Châtelet, une occupation tout en contraste

Suite à l'occupation du centre commercial Italie II effectuée avec succès le samedi 5 octobre, Extinction Rébellion initie l'occupation de la place du Châtelet à Paris en appelant à la convergence des luttes. Avec ce témoignage, retour sur l'enchainement des faits qui mèneront à l'épilogue de cette action.

Des militants sur la Place du Châtelet avant la grande assemblée générale du vendredi soir. © Samuel Clauzier Des militants sur la Place du Châtelet avant la grande assemblée générale du vendredi soir. © Samuel Clauzier
Nous sommes le vendredi 11 octobre, Place du Châtelet, occupée depuis presque une semaine par les militants d’Extinction Rébellion. Dans la lignée de l’occupation du centre commercial Italie 2 menée quelques jours auparavant, l’esprit est à la convergence. Les Gilets Jaunes se sont joints à la lutte : écolos et prolos dorment côte à côte sur de la paille et des bâches de fortune en plein cœur de la capitale.
Depuis quelques jours le camp tient. Personne ne sait exactement pourquoi les forces de l’ordre n’interviennent pas (1) ; le fait est que les tentes sont posées sur le bitume, les moteurs des voitures se sont tus et la place du Châtelet ressemble bel et bien à ce que l’on pourrait appeler une ZAD.

Une « zone tampon » qu’aucun policier ne franchit délimite les différents axes bloqués. L’atmosphère est surréaliste, l’ambiance est à l’enthousiasme. Tandis que les journées défilent au rythme des assemblées générales, ateliers et actions dans la capitale, la zone d’occupation est parcourue par des parisiens tantôt ébahis devant ce foisonnement populaire, tantôt débordants de colère.
Les médiateurs d’Extinction Rébellion sont présents pour régler les désagréments et apaiser les tensions ; les Gilets Jaunes eux, tentent de s’organiser autour de leur cabane fraichement construite. Le dialogue entre les deux mouvements n’est pas facile : et pour cause, les milieux sociaux ne sont pas les mêmes. Les mots se cherchent et se perdent. Mais n’en dénote pas moins une furieuse envie d’avancer ensemble, malgré la divergence des modes d’action et d’opinions.
La vie en collectivité et la temporalité particulière de l’espace facilite cette convergence naissante. On se croise le matin à la cantine populaire autour d’un café goût charbon, on se gueule dessus de bon cœur durant les AG, on discute du Rojava sur le Pont au Change les yeux rivés sur la Tour Eiffel, on déplace les cabanes, on cuisine, on fournit les barricades, on bouquine politique à la bibliothèque. Que de rencontres, que d’espoir : ils sont beaux ces écolos et ces prolos, ensemble.
L’émulsion permanente créée du lien et restaure de l’humain. Paris grise : ce n’était que partie remise, un vent de liberté souffle près des lieux de pouvoir.

Revenons donc à ce Vendredi 11 octobre, jour où s’est brisée cette fabuleuse dynamique.
L’assemblée générale du matin se réunit à 9h composée d’une foule aux yeux à semi-ouverts après une nuit passée à monter la garde, ou à tenter de se rendormir après chaque passage de sirène de police.
Deux « meneurs » d’Extinction Rébellion se placent au centre pour faciliter la distribution de parole. Mais cela ne contente pas tout le monde : l’assemblée décide alors de nommer deux « facilitateurs mixtes », un écolo et un gilet jaune. Le débat est bien parti pour être intéressant. Un militant écologiste reprend la parole pour poser l’ordre du jour : « comment et par quels moyens pouvons-nous partir de la place du Châtelet ? ».
Un homme assis en tailleur lui coupe la parole en criant : « la question déjà c’est : est-ce qu’on part de la place du Châtelet avant de savoir par quels moyens on décampe ! ».

Le ton est donné. S’affrontent dans un débat vigoureux les partisans du départ et de la continuité. A la joute orale se mêlent les sujets qui apparaissent régulièrement comme points de rupture entre écolos et gilets jaunes : les violences policières, les modalités d’action non-violente ou encore l’attitude à adopter vis-à-vis des forces de l’ordre.

Les échanges se multiplient et se fluidifient, aidés par la capacité de conciliation hors normes d’une fille en charge de distribuer la parole. Le vote finit par être prononcer : à la quasi-unanimité l’assemblée décide le maintien de la zone d’occupation. Décision prise de resserrer le camp afin de réduire le personnel nécessaire pour tenir la place, en permettant aux gens de se mobiliser ailleurs. Les détails seront tranchés durant l’AG du soir. Tout le monde retourne vaquer à ses occupations, repos ou préparation des actions.

18h30. Les manifestants partis rejoindre les Kurdes dans l’après-midi regagne le camp sous le fracas d’une batucada déchainée. La place du Châtelet s’est emplie d’une foule dense, et pour cause : c’est l’heure de la sortie du travail et du début de week-end.
Parisiens et militants se croisent au milieu d’un joyeux vacarme, les journalistes s’affairent derrière leurs caméras, les militants discutent convergence. On peut apercevoir Jérôme Rodriguez, venu apporter son soutien. 
La foule commence à former un cercle devant le Pont au Change : il est presque 19h30, l’assemblée générale du soir débute devant une place noire de monde et les derniers rayons d’un soleil crépusculaire.

Tentes et barricades de fortune à côté du Pont au Change. © Samuel Clauzier Tentes et barricades de fortune à côté du Pont au Change. © Samuel Clauzier
 
Une nouvelle fois l’ordre du jour porte sur la question du départ de la place du Châtelet, alors même que la décision avait était arrêtée le matin. Des membres d’Extinction Rébellion énumèrent les difficultés inhérentes au maintien de cette occupation ainsi que leur niveau de fatigue intense, d’autres militants leur répondre qu’ils seront présents pour assurer la relève. Les gilets jaunes et membres d’autres collectifs les suivent dans cette proposition.  Petit à petit le débat s’oriente sur les formes d’actions et de revendications, violentes ou non.

Car la tenue d’une ZAD nécessite effectivement de débattre de ce sujet.                                                                                                                                                                            

Un participant signal le manque de clarté dans la démarche militante d’Extinction Rébellion, ainsi que l’absence notable de discours politique. Les esprits s’échauffent, les voix s’élèvent.
Les enjeux distillent une ardeur particulière dans les échanges : chaque prise de parole de la part des différents bords politiques, l’une après l’autre, lie de manière progressive la pensée écologique aux aspects sociaux. Mais surtout, émerge le fait que tout combat écologique et social ne peut exister en dehors d’un discours critique du système néo-libéral. Les esprits pétillent et s’électrisent. Chaque déclaration devient solennelle, combative et passionnée. La foule répond par des tonnerres d’applaudissements et entonne des slogans anticapitalistes de plus en plus fort.

Une dame aux cheveux grisonnants prend la parole : « Bonsoir… Je viens d’arriver sur la place du Châtelet et je suis juste…impressionnée. Je ne suis pas Gilet Jaune, ni d’Extinction Rébellion. Je vous rejoins tout juste et j’ai une seule chose à vous dire : restez. C’est incroyable ce qu’il se passe ici : les gens vous regardent, quelque chose se passe. Restez, il faut que vous restiez sur cette place ! »
Une ovation retentit.
Mon voisin de macadam me fait remarquer que deux policiers sont postés debout sur le toit d’un bâtiment surplombant l’assemblée, appareil photo et talkie dans les mains. On en rigole.
Un militant d’Extinction Rébellion fait part de son avis selon lequel préserver une bonne image dans les médias est essentiel, c’est par ce biais que le mouvement a obtenu le soutient d’Anne Hidalgo, maire de Paris. Un autre lui répond qu’on ne lutte pas pour une belle image auprès de BFM TV, et que le soutien d’Hidalgo personne ne le désir ou ne s’en préoccupe. Le débat se clôture à nouveau sur un vote à la quasi-unanimité pour le maintien de la ZAD du Châtelet. Chaque point de blocage se voit attribuer une tâche : fourniture des barricades, gestion des bénévoles pour les toilettes, tenue de la cantine populaire…etc.
Des AG doivent être créées sur chaque lieu de travail pour prendre les décisions. L’expérience de l’autogestion, sans leader, ni chef autoproclamé franchit une étape supérieure.
Nous ne le saurons que le lendemain, Extinction Rébellion avait déjà publié un post Facebook annonçant son départ de la place, fait évacuer une grande partie du matériel et ôter les drapeaux et signes de leur mouvement présents sur les lieux.

Les barricades grossissent. Des personnes masquées sont apparues. L’une d’entre-elles s’oriente vers le matériel de chantier présent au milieu de la place, les autres militants s’opposent en expliquant le consensus autour de ce chantier depuis le début de l’occupation : une telle action induirait une intervention des forces de l’ordre dans la foulée, ce n’est ni le but, ni le moment.

Les militants désignent le centre de la place ou se trouve beaucoup de matériel inutilisé comme « le stock d’approvisionnement » pour les barricades. La barricade côté gauche du Pont au Change grossit à vue d’œil. Les individus masqués sont maintenant une bonne dizaine, le matériel de chantier se vide pour finir au milieu de la chaussée.
Le bar situé à l’angle du Pont au Change au niveau du Quai De Gesvres se cadenasse tandis que des militants plient leurs tentes et fuient devant le vacarme provoqué par toute cette agitation.
L’ambiance est électrique. Des altercations éclatent entre individus masqués et militants. Un groupe de médiateurs et de gilets jaunes tentent d’apaiser les esprits et de stopper l’emballement autour de la barricade. Des chants antifascistes retentissent.
A force de discussions et de conciliations, les militants parviennent à faire entendre aux individus masqués que ce qu’ils sont en train de faire met en danger tout le campement, eux compris, le but de cette manœuvre n’étant pas de les exfiltrer : au contraire la volonté et de rester ensemble en luttant intelligemment. Les tensions se diluent, l’échange reprend ses droits. Le débat vigoureux entre ces personnes aux visages masqués et le reste des militants donne un aspect particulier à la situation. Des mots s’échangent malgré les invectives et les hurlements. Le groupe disparate finit par rester sur place.

Une dizaine de minutes plus tard des cris s’élèvent : la barricade du Pont au Change dont la base est constituée de bottins de paille est en feu. Toute la place s’active autour de la fontaine pour amener de l’eau jusqu’à l’incendie. Les gens hurlent, courent, jurent, se bousculent : l’énergie déployée est impressionnante.
Des sirènes de police retentissent au loin. Une dizaine de camion de gendarmerie apparait sur le Pont Notre Dame, les gardes mobiles en sortent et se mettent position d’intervention seulement quelques centaines de mètres devant la barricade. L’atmosphère devient de plus en plus angoissante et ne fait qu’accroître la vigueur des militants dans leur tâche. Leurs efforts finissent par venir à bout de l’incendie, et stoppent très certainement une intervention imminente des forces de l'ordre.

La tension à peine retombée que des cris résonnent de l’autre côté du camp : une autre barricade est en feu. Le même manège se remet en place entre la fontaine et les militants. Des voix hurlent que le responsable est un policier infiltré au visage dissimulé. Les militants se mettent à sa recherche. 
L’ensemble des personnes encore présentes sur place mettent du cœur à l’ouvrage : imbiber d’eau le reste de la paille, jeter à la Seine celle qui est restée sèche, surveiller les matériaux inflammables… Ces tâches continueront jusque tard dans la nuit, à épuisement pour certains. L’essentiel des militants ont quitté la place devant ces évènements, ou par peur d’une flambée de violence. Il ne restera au matin que les irréductibles gilets jaunes et leur cabane pour se faire déloger par les forces de l’ordre.

Ainsi s’achève l’histoire de l’occupation de la place du Châtelet. Nous ne saurons jamais qui était réellement ces mystérieux incendiaires aux visages masqués, ni ce qu’aurait pu être la journée de mobilisation du lendemain avec l’arrivée d’une masse de gilets jaunes en renfort.            

Mais, il est indéniable que Châtelet était en train de devenir un fabuleux lieu d’échanges et de convergences : l’occupation de cette place n’était pas de nature à mettre en difficulté le pouvoir, mais plutôt de créer un terreau favorable à l’échange et à la construction d’actions plus expressives.
Des problèmes inhérents aux lieux de lutte politique ont bien entendu étaient observés : consommation d’alcool, dialogue parfois houleux entre militants, problématique de prise de décision de manière collective … Il reste cependant anecdotique au regard de l’émulsion qui était en train de naître en ces lieux.

Car plus que deux mouvements que sont les Gilets Jaunes et Extinction Rébellion, c’était deux classes sociales en train de se rencontrer. Deux classes sociales qui ne se parlent jamais, deux classes sociales qui ne se voient jamais. Elles étaient là. Elles bafouillaient, elles tâtonnaient, mais elles étaient là. La suite reste encore à écrire.

Il appartient désormais à Extinction Rébellion de faire preuve de clarté et de respect envers les personnes qui se sont mobilisées et investies dans cet élan. L’ensemble des militants ne peut être qu’outré devant le non-respect d’une décision collective qui désirait maintenir l’occupation. Le résultat fût plus que dramatique pour l’ensemble des partis : des activistes de tous bords abandonnés sur place devant les problématiques énoncées plus haut, et l’image d’un mouvement écologiste terni par la quantité de déchets laissés sur place, en raison d’une fuite en catimini.
De la même manière, le retrait des drapeaux et du matériel durant la journée ne permettait plus d’identifier cet endroit comme un milieu de lutte politique mais comme « lieu de bordel » ou le n’importe quoi est une possibilité.

La cabane des gilets jaunes Place du Châtelet. © Samuel Clauzier La cabane des gilets jaunes Place du Châtelet. © Samuel Clauzier
Il faut tout de même reconnaître et saluer, comme ce fût fait par la lettre ouverte du collectif « Désobéissance Ecolo Paris » (2), la fraîcheur amenée par la mobilisation d’Extinction Rébellion. Tout en soulignant les points problématiques et contradictoires, ce texte n'occulte pas l'apport de ce mouvement dans le contexte actuel. A travers des moments plus radicaux tel que l’occupation du centre commercial Italie II (3), ou des actions symboliquement significatives comme l’installation de la cabane des Gilets Jaunes, un nouvel horizon de convergence se dessine entre les deux versants d’une critique d’un système capitaliste mortifère.
L’envie de collaborer transparaît au-delà des aprioris sociaux et des conflits sur les méthodes d’actions : chacun prend progressivement conscience qu’une lutte divisée et segmentée ne saurait venir à bout de notre adversaire commun.

Il est évident, qu’un appel à la convergence doublé d’une impossibilité aux corps en lutte de s’exprimer dans toute leur pluralité serait un échec des plus cuisants.
Il est évident, qu’Extinction Rébellion ne peut effectuer des appels au soutien de lieux historiques comme la ZAD de l’Amassada sans auparavant lier son discours à un prisme politique, à un respect de la décision collective, ainsi qu’à une prise en compte de la répression subie par les mouvements écologistes sociaux et sociétaux depuis de nombreuses années.                                                                                                               

Il est évident, qu’un comité restreint décisionnaire actuellement présent au sein d’XR ne pourra éternellement outrepasser le collectif de son propre mouvement, sans décevoir de manière toujours plus grande les militants investis sur le terrain.

Cet éclaircissement appartient désormais à Extinction Rébellion. Car, tel qu’énoncé dans l’article d’Hervé Kempf pour Reporterre, L’étrange victoire d’Extinction Rébellion (4), « si ses membres ne veulent pas devenir les idiots utiles du capitalisme vert, ils doivent aussi découvrir l’âpre réalité du moment actuel : il y a conflit, et ni le gouvernement ni les intérêts économiques ne sont gentils. Ils ne changeront pas parce qu’ils seront convaincus, mais… parce qu’ils seront contraints et forcés. »     

Pour l’élaboration d’une pensée politique écologique et sociale unificatrice, préservant l’humain comme la nature, il apparaît de manière évidente : la suite s’écrira ensemble.

Des militants sur la paille de Châtelet. © Samuel Clauzier Des militants sur la paille de Châtelet. © Samuel Clauzier


Sources et compléments au témoignage :

- (1) Témoignage de "Yadlur Yadlur"
- https://www.facebook.com/Yadlur29/posts/902524426794517

- (2) « Lettre ouverte aux militant(e)s d’Extinction Rébellion » par Désobéissance Ecolo Paris, co-signée par ACTA, Cerveaux non disponibles, Comité de Libération et d’Autonomie Queer et Gilets Jaunes Rungis IDF                                                                                                                       - https://acta.zone/lettre-ouverte-aux-militant-e-s-dextinction-rebellion/

- (3) « A Italie II, Extinction Rébellion donne le coup d’envoi de deux semaines d’actions », Cyril Zannettacci pour Libération  
- https://www.liberation.fr/planete/2019/10/07/a-italie-2-extinction-rebellion-donne-le-coup-d-envoi-de-deux-semaines-d-actions_1755824   

- (4) « L’étrange victoire d’Extinction Rébellion », Hervé Kempf pour Reporterre 
- https://reporterre.net/L-etrange-victoire-d-Extinction-Rebellion
                                                                                                                                                                                                                                         

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.