V.3

Il y a 20 ans, nous n’étions pas nombreux à gueuler Il faut désarmer les marchés. Aujourd’hui, on constate que c’est au contraire les marchés qui nous ont désarmés. À nos armes, donc.

The Bull and Bear Market. Bull market caractérise un marché dont les prix augmente ; à l’inverse, un Bear market un marché en récession. Un marché est appelé comme tel dès lors qu’il s’oriente à la baisse ou à la hausse au-delà de 20% de son régime habituel. L’origine de l’expression n’est pas avérée. Elle tient peut-être au fait que le buffle attaque les cornes en avant, tandis que l’ours attaque dans un mouvement rétrograde de ses pattes. Pourquoi parler de marché ? Tout simplement parce que l’hôpital est devenu une entreprise depuis 2007, entreprise qui doit évoluer dans un marché concurrentiel. Les modalités de la concurrence sont fixées par L’Objectif National des Dépenses de l’Assurance-Maladie (ONDAM) et son outil de facturation, la Tarification à l’Activité ou T2A. Les vainqueurs ont le droit chaque année à leur palmarès, publié par la Pravda du Capital .

Cette vision entrepreneuriale de l’hôpital est responsable de l’état actuel des hôpitaux. C’est une évidence que plus personne n’ose nier. Dans l’incapacité de notre pays à gérer l’épidémie de COVID-19, dont il ne faut pas exagérer la diffusion, il ne faut surtout pas mésestimer le fait que chaque hôpital joue son propre jeu et sa survie, actuelle et pour l’après-COVID. Tout comme n’importe quelle entreprise.

Réfléchissons. Vous êtes directeur-trice d’un établissement hospitalier. Vous savez, parce que vous êtes en première ligne, l’insuffisance numérique de votre personnel, la pénurie de protection et bientôt de médicaments de première nécessité. Vous savez d’expérience, qu’une fois passé le temps des promesses, l’on vous demandera de faire les efforts d’organisation nécessaires pour surmonter votre a.b.y.s.s.a.l. déficit. Et vous savez enfin, que le pouvoir réglementaire dont dispose les Agences Régionales de Santé est au mieux inefficace. Bref, directeur-trice, vous êtes un chef d’entreprise, dans un marché d’ours et de buffles.

Que faites-vous ? Vous allez tendre le dos et jouer la montre. Et déjà ne pas accepter de patients transférés d’autres établissements : les témoignages de refus commencent à affluer. Chacun les siens Madame Michu. Vous n’allez pas vous mettre les syndicats sur le dos qui déjà s’affolent avec trois COVID pour en plus en prendre d’autres ! Certes, vous auriez pu anticiper, commander par vous-même, lorsqu’il était encore temps, de quoi largement protéger votre personnel et garnir les rayons de votre pharmacie… Mais lean management, contrôle budgétaire… ou votre propre bêtise vous empêcha de le faire. Donc, dans le même temps que vous appelez vos troupes à être responsables (un comble !) d’une situation dégradée (par qui ?), vous jouez à fond le protectionnisme.

L’on pourrait imaginer, que médecins, soignants et pharmaciens, dépassent cette gestion étriquée et mortifère, par un bel élan de solidarité trans-hospitalier. Pour ce faire il faudrait :

  1. Que chaque établissement puisse savoir, en interne, combien il a de cas COVID : suspects, avérés, graves …
  2. Que chaque établissement puisse avoir accès à une plate-forme numérique d’échange d’informations cruciales : nombre de passages aux urgences, nombre de lits, état des stocks. Plusieurs établissements ne sont pas informatisés ou incomplètement : abonder les données nécessite de mobiliser du personnel (lequel ? dans quelles conditions de travail ?) faute de remontées automatiques. La startup MapUI (encore une !) qui promet de résoudre le problème en quelques jours tient un discours de circonstance, commercial et totalement erroné ;
  3. Que les Commissions Médicales d’Établissement (CME) soient rétablies dans leurs prérogatives et puissent réellement infléchir des décisions purement gestionnaires… et résoudre les conflits d’intérêt inter-spécialités.

Car ne nous leurrons pas. L’hôpital n’a pu réussir sa mutation en entreprise qu’avec la collaboration, active ou passive, du corps médical. Le plus souvent passive, les médecins sont d’abord préoccupés de leurs patients et foncièrement indifférents aux choses de la gestion. Active, pour des avides de strapontin de pouvoir, pour qui le COVID-19 est un effet d’aubaine.

La tentation de refuser la démocratie, de s’en remettre à des cellules, des experts est toujours grande en situation de crise. Croire que la démocratie est un luxe réservé aux années fastes est une invite à la barbarie. Il est grand temps que nos CME, élargies aux soignants, reprennent la direction des établissements. Je refuse de croire, après plus de 30 années de médecine hospitalière, que confrère et consoeur soient des mots vains.

Il y a 20 ans, nous n’étions pas nombreux à gueuler Il faut désarmer les marchés. Aujourd’hui, on constate que c’est au contraire les marchés qui nous ont désarmés.

À nos armes, donc.

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