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Cette guerre n’est celle des honnêtes gens. Comme toute guerre. Nous sommes en paix. La seule chose qui nous permettra de vivre avec le SARS-COV-2 est notre intelligence collective. Et notre lucidité.

S’il y a bien une guerre, menée sans discontinuer depuis 1983, c’est bien la guerre contre la protection sociale. Cette guerre, menée avec détermination, constance et rigueur, a remporté une à une ses batailles : opportunités, propagande de masse, faiblesse des résistances politiques… et répression policière quand tout cela ne suffisait pas. La classe dominante, qui a accouché du gouvernement en place, mais aussi de ses prédécesseurs, a toujours veillé à la protection de ses intérêts : la protection du capital, et des revenus du capital, au détriment du travail et des revenus du travail.

Le 7 mai 1895, Jean Jaurès s’exprimait à la Chambre des Députés de l’Assemblée Nationale :

Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possédera les grands moyens de production et d’échange, tant qu’elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, la lutte incessante pour la vie, le combat quotidien pour la fortune et pour le pouvoir ; tant que cette classe privilégiée, pour se préserver contre tous les sursauts possibles de la masse, s’appuiera ou sur les grandes dynasties militaires ou sur certaines armées de métier des républiques oligarchiques ; tant que le césarisme pourra profiter de cette rivalité profonde des classes pour les duper et les dominer l’une par l’autre, écrasant au moyen du peuple aigri les libertés parlementaires de la bourgeoisie, écrasant ensuite, au moyen de la bourgeoisie gorgée d’affaires, le réveil républicain du peuple ; tant que cela sera, toujours cette guerre politique, économique et sociale des classes entre elles, des individus entre eux, dans chaque nation, suscitera les guerres armées entre les peuples. […] Toujours votre société violente et chaotique, même quand elle veut la paix, même quand elle est à l’état d’apparent repos, porte en elle la guerre, comme la nuée dormante porte l’orage. Messieurs, il n’y a qu’un moyen d’abolir enfin la guerre entre les peuples, c’est d’abolir la guerre entre les individus, c’est d’abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie  — qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille — un régime de concorde sociale et d’unité.

 

La rhétorique guerrière employée par le gouvernement actuel est tout, sauf anodine. Elle traduit, non pas son voeu de mobilisation générale de la classe laborieuse qui, au mieux, est juste abasourdie par l’enchaînement des catastrophes et cherche à survivre à celle en cours.  Mais traduit son état de mobilisation à lui, pour que quoiqu’il en coûte, sa guerre de toujours finisse par une victoire définitive. Une fois débarrassée de sa verroterie, quel plan de sauvetage nous propose-t’on ?

  1. Sauver la caisse du casino. Les décisions de sauvetage des Bourses ont été très rapides et se chiffrent en dizaines de milliers de milliards au niveau mondial. Or, l’activité boursière est totalement déconnectée de l’économie réelle, c’est-à-dire celle qui nous permet, vous et moi, de vivre des fruits de notre travail. L’activité boursière consiste principalement en des cycles d’achat et de vente d’actions, sur un marché d’occasion de l’action. Les politiques des banques centrales après 2008 ont permis qu’il soit plus intéressant, car moins coûteux, de contracter un crédit pour acheter des actions que de les payer comptant. Le casino suit donc une règle simple : j’achète à crédit mes propres actions, leur achat provoque une augmentation de leur cours, je les revends à la hausse. Le profit que je tire de leur vente étant supérieur au taux d’intérêt du crédit que j’ai contracté pour les acheter… à moi la culbute. À ce jour, les dettes contractées pour le jeu boursier sont égales à 327% du PIB mondial. Que les Bourses s’effondrent, après tout, c’est le jeu Mme Lucette. Sauf que, le libéralisme, nos gouvernements, et les intérêts de la classe dominante qui tire essentiellement sa richesse des revenus du capital ne l’entend pas de cette oreille. Quand la Bourse s’effondre, les États doivent lui porter secours. Les États c’est-à-dire la société, vous et moi. Pour qu’ils puissent poursuivre. Souvenons-nous de 2008 ;
  2. Ressortir l’argument frelaté de la flexisécurité : entendez la flexibilité du travailleur et la sécurité des entreprises. L’état d’urgence sanitaire décrété par le gouvernement, en dehors de n’être juridiquement qu’une couche supplémentaire à l’arsenal déjà en place (lire à ce propos le blog de Paul Cassia), a permis de dégainer toute une série d’ordonnances détruisant la protection des travailleurs : temps de travail, temps de repos, rythmes de travail, congés… et mis en place un matelas de sécurité pour les entreprises. Actuellement, les entreprises peuvent employer leurs cadres en télétravail tout en les déclarant au chômage partiel : comment gagner sur tous les tableaux. Quant à celles et ceux qui ne peuvent télétravailler, il leur reste les circuits de l’économie parallèle ou bientôt l’équivalent du STO ;
  3. Contrôler les mouvements de la population. Cette obsession est une constante depuis au moins Louis XIV et fonde ce que Michel Foucault nomme le biopouvoir. Il y a fort à craindre que, suite au confinement physique actuel, s’ensuivra un « confinement libéré », basé sur le traçage géographique des smartphones : métro-boulot-dodo, pour votre sécurité Messieurs-Dames. Les discussions sont déjà semblent-ils bien avancées avec les opérateurs téléphoniques. Au point que la CNIL s’émeut et demande que soit obtenu l’accord des personnes. Je gage, malheureusement, que cet accord soit acquis tant la peur est puissante conseillère.

Cette guerre n’est celle des honnêtes gens. Comme toute guerre. Nous sommes en paix. La seule chose qui nous permettra de vivre avec le SARS-COV-2 est notre intelligence collective.

Et notre lucidité.

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