Covid-19, lutte armée, relations internationales : le Hamas fait le point sur Gaza.

Récemment, le Hamas et Tsahal ont annoncé un énième « arrangement » pour mettre fin à la recrudescence des tensions dans la bande de Gaza et le sud d’Israël.

Yahya Sinwar Yahya Sinwar
Depuis début Septembre, en plus de quelques tirs de roquettes, la faction islamiste avait relancé l’envoi de ballons incendiaires par-dessus les barbelés délimitant l’enclave, brûlant d’importantes portions des champs des kibboutz limitrophes. En réponse, l’armée israélienne a pilonné des sites du Hamas pratiquement chaque nuit, sans faire de victime. Un cercle vicieux récurrent qui se joue cette fois au moment où Gaza fait face à l’irruption du coronavirus dans son territoire, avec près de 1000 contaminations détectées de 22 Septembre jusqu’au 5 Octobre et déjà 6 morts.

Gaza vit des moments difficiles depuis très longtemps. Mais le dernier mois a trouvé le moyen d’être encore plus compliqué et difficile. Tous les problèmes, nouveaux et anciens, se sont empilés : le blocus, les tensions sécuritaires, la crise énergétique, le chômage [qui touche 45% de la population, un des plus hauts taux de la planète, ndlr], un été chaud et évidemment la pandémie de Covid-19 et le confinement.

J'ai récemment interviewé le Conseiller affaires publiques et relations médias de Yahya Sinwar, (qui est l’actuel dirigeant palestinien du Hamas dans la bande de Gaza). Il m'a offert un aperçu détaillé au sujet des affaires intérieures actuelles de Gaza, en particulier en ce qui concerne la pandémie.

  • Le Hamas a annoncé que le vice-président du mouvement, Saleh al-Arouri, ainsi que son représentant au Liban, Ali Baraka, avaient contracté la Covid 19. Est-ce qu’il y a des nouvelles sur leur état de santé ?

Le Coronavirus est très répandu à ce stade et affecte une grande partie de la population mondiale, y compris dans des très grands pays, il n'est donc pas surprenant qu'il ait également atteint Gaza. De plus, être infecté par ce virus n'est pas réellement dangereux pour les personnes en bonne santé. Saleh al-Arouri, le chef adjoint du bureau politique du Hamas, n’est pas le seul -parmi les dirigeants du mouvement- à avoir été testé positif. En raison de son âge, toutefois, sa santé est étroitement surveillée pendant qu'il s'auto-isole à la maison. Les autres membres du Hamas qui ont été testés positifs continuent tous à travailler, tout en s'isolant dans leurs maisons. Pour votre information, une délégation spéciale du Hamas, dirigée par Cheikh Saleh AlArouri et Khalil Al-Hayya, doit se rendre au Caire afin de rencontrer la Direction des Renseignements Généraux, dès que l’état de santé de Monsieur Al Arouri le permette.

  • Quelles sont les décisions spécifiques du Hamas en ce qui concerne la pandémie ?

Le gouvernement a commencé à assouplir les mesures pour les résidents de la bande de Gaza, avec des instructions claires d'ouvrir les zones centrale et sud, tout en préservant des restrictions plus strictes dans les zones rouges (Gaza et le nord). La première étape vers l'assouplissement des restrictions a été la réouverture des mosquées, qui peuvent désormais être visitées par les fidèles en toute sécurité, car des mesures de distanciation sociale sont mises en place. Le gouvernement a également préparé un plan pour le retour -en toute sécurité- a l’école, en particulier le lycée. Un exercice de simulation d'une journée a été mené à Khan Yunis, afin de constater si la réouverture était pragmatiquement possible ; le résultat a dépassé nos attentes. Je voudrais également souligner que, même en cette période de pandémie, le système de justice a continué de faire son travail aussi efficacement que d’habitude. Les services du Ministère Public sont fortement concentrés sur la lutte contre la désinformation, la diffusion de fausses nouvelles, tout en suivant la manipulation des prix et la monopolisation des denrées alimentaires dans la bande de Gaza.

  • Nous savons que l'ONU et le Qatar ont avantage à promouvoir des négociations entre le Hamas et Israël. Ces conversations ont-elles toujours lieu ?

En effet, les négociations avec Israël sont toujours menées, sous l’égide du Qatar et de l’Egypte. Cependant, un compromis n'a pas encore été atteint et rien n'a été décidé pour le moment. Le Hamas a donné à Israël un délai de 60 jours pour accepter ses conditions et parvenir à un accord. 40 jours se sont déjà écoulés. Il faut ajouter que les dirigeants du Hamas ont demandé au Qatar d'augmenter leur subvention à 40 millions de dollars, afin de les aider à assumer leurs charges financières croissantes, notamment en matière de santé, d'éducation et d'électricité.

  • Que pouvez-vous nous dire sur la visite de la délégation des services du renseignement égyptien à Gaza pour discuter d'une accalmie dans la région et de la question des prisonniers de guerre entre Israël et le Hamas ?

La délégation des services du renseignement égyptien est -en effet- arrivée à Gaza le mois dernier, en vue de faciliter les négociations entre le Hamas et l'ennemi (Israël), se concentrant sur la libération des soldats capturés des Brigades Izz al-Din al-Qassam. La libération de leurs soldats est une priorité pour les dirigeants des Brigades Qassam à Gaza, et l’effort égyptien a été louable, en essayant d’obtenir des avancées concrètes sur la question ; néanmoins, aucune percée décisive n'a été atteinte jusqu’à présent. L'intransigeance de l'ennemi (Israël) dans les négociations menées ne nous a pas permis d'avancer, mais nous sommes vraiment déterminés à parvenir à un accord, même temporaire, afin que la libération de nos prisonniers -hommes et femmes détenus dans des prisons israéliennes- soit possible.

  • Nous avons remarqué que plusieurs ballons incendiaires ont été lancés de Gaza contre Israël. Était-ce un acte officiel ?

Non, il n'y a pas eu de décision institutionnelle en ce qui concerne le lancement de ballons incendiaires. Cependant, les actes spontanés de résistance des Palestiniens pour réclamer leurs droits ne seront pas stoppés. Facile.

  • Pouvez-vous nous en dire plus sur la rencontre Hamas-Fatah en Turquie ?

Bien sûr. Les rencontres Hamas-Fatah au Liban ou en Turquie ont pour seul objectif de mettre fin aux divisions et aux rivalités. Nous souhaitons le début d'un nouveau chapitre commun, basé sur le partenariat. Tout le monde était d'accord sur la nécessité de tenir des élections, mais le Fatah n'a parlé que des élections législatives, pas des élections présidentielles. Le Fatah veut, en réalité, le renouvellement du mandat d’Abou Mazen (Mahmoud Selman Abbas), tandis que le Hamas pousse pour des élections basées sur le principe de la représentation proportionnelle. De plus, il semble qu'il y ait des désaccords au sein du Fatah en ce qui concerne sa relation avec le Hamas, dans son ensemble. Muhammad Dahlan tente clairement de déformer l'image d'Abou Mazen, comme le démontre son fil Twitter. Quant aux pourparlers Fatah-Hamas, Abu Mazen a désigné Hussein al-Sheikh et Jibril Rajoub comme principaux meneurs de ce dialogue (Majid Faraj et Azzam AlAhmad sont en revanche contre ce qui se passe avec le Hamas). Il serait prudent de mentionner que le Fatah a proposé au Hamas de créer une liste commune pour les prochaines élections législatives ; le Hamas n’a pas encore répondu. Le Hamas, toutefois, reconnait tous les efforts déployés, qui ont pour but une éventuelle réconciliation. Au cours des récents rapprochements (entre le Hamas et le Fatah) nous avons été confrontés à des problèmes différents, avec d’autres factions et mouvements palestiniens. Néanmoins, nous avons parlé avec eux, car nous souhaitons -en vérité- voir une unité nationale palestinienne, qui comprend toutes les factions politiques, représentant l’ensemble de la population palestinienne.

  • Les élections internes du Hamas sont-elles toujours dans les délais ? Est-ce que vous attendez à ce que Yahya Sinwar gagne ?

Vers la fin de ce mois, une date précise pour les élections internes du Hamas sera fixée. L'engagement de tenir ces élections montre à quel point le Hamas chérit les valeurs démocratiques, en demandant aux membres du mouvement de choisir leur leadership tant au sein du pays, qu'à l'étranger. Ces élections rehaussent le profil du Hamas dans l'arène palestinienne et montrent l'unité et la solidité du mouvement, dans son ensemble. A l’égard du chef, Yahya Sinwar, il s’agit d’un homme d'action plutôt que de parole et il montre sa compétence à travers les faits. Cependant, concernant l’éventuelle réélection de Yahya Sinwar à la tête du Hamas, cette décision appartient uniquement aux électeurs du Hamas et il est factuellement impossible de prévoir le résultat à l'avance.

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