Extrême-droite, gilets jaunes et milice commerçante: un déconfinement dans l'absurde

À Montpellier, le premier week-end de déconfinement se place sous le signe de l'absurde : manifestation avortée des gilets jaunes, rassemblement d'extrême-droite sous le regard complaisant de la police locale et préparation de représailles par les commerçants, autant de faits qui ont le don d'interroger sur la suite des évènements. Retour sur ces quelques jours hors du réel.

Il est 14h00 place de la Comédie, heure de départ annoncée de la manifestation à l’initiative des gilets jaunes montpelliérains. Contrairement aux grandes heures du mouvement depuis maintenant un an et demi, la place est déserte. Pas de chasuble fluo visible, mais un quadrillage policier d’ampleur : les voitures de police secours et des brigades anti-criminalité effectuent un ballet incessant sur une place peuplée de badauds fraichement déconfinés. Un barrage de police positionné en amont, sur la rue de Loge, ainsi que plusieurs cordons de CRS présents sur les flancs de l’opéra de la comédie, ne manquent pas de rappeler l’arrêté d’interdiction pris par le préfet de l’Hérault quelques jours plus tôt à l’encontre de ce rassemblement. Il faudra attendre 14h30 pour entendre les premiers chants et tambours d’une manifestation qui n’aura jamais vraiment lieu.

 
Encadrement policier et restrictions de rassemblements : une nécessité sanitaire de circonstance ?

Un attroupement de manifestants (n'excédant pas les 5 personnes) se fait voir sur les marches de l’opéra – affublés de gilets jaunes – tandis que des petits groupes se forment à proximité de l’arrêt de tramway : des chants au son de « on est là » sont entonnés, accompagnés de brefs claquements de tambour. Difficile de dissocier les badauds des "manifestants", tant les rassemblements sont épars et les marqueurs visuels absents. Plusieurs personnes se placent entre un tramway et l’arrêt de la place de la Comédie, empêchant le véhicule d’atteindre son point d’arrivée : aussitôt les gendarmes mobiles présents aux extrémités de la place se positionnent en ligne, pendant qu’un officier de police tente de demander aux individus de se retirer de la voie de tramway à l’aide d’un mégaphone défectueux. Un homme est interpellé – sans que les manifestants ne comprennent la raison de cette manœuvre – provoquant cris et invectives à l’encontre des forces de l’ordre, qui ne tardent pas à être rejoints par les unités de BAC et de CDI positionnées plus haut. Le cordon de police avance alors en direction de l’arrêt de tram sous les injures des quelques individus présents : dans un mouvement de confusion générale, une femme est projetée au sol par le coup de bouclier d’un policier. Évacuée par des street-medics, elle sera prise en charge quelques dizaines de minutes plus tard par une équipe de pompiers, sous les applaudissements des manifestants groupés autour du lieu de l’incident.

Une femme blessée (visage flouté) par les forces de l'ordre, prise en charge par les pompiers. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier Une femme blessée (visage flouté) par les forces de l'ordre, prise en charge par les pompiers. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier


D’un point de vue extérieur, la situation a de quoi interloquer. Cet évènement, annoncé sur les réseaux sociaux pendant le confinement, est bien loin des grandes heures de mobilisation du mouvement des gilets jaunes : discerner le véritable nombre de manifestants présents est chose difficile, mais il ne doit pas excéder, en tout et pour tout, les 200 personnes. Le dispositif policier doit comporter le même nombre d’agents mobilisés, écumant la place au gré des instructions données par la hiérarchie. La stratégie employée pour « contenir » ce rassemblement interdit questionne : quelques allers-retours de la BAC pour effectuer contrôles et fouilles au hasard (1), parfois des verbalisations (25 verbalisations de 135 euros et 7 interpellations au total), des CRS et des gendarmes qui se mettent en mouvement subitement, puis reviennent sur leurs pas quelques minutes plus tard, une compagnie qui passe en colonne pour partir en courant vers la gare Saint-Roch, puis s’arrête brusquement au milieu d’une rue déserte…Les agissements des forces de l’ordre semblent incohérents, dénués d’objectifs véritables, tant les évènements nécessitant de telles manœuvres sont en réalité inexistants.

Un cordon de gendarmes mobiles, au centre, un livreur indépendant, place de la Comédie. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier Un cordon de gendarmes mobiles, au centre, un livreur indépendant, place de la Comédie. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier

Côté manifestants, l’envie de répéter l’éternel jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre se trouve indiscutablement altérée par une peur latente, paralysant la plupart des participants dans leurs mouvements : la seule véritable tentative de partir en « cortège sauvage » par la rue de Verdun sera rapidement écourtée. L’ambiance est pesante, lourde, angoissante : certainement accentuée par la peur collective, patente depuis le début de la crise du Covid-19.

BAC et CDI sur la place de la Comédie, milieu d'après-midi. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier BAC et CDI sur la place de la Comédie, milieu d'après-midi. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier

En fin d’après-midi, un rayon de soleil vient éclairer ce tableau orwellien, avec l’arrivée soudaine d’une marionnette géante en forme de squelette – tout droit sortie d’un film de Tim Burton – réjouissant les petits groupes de manifestants, ainsi que les enfants présents sur la place de la Comédie. Une bouffée d’oxygène bienvenue, qui aura le don de ne pas laisser insensibles les gendarmes du dispositif, sidérés par cette irruption soudaine, et de briser une atmosphère jusque-là étouffante. Une fois sa performance terminée, la marionnettiste prend quelques instants de repos à proximité des boutiques proches de l’office du tourisme : aussitôt se dirige vers elle une équipe de la BAC, venue pour procéder à son interpellation. Exfiltrée par les forces de l’ordre pour procéder à une fouille sous les huées des manifestants, elle sera placée en garde à vue jusqu’au lendemain. L’incompréhension autour des agissements de la police est totale, apparemment motivés par les restrictions de rassemblement prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire. Pourtant, l’allée menant au centre commercial du Polygone est bondée : contacté après coup, le service d’accueil du complexe nous précisera limiter à 2000 le nombre de personnes simultanément présentes dans l’enceinte de l’établissement. Fait étonnant car il concerne un espace confiné, alors que les rassemblements en extérieur ne peuvent excéder 10 personnes, ce que les groupes de manifestants n’ont que rarement atteint à certains moments de la journée. Une restriction à laquelle semblent pouvoir se soustraire les manifestations lancées à l’initiative de groupuscules d’extrême-droite, fait confirmé le lendemain par la tenue d'un rassemblement de "La Ligue du Midi". Ce samedi après-midi se terminera dans le calme, à travers plusieurs tentatives de dialogue entre manifestants et forces de l’ordre.

La "marionette squelette", des badauds et quelques manifestants, place de la Comédie. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier La "marionette squelette", des badauds et quelques manifestants, place de la Comédie. Montpellier, le 16/05/2020. © Samuel Clauzier


Complaisance avec l’extrême droite et milice commerçante

Dimanche, un rassemblement devant la statue de Jeanne D’arc (située au niveau du boulevard Pasteur) était annoncé par le groupuscule d’extrême-droite « La Ligue du Midi » : dans un premier temps maintenu malgré l’interdiction du préfet, l’évènement est alors reporté via une information relayée par le site Lengadoc-Info, tenu par un militant du groupe identitaire. Mais, le témoignage d’Ysis Percq – une journaliste mandatée pour l’occasion par l’AFP – viendra infirmer cette annulation. L’évènement s’est en réalité bel et bien tenu, rassemblant une trentaine de participants sous l’œil bienveillant de la police montpelliéraine (2). La journaliste, présente sur place pour couvrir le sujet, sera intimidée par des militants, jusqu’au vol de son téléphone portable. Interpellé par la police quelques centaines de mètres plus loin, l’individu responsable du larcin restituera le téléphone après un dépôt de plainte au commissariat : malheureusement, les séquences vidéo prises durant la manifestation ont été supprimées par le militant. La Ligue du Midi prétendra ne pas connaître cette personne, en la dénonçant comme membre de la mouvance « gilets jaunes » : les images elles, ont bien été effacées.


Dans la même journée, deux autres faits violents sont également imputables au groupuscule d’extrême droite, le tout en plein centre-ville : l’agression physique du rédacteur en chef du journal Le Poing et le bris de la vitrine d’un local associatif à vocation libertaire Le Barricade. Une multiplication de ces incursions violentes, qui se placent dans la lignée de l’intervention d’un commando d’extrême-droite à la faculté de droit en 2018 (3), et de l’agression d’un étudiant pendant le mouvement retraite en décembre 2019 (4).

La semaine suivante, d’inquiétantes déclarations seront prononcées par Odette Daudet, présidente des commerçants de l’Écusson, dans un entretien accordé à Midi Libre (5) : « des commerçants préparent une milice, samedi dernier, c’est la goutte qui a fait déborder le vase ! (…) Les commerçants crèvent, tout cela peut finir en guerre civile. Soit le préfet agit, soit le centre-ville sera détruit ». Prétextant des dégradations intervenues durant la manifestation des gilets jaunes du samedi – une fausse information relayée par le journal Midi Libre, aucune détérioration n'a été constatée le jour de l'évènement – le comportement d'une part des commerçants du centre-ville est révélateur d'une mise en tension grandissante de la société civile, poussée par un contexte de crise sanitaire et économique sans équivalent dans l'histoire récente.

*Après un entretien et quelques questions posées à Odette Daudet, il apparaît que ces mots ne peuvent en réalité pas lui être directement imputés, elle dément la forme initialement publiée dans le journal du Midi Libre « ma parole a été biaisée dans cet article du Midi Libre, en faisant part de ce risque de représailles je ne me faisais que le porte-voix de l'ambiance générale au niveau des commerçants du centre-ville » : elle expliquera avoir participé plusieurs fois aux assemblées générales du mouvement des gilets jaunes, dans le but d'établir une ligne de dialogue entre commerçants et manifestants. Le lendemain, sa boutique sera couverte d'autocollants insultants (6), « je n'en veux pas aux gilets jaunes, je sais qu'ils n'en sont pas responsables » déclara-t-elle : en définitive, une position bien plus proche d'une volonté de médiation que d'un désir d’affrontement.

Samuel Clauzier.

*Billet mise à jour le 23 mai 2020 (dernier paragraphe sur Odette Daudet).

Sources

  • (1) Le Poing, « Montpellier : les gilets jaunes ouvrent un chemin pour les luttes malgré la terreur policière », Lepoing [En ligne], 2020, mis en ligne le 16 mai 2020, consulté le 22 mai 2020. URL : https://lepoing.net/montpellier-les-gilets-jaunes-ouvrent-un-chemin-pour-les-luttes-malgre-la-terreur-policiere/
  • (2) Le Poing, « Montpellier : la police protège un rassemblement d’extrême-droite émaillé de violences », Lepoing [En ligne], 2020, mis en ligne le 18 mai 2020, consulté le 22 mai 2020. URL : https://lepoing.net/montpellier-la-police-protege-un-rassemblement-dextreme-droite-emaille-de-violences/
  • (3) Jean-Michel Décugis et Eric Pelletier, « Violences à la fac de Montpellier : le parquet demande le jugement de sept personnes », Leparisien [En ligne], 2020, mis en ligne le 23 décembre 2019, consulté le 23 mai 2020. URL : http://www.leparisien.fr/faits-divers/violences-a-la-fac-de-montpellier-le-parquet-demande-le-jugement-de-sept-personnes-dont-le-doyen-23-12-2019-8223381.php
  • (4) Laurie Zenon, « Montpellier : des étudiants grévistes agressés près de l'université Paul-Valéry », Midilibre [En ligne], 2020, mis en ligne le 5 décembre 2020, consulté le 23 mai 2020. URL : https://www.midilibre.fr/2019/12/05/montpellier-des-etudiants-grevistes-agresses-devant-luniversite-paul-valery,8583907.php
  • (5) Le Midi Libre, « Gilets jaunes à Montpellier : "Les commerçants crèvent, tout cela peut finir en guerre civile" », Midilibre [En ligne], 2020, mis en ligne le 20 mai 2020, consulté le 23 mai 2020. URL : https://www.midilibre.fr/2020/05/20/des-commercants-aux-abois-avec-le-spectre-du-retour-des-gilets-jaunes,8895028.php
  • (6) Marie Deghetto, « Montpellier: la vitrine d'une commerçante dégradée cette nuit », Lagazette [En ligne], 2020, mis en ligne le 23 mai 2020, consulté le 23 mai 2020. URL : https://www.lagazettedemontpellier.fr/live/5ec92105d5899024b576bd7f/montpellier-la-vitrine-d-une-commercante-degradee-cette-nuit

 

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