Samedi 13 juin, Place de la République : « No Justice, No Peace »

Après le succès de la manifestation du 2 juin devant le tribunal de Paris, le Comité Adama a lancé un nouvel appel à se rassembler le samedi 13 juin au départ de la Place de la République. Récit d'une journée symbolique de la montée en puissance d'un mouvement, agissant comme un miroir de la mobilisation américaine contre le racisme depuis le meurtre de George Floyd à Minneapolis.

Il est 14h00 sur la place de la République, lorsque les manifestants commencent progressivement à remplir les abords de la Marianne trônant au milieu du terre-plein central. Difficile à ce moment-là de prévoir la réussite ou l’échec d'une mobilisation qui n’a pas encore commencé, le doute se fait sentir dans certaines conversations : en comparaison, le rassemblement désormais historique du 2 juin devant le tribunal de Paris avait vu arriver un flot continu et fourni de manifestants, et ce bien avant l’heure marquant du rassemblement. Ici, la quasi-totalité des accès menant à la place sont quadrillés par les forces de l’ordre – essentiellement des gendarmes mobiles – occupées à déployer des murs anti-émeutes. Pas de fouilles ni de contrôles systématiques pour les arrivants, la présence policière est pour l’instant discrète sur la place même, mais massive à ses abords. Pendant qu’un discours est prononcé depuis le camion des organisateurs où Assa Traoré est présente, le rassemblement devient de plus en plus dense, compacte, au son des slogans « Justice pour Adama », « Justice pour Ibo » ou encore « No Justice, No Peace ». Des manifestants escaladent l’immense statue en bronze pour y hisser drapeaux et pancartes, tandis que des mots parcours la foule, scandés en choeur : « I can’t Breathe », les dernières paroles prononcées par George Floyd, résonnent sur les murs de la Place de la République tel un lointain écho depuis la ville américaine de Minneapolis. Cet évènement dramatique n’en finit plus de bouleverser les esprits à l’échelle mondiale, en se traduisant par des mobilisations massives sur fond du racisme et des violences policières.

Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier

 

Une mobilisation massive de la jeunesse sous un même mot d’ordre : « Justice »

Dès le début du rassemblement, un élément saute aux yeux : l’âge et la diversité des manifestants qui ont répondu à l’appel du Comité Adama. Une génération à l’origine d’une levée de boucliers face au racisme systémique de l’institution policière française, venue du centre parisien, des banlieues alentours, mais aussi de province pour une mobilisation qui se voulait d’ampleur nationale. Une énergie particulière se dégage des chants, des slogans et des vagues d’applaudissements en réponse au discours d’Assa Traoré – la sœur d’Adama Traoré, décédé après une interpellation violente à la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise) en 2016 – tandis que des myriades de pancartes colorées esquissent les idéaux de cette journée de mobilisation, dénonçant par la même occasion l'impunité systématique dont bénéficient les fonctionnaires de police dans les affaires de violences policières.  Les invectives à l’encontre de la police sont nombreuses, une police qui cristallise les tensions des dernières semaines, une police qui ne semble plus trouver ni confiance ou soutien ailleurs qu’à travers syndicats : des techniques d’interpellations controversées aux bavures faisant figure de norme, la fracture entre les forces de l’ordre et une part grandissante de la population fût une nouvelle fois mise à jour par la révélation de deux groupes Facebook réunissant plus de 17 000 policiers – véritables déversoirs d’insultes et de propos racistes -  par le site d’information StreetPress. La publication d’une autopsie indépendante confirmant la mort d’Adama Traoré par « syndrome asphyxique » le 2 juin s’ajoute à un flot d’informations permanent qui n’en finit plus de décrédibiliser la parole gouvernementale sur le sujet. Sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, la France assiste depuis 3 ans à une explosion sans précédent de la violence institutionnelle, dernier rempart d’un pouvoir aux abois incapable de substituer une réponse politique à sa doctrine répressive. Rien d’étonnant donc, à ce que des chœurs unanimes entonnent ici « tout le monde déteste la police », ponctué de « pas de justice, pas de paix » : tous chantent leur rejet d’une violence devenue inacceptable, clamant leur désir d’une justice aux abonnés absents.

 

Irruption de l’extrême droite et manifestation interdite : une mobilisation mise à rude épreuve

14h30. A l’heure où le rassemblement est censé partir en direction de la Place de l’Opéra, une banderole est déployée depuis le toit d’un immeuble faisant face à la statue de Marianne, « justice pour les victimes du racisme anti-blancs » peut-on y lire : à l’origine de cette action, le groupuscule d’extrême-droite Génération Identitaire. Immédiatement, la foule se met à huer les silhouettes visibles au sommet du toit, désormais éclairées par des torches lumineuses.  Les identitaires paradent depuis l’immeuble, alignés en direction du rassemblement : un groupe de manifestants les prend alors pour cible avec des tirs de mortiers de feux d’artifices. Une ovation retentie depuis la foule qui se met à scander « les voisins avec nous, et tout le monde déteste les fachos » ! : en plissant les yeux, on peut apercevoir les habitants du dernier étage entrain de déchirer la banderole depuis leurs balcons. La police, avertie de la situation, ne semble pas juger bon d’intervenir.

Les habitants du dernier étage déchire la banderole des militants d'extrême droite. Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier Les habitants du dernier étage déchire la banderole des militants d'extrême droite. Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier

Soudainement, une silhouette apparait sur la façade de l’édifice, se frayant un chemin entre gouttières et fenêtres au-dessus des lois de la gravité. En quelques dizaines de secondes l’individu foule le toit de l’immeuble, escalade les derniers mètres qui le sépare des identitaires et commence à décrocher la banderole. Une puissante ferveur s’empare alors de de la place, sous le fracas des remerciements, transformant cette incartade en euphorie générale. De l’autre côté du toit apparait un groupe d’antifascistes, monté pour en découdre avec les militants d’extrême droite. Une scène stupéfiante, lorsque démarre un véritable combat à mains nues au sommet de l’immeuble : les identitaires tentent alors de se dissimuler derrière les murets et les cheminées qui parsèment le toit. Des encouragements sont adressés aux antifascistes qui semblent maitriser la situation rapidement, dans une séquence extrêmement dangereuse. De l’autre côté du toit, « l’acrobate » finit de décrocher la banderole et lève le poing en l’air en signe de victoire : la provocation de Génération Identitaire arrive à son terme, huée par une foule de plus de 50 000 personnes.

Pendant ce temps de l’autre côté de la place, les organisateurs du rassemblement annoncent l’interdiction pour le cortège de partir vers l’Opéra, une décision prononcée par le préfet de police alors que plusieurs dizaines de milliers de personnes sont déjà présentes sur place. Difficile de comprendre cette nouvelle facétie de Didier Lallement – vivement critiqué dans sa gestion du maintien de l’ordre sur la capitale depuis son arrivée en mars 2019 – en totale opposition avec les propos du Ministre de l’Intérieur, annonçant une tolérance des prochaines manifestations suite au rassemblement du 2 juin devant le tribunal de Paris. Le préfet de police, coutumier d’une stratégie de mise en tension systématique des rassemblement contestataires, semble ne pas vouloir faire exception à sa stratégie de « maintien du désordre » : dès la communication de l’interdiction au mégaphone, la colère monte au sein d’une foule désormais compressée, sur une place bondée dans ses moindres recoins. La préfecture de police indique sur Tweeter que « les personnes qui le souhaitent peuvent quitter la place par tous les axes à l'exception du boulevard Saint-Martin et rue du Temple » tout en tolérant un rassemblement statique : d’après une source policière, la décision est motivée par les mesures sanitaires restreignant les rassemblements de plus de dix personnes. Quel sens de parquer des milliers de personnes sur une place restreinte sous le prétexte de « prévention sanitaire » ? Le pouvoir avait pourtant placer ce déconfinement sous le signe du « dynamisme », des plages aux rivières en passant par les parcs citadins.

Pour les manifestants, hors de question de céder à ce volteface : depuis le camion où se trouvent les organisateurs du rassemblement, le Comité Adama appelle à occuper la Place de la République en signe de protestation. La tension est palpable dans les corps et les esprits, l’atmosphère s’échauffe et des projectiles commencent à pleuvoir sur les cordons de police situés à l’opposé quelques centaines de mètres plus loin.


Des affrontements épars aux appels à l’apaisement : une mobilisation détentrice d’un message politique fort

Du côté de la Rue du Temple, le milieu d’après-midi devient le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre. Bloqués depuis plus de 2h30 sur la Place de la République sans pouvoir partir sur son parcours, le cortège s’échauffe : des trottinettes électriques, canettes et bouteilles fusent en direction des murs anti-émeute. La police répond par des salves de grenades de désencerclement lancées sans discernement en direction des participants – avec pour seul effet d’exacerber une situation déjà explosive – et ponctue ses tentatives de dispersion par des percées offensives. De leur côté, les manifestants se massent de plus en plus près du barrage en ne reculant que rarement face aux incursions des forces de l’ordre, jusqu’à que l’inévitable arrive : une charge policière s’enfonce trop profondément dans la foule et isole une CSI (compagnie de sécurisation et d’intervention) qui se retrouve prise à partie, encerclée au milieu d’individus qui n’hésitent pas à aller au contact. Un policier vacille au milieu des gaz et trébuche sur une marche du terre-plein, ne parvenant pas à se relever sous les coups et les jets de projectiles. In extremis, une unité de gendarme mobile charge pour permettre à leurs collègues de se libérer. Une nouvelle fois, la stratégie du préfet de police démontre sa dangerosité, que ce soit pour les manifestants, mais aussi pour les forces de l’ordre.

Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier


À ce moment précis, la tension est à son comble. Un homme muni d’un mégaphone – visiblement membre du service d’ordre – lance des appels au calme en direction de la foule, rappelant la dimension politique de ce rassemblement. Au milieu des jets de projectiles et des gaz lacrymogènes, il parcourt le barrage de police de long en large et demande aux participants de garder leur calme face aux provocations. Progressivement les projectiles cessent de pleuvoir tandis que la foule se rapproche des CRS, les mains en l’air. Au moment où les manifestants s’agenouillent, les forces de l’ordre lancent une violente charge avec grenades et coups de matraque : la masse confuse repart en courant vers le centre de la place, perdue et désorientée au milieu des gaz. Assa Traoré lance également des appels à cesser les hostilités depuis le camion censé diriger la manifestation, mise en difficulté par les effets irritants provoqués par les lacrymogènes. Des familles et des enfants sont présents sur la plateforme surélevée : certaines hurlent, pleurent, d’autres tombent sans parvenir à reprendre leur respiration : la scène est bouleversante. « Nous ne sommes pas ici pour subir de la violence, mais pour la dénoncer ! » hurle un manifestant. Le service d’ordre forme une chaîne humaine entre la foule et le barrage de police, toujours sous les paroles de l’homme muni d’un mégaphone : une zone tampon apparait, permettant un retour à l’apaisement.  

Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier Place de la République, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier

 

Fin du rassemblement dans le calme, entre dispersion et harcèlement policier


Aux alentours de 18h30, l’essentiel de place se vide quand la BRAV se fait de plus en plus visible aux abords du rassemblement. Un jeune homme est pointé du doigt par les policiers, qui chargent soudainement en direction des quelques manifestants encore présents au milieu de la place : les cris remontent, venus de la foule « Il n’a rien fait, laissez-le ! Monsieur ce garçon n’a rien fait pourquoi vous l’arrêtez ?! »
Confusion totale, des explosions retentissent et les gaz lacrymogènes réapparaissent dans une scène surréaliste. Habitués à déroger au principe de « proportionnalité dans l’usage de la force », ces unités sont responsables d’une grande partie des violences perpétrées à l’encontre des manifestants depuis plus d’un an. Les voltigeurs embarquent le jeune homme derrières les camions de police, invectivés par les personnes témoins de la scène. Pendant ce temps, les derniers manifestants quittent la Place de la République par le Boulevard du Temple dans le calme, dansant et chantant par groupes épars au son de « Black Lives Matter ».

Une fois sur le boulevard, il n’en faudra pas plus aux unités de BRAV pour revenir au contact d’une petite centaine de personnes : une nuée de motos gronde, les policiers descendent et tirent des salves de grenades dans toutes les directions. Une d’entre-elles finira sur le pare-brise d’une voiture ayant eu le malheur de tourner en direction de la chaussée ou se trouve les quelques manifestants. « Dispersez-vous ! » hurle un policier : « On est déjà dispersés, la manifestation est terminée ! » lui répond une femme, visiblement excédée par ces agissements inconsidérés. Les voltigeurs repartent à pieds pour rejoindre leurs motos, dans la même direction que les personnes qui étaient en train de quitter le lieu du rassemblement. « C’est n’importe quoi ce que vous faites » lance une femme tenant une pancarte « No Justice, No Peace », juste derrière les policiers. En guise de réponse, elle recevra un coup de gazeuse lacrymogène en pleine figure.

Nous ne sommes plus dans du « maintien de l’ordre », et ce depuis bien longtemps. Le pouvoir politique ne parvient plus à contenir les foyers de contestations autrement que par l’application d’une répression aveugle, et des stratégies de mise en tension systématique lors des rassemblements revendicatifs : une doctrine de la peur qui n’aura pas empêcher la tenue d’une mobilisation historique contre le racisme et les violences policières, rassemblant plus de 50 000 personnes. Ce samedi 13 juin sur la Place de la République, se trouvée génération qui ne demande qu’une chose –justice – faisant sienne la devise nationale, lui donnant vie ailleurs que sur le fronton des mairies. : la sourde oreille et l’enfumage ne sont plus que les bouées de secours temporaires d’un gouvernement pris en tenaille entre l’opinion publique et les syndicats policiers. 

Samuel Clauzier.

Boulevard du temple, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier Boulevard du temple, Paris, 13 juin 2020. © Samuel Clauzier

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