« La France est un pays de flics » : du débat sur la sécurité

Il y a quelque jours, l’actualité était secouée par un fait divers dramatique : l’assassinat d’une adolescente à Ivry-sur-Seine suite à une altercation futile sur les réseaux sociaux. Il n’en fallait pas plus pour que les chaines d’infos en continue prennent le sujet à bras le corps, suivies de la majorité présidentielle – hâtive de légiférer sur la question.

Le ton est calme, la gestuelle posée. Il est un peu plus de 22h sur BFM TV quand François Jolivet – député LREM – déroule son argumentaire fallacieux pour défendre le dernier rejeton de l’exécutif, un projet de loi visant à impliquer la responsabilité pénale des parents lorsqu’un mineur commet des actes délictueux. Premier constat qui alerte le député : le gain de temps libre des jeunes sans surveillance d’un adulte, une évolution dont on aurait oublié de mesurer les effets potentiellement délétères sur la construction des adolescents. Aucun élément factuel n’est avancé pour étayer ces propos, pas même un chiffre, encore moins d’étude sérieuse. Les mots défilent et glissent doucement, sur un ton mielleux et faussement émotif. Puis on arrive rapidement dans le vif du sujet « quand on voit que des enfants et des adolescents sont toujours dehors, à minuit, 1h, 2h ou 3h du matin, c’est qu’il y a une faillite de la figure parentale, sinon une forme de complicité : je considère dans ce cas les parents sont d’une certaine manière complices de quelque chose. ». A ce moment précis, hésitation entre envoyer la télécommande dans l’écran ou sectionner les câbles d’alimentation à la pince monseigneur. Patientons un peu : ces jérémiades nous livrent bien plus de l’essence de la pensée macronienne que tous les discours du gourou présidentiel.

François Jolivet (député LREM) sur le plateau de BFM TV, le lundi 17 mai. François Jolivet (député LREM) sur le plateau de BFM TV, le lundi 17 mai.

Face au député, une journaliste ne manque pas de relever l’incohérence des propos avec la situation à l’origine de ce projet de loi « la jeune fille d’Ivry sur Seine a été poignardée en pleine journée, qu’est-ce qu’aurait changé cette loi dans ce cas de figure ? ». Suspens : absolument rien. En guise de réponse, François Jolivet rétorque qu’il ne commentera ce fait divers – pourtant source de sa proposition. Le député préfère se laisser aller à une longue litanie moralisatrice sur le manquement parental, selon lui à l’origine d’une explosion de la violence chez les mineurs. Les parents du jeune coupable seraient donc responsables sinon directement complices du geste meurtrier de leur enfant : les journalistes du plateau tempèrent en faisant part de la prise de parole de la mère de l’adolescent, bouleversée par les évènements et solidaire des parents de la victime. Ils relèvent également un obstacle juridique conséquent pour ce projet de loi – à savoir l’impossibilité pénale de tenir autrui pour responsable de ses actes en France. Pour le député peu importe, les textes sont faits pour être changés. Les échanges continuent et donnent la nausée. Un détracteur tente de faire le lien entre misère sociale et délinquance, tout de suite stoppé par un François Jolivet faussement indigné « Je ne peux pas vous laisser dire qu’il y a un lien entre pauvreté et manque d’éducation », « personne ne vous a parlé de manque d’éducation » rétorque la journaliste. La communication grossière et maladroite du député ferait presque passer les journalistes de BFM pour des gratte-papiers affûtés, l’œil vif et la plume tranchante. Même Benjamin Duhamel apparait tel un gauchiste révolté, relevant la difficulté pour une mère seule de « s’occuper en permanence de son enfant quand elle fait les 3×8 ». Peu de réaction de l’élu qui reste cloisonné dans ses tirades théâtrales. On le questionne sur la temporalité de sa proposition de loi, et l’habitude malsaine qui habite une majorité présidentielle prompte à pondre des textes juridiques au même rythme que défilent les faits divers. Un constat balayé d’un revers de main par le député, qui maintient que sa proposition n’est absolument pas liée à l’actualité – quand bien même il se trouve présent sur un plateau télé pour parler de ce fait divers, et du texte qu’il porte à l’assemblée.

Cette fois stop, volume coupé. Sur un coin de table traine le roman « Paris » de Zola, une fresque tumultueuse de la fin du 19ème siècle, entre chronique sociale, scandale de Panama et attentats anarchistes. Le livre s’ouvre dans un hasard déroutant, page 349 « Toujours les gendarmes et la prison ! On n’a pas encore trouvé d’autre école sociale. » Certes. Depuis 123 ans, la planète France n’a toujours pas changé de disque. On supprime les budgets alloués aux dispositifs sociaux, on désosse les services publics, on lamine tous les aspects de la vie collective dans les quartiers populaires et pour finir de creuser le trou on vous rendra responsable de votre propre misère sociale.

Si on gratte le vernis médiatique, le discours de ce sous-fifre d’En Marche dévoile bien des choses du logiciel idéologique de la majorité. En premier plan on trouvera l’effacement de tout rapport systémique entre pauvreté et délinquance, entre manque de moyens (sociaux, éducatifs, infrastructures) et montée de la violence au sein des tranches les plus jeunes de la population (bien souvent issues des quartiers populaires). En portant uniquement le débat sur le plan de l’autorité parentale, on peut donc gommer allègrement les facteurs réels à l’origine de ce drame social – il n’est plus question que de manque d’éducation et de responsabilité individuelle. Vint ensuite le fond de cette proposition, sinon l’essence même d’un tel texte, qui apparait au détour d’une phrase prononcée par François Jolivet : « vous savez ces jeunes, toujours les mêmes que les policiers ramassent le soir, puis le lendemain… Toujours les mêmes ». Nous voici enfin dans le fond du sujet : une loi qui n’a que faire des parents, des enfants et des adolescents.  Une loi pour les flics. Car c’est bien de ça qu’il s’agit, faire plaisir aux flics. Par tous les moyens possibles et imaginables.

Acte 96 des gilets jaunes, Montpellier, le 12 septembre 2020. © Samuel Clauzier Acte 96 des gilets jaunes, Montpellier, le 12 septembre 2020. © Samuel Clauzier

Depuis le mouvement des gilets jaunes, c’est comme si la police détenait désormais un ministère dédié – sur lequel elle exerce une autorité et une capacité d’initiative quasi-totale. Un pan entier de la politique du gouvernement est destiné à contenter les forces de l’ordre, toujours dans l’optique de s’assurer une loyauté sans faille. On légifère, on double les peines, on condamne, et on s’en fout que tout cela n’ait plus le moindre le lien avec des nécessités factuelles. Voyez la politique comme une carte de vœux permanente : la police écrit, le politique lit et le gouvernement exauce. Il fallait au moins ça pour garder près de soi la fidélité des matraques, une fois la boîte de Pandore ouverte. Car pour mater la déflagration sociale qui s’est produit deux ans en arrière, le pouvoir politique n’a trouvé d’autre choix que de laisser carte blanche aux pulsions les plus perverses de notre institution répressive. L’insurrection terminée, la cadence se doit d’être maintenue. Tellement qu’on pourrait virer Darmanin pour le remplacer par un syndicaliste d’Alliance sans bousculer d’un poil l’agenda politique du ministère. Un ministre de figuration qui sera d’ailleurs présent à la manifestation annoncée par les forces de l’ordre le 19 mai – à se demander s’ils lui laisseront la parole, ou s’il conservera studieusement son rôle de pupitre/greffier des revendications policières. Quoi qu’il en soit, ils seront nombreux à nous chanter les louanges de la république de la justice et du travail ce mercredi : jusqu’au PCF via la figure de Fabien Roussel qui semble avoir définitivement vendu son âme au diable, soucieux d’obtenir ses 3% de suffrages quinquennaux. Quel tableau cradingue. Et puis nous on s’en fout : le 19 ce sera tous au bar.


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