ne sait pas où mettre" (je lui proposerai bien mon compte perso, mais...), par contre, l'évaluation de Standard et Poor's à 6 trillions de dollars (soit 6 milliards de milliards de dollar) la réserve de cash non utilisé par les entreprises me semble très "parlante". En un mot comme en cent : postulat invalidé.

Tout se passe donc comme si, dans l'esprit des ortho-économistes, on fait, on refait, on re-refait, on attend, ça ne vient pas alors on re-re-refait la même chose. Et puisque ça ne se passe pas comme prévu alors on dit qu'il y avait trop de vent, qu'il aurait fallu attendre une marée montante ou utiliser un nain de jardin enveloppé dans une tranche de jambon ou peut-être même solliciter le cri du cormoran le soir au fond des criques. Heureusement, il y a le contribuable, ce crétin qui ne comprend rien, ce bouc émissaire parfait, cette dinde qui va voter pour que Noël soit un jour férié. Et que vive la dette vu que c'est lui, le contribuable, qui la remboursera. Donc on va continuer parce que, finalement, qu'importe la durée dans l'erreur puisque l'impôt est éternel...

Hé bien voyez-vous, compte tenu du nombre de QE effectués depuis 2008 et de l'importance des baisses de taux effectuées, je me dis qu'entre faire des QE et des baisses de taux à répétition et regarder si la croissance tombera du ciel ou discuter avec un grille pain rouillé sur une île dépourvue d'électricité en attendant qu'un avion-cargo largue des malles de corneed-beef et de bières, la différence n'est pas sensible.

Sauf que sur une île, au moins, vous faites marrer les cocotiers.

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Quelques ressources

Sur le monétarisme et les théories monétaires

http://gestionfipu.com/GESTIONFIPU.COM/Archives/Article2006_2007/ARTILCE08_07_DANIEL_JM.pdf

https://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/fre/2014/03/pdf/basics.pdf

Sur les caractéristiques, avantages et inconvénients présumés de la monnaie hélicoptère

https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/politiques-economiques/theories-economiques/politique-monetaire/monnaie-helicoptere/

https://www.ig.com/fr/glossaire-trading/monnaie-helicoptere-definition

https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/06/03/les-illusions-de-la-monnaie-par-helicoptere_4933817_3232.html

https://www.finyear.com/Monnaie-helicoptere-Totem-et-Tabou_a36454.html

Sur le culte du cargo

https://fr.wikipedia.org/wiki/Culte_du_cargo

https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/les_cultes_du_cargo.asp

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